Jacques Attali face à la « décolonisation » de l’histoire.

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Dans son dernier livre, Jacques Attali revient sur l’abrogation par le régime de Vichy du décret Crémieux qui avait octroyé en 1870 la citoyenneté française à tous « les indigènes israélites ». Mais il omet de rappeler que l’ensemble des leaders musulmans algériens avaient fait connaitre leur opposition à cette mesure

Jacques Attali vient de consacrer un livre sur l’année 1943 (qui est surtout celle de sa naissance) en Algérie. Il y étudie les changements introduits par le débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942. Dans son résumé de l’histoire algérienne, l’auteur rappelle une des grandes occasions manquées : le refus du gouvernement du Front populaire d’adopter le projet Blum Viollette qui visait à accorder à 25000 musulmans « évolués » une « citoyenneté dans le statut »(musulman). L’essayiste touche-à-tout omet de rappeler qu’un des articles du projet de loi précise que cette « citoyenneté » ne devait pas être transmissible. Les enfants des musulmans « évolués » auraient été obligés de faire une demande en bonne et due forme, s’ils voulaient bénéficier des mêmes droits que leurs parents. Passant sous silence les vraies raisons de cet échec, Attali se contente d’incriminer « les colons » !

L’indécision de Blum

Mais les observateurs de l’époque et les historiens objectifs savent que l’échec s’explique par l’indécision de Léon Blum. Le président du Conseil, qui, à la fin des années 20(quand Maurice Viollette était gouverneur en Algérie), avait parlé de « self-government » des colonies, avait filé à l’anglaise de la salle Colbert où le groupe socialiste s’attendait à des instructions de sa part. Malgré l’hostilité connue des colons, si Blum avait été plus volontariste, la majorité du Front populaire aurait voté le projet.

En fait, l’attitude Blum ne fait confirmer la propension des politiques en général à oublier rapidement leurs promesses, une fois élus. Chez les socialistes en particulier, cela se traduit par l’écart entre la « culture de gouvernement » et la « culture d’opposition », cher à Michel Rocard qui s’était attiré les foudres des mitterrandistes quand il avait rappelé ce truisme.

Les historiens sont en droit de reprocher à Attali de s’en tenir à des  chiffres quasi-officiels concernant le nombre de victimes des tueries de mai 1945 dans le Constantinois. Il les emprunte à un livre datant de 1952 de l’historien socialiste Charles-André Julien dont l’amitié avec Yves Châtaigneau, le gouverneur qui ordonna les massacres, firent illusion. Attali oppose ces chiffres très minimistes à ceux des « autorités algériennes »-qui n’existaient pas en 1945. Il s’agit du chiffre des 45000 morts retenu par le PPA, qui était nettement inférieur à celui des Américains (80000). Attali cite le nom de Morgenthau, l’ambassadeur américain à Istanbul et auteur d’un rapport de référence sur la déportation des Arméniens en 1915. On aimerait savoir pourquoi dans un cas un rapport américain est assimilé à la loi et aux prophètes, et dès qu’il s’agit de l’Algérie celui d’un autre diplomate américain est déclaré nul et non avenu.

Pourtant les Américains savaient de quoi ils parlaient, puisqu’ils contrôlaient, depuis le débarquement du 8 novembre 1942, tous les aérodromes militaires d’Algérie, ce qui leur a permis de dénombrer pas moins de 300 sorties de bombardiers, dont un seul raid pouvait raser plusieurs mechtas, dans les zones peuplées. Avec un peu plus de curiosité, Attali aurait pu apprendre que dans un rapport confidentiel de la présidence de la République, qu’il connaît assez bien, le nombre de victimes des massacres de mai 1945 est estimé à au moins 30000 morts.   

Cela semble intéresser peu l’auteur qui s’appesantit surtout sur l’abrogation par le régime Vichy du décret Crémieux qui avait octroyé en 1870 la citoyenneté française à tous « les indigènes israélites ». Les membres de cette communauté, qui vivaient en Algérie bien avant 1830, étaient considérés, en vertu du Senatus Consulte de 1864, comme des « sujets français » exclus du bénéfice des attributs de la citoyenneté, au même titre que « les indigènes musulmans ».

Les approximations d’Attali

Attali consacre quelques lignes à l’hostilité des musulmans à cette déchéance des Juifs de la citoyenneté. Il ne cite qu’un exemple, celui d’Ali Boumendjel, porté « disparu » en mars 1957 dans un centre d’interrogatoire d’un régiment de parachutistes. Le Garde des Sceaux s’appelait François Mitterrand. Quand on le rappelait à Attali, le conseiller spécial se contentait d’une réponse lapidaire : « Mitterrand n’était pas socialiste à l’époque ». Avec l’air de dire que l’adhésion au PS l’aurait rendu plus vertueux…

Ce grand érudit confond Me Ali Boumendjel (1919-1957) avec son frère aîné Me Ahmed Boumendjel (1908-1982), qui s’opposa à l’application des lois anti-juives en même temps que son épouse enseignante. 

Un coup d’oeil rapide permet de s’apercevoir que les grands leaders d’opinion musulmans algériens avaient condamné l’antisémitisme de Vichy et refusé « l’égalisation par le bas ».

Vichy voulait susciter des tensions inter-communautaires et escomptait un soutien musulman à la « révolution nationale » quand, en octobre 1940, le gouverneur général Peyrouton a fait abroger le décret Crémieux. 

L’un des premiers à avoir contrarié les calculs de Vichy a été Ahmed Boumendjel(1908-1982), qui était alors l’avocat de Messali Hadj. Il venait d’être réélu conseiller municipal du premier collège à Alger, car il était naturalisé français et en profitait pour dénoncer les injustices plus librement.Au cours d’une réunion houleuse du conseil municipal il dénonça vigoureusement cette décision jugée scélérate.   Il expliqua que « l’abrogation du décret Crémieux infériorise les Juifs sans élever les Musulmans… ». Pour lui, cette décision « rapproche les Juifs des musulmans : le législateur ne s’en était guère avisé… ». 

Boumendjel ne se contentait pas d’une condamnation verbale. Selon son ami Amar Naroun, « pendant les 30 mois de vichysme et de domination « légionnaire » » qui précédèrent le débarquement allié de novembre 1942, cet homme politique épris de justice « avait rendu un grand nombre de services à des israélites humiliés et à des militants traqués. En fait, cette attitude correspondait à sa nature, et, en des temps moins cruels, il l’eût fait pour le plus implacable des adversaires »1.

Dès le début de la période vichyssoise, quand le général Weygand était gouverneur général, Boumendjel était « classé à gauche et peu enclin à se laisser séduire par les Sirènes du vieux Maréchal », et « connut quelques brimades »2. 

Sa dénonciation de l’abrogation du décret Crémieux a été une circonstance aggravante. Appliquant implicitement le principe de la responsabilité collective, l’administration voulut brimer son épouse. Celle-ci était professeur dans un collège de jeunes filles des environs d’Alger. Elle « fut inquiétée par un roquet qui voulait faire sa cour au recteur Georges Hardy, ex-directeur de l’Ecole coloniale, directeur de l’enseignement à Rabat et à Dakar, avec les piètres résultats que l’on connaît, nommé pour la deuxième fois à la tête de l’Académie d’Alger »3. 

Boumendjel écrivit à Hardy « une lettre digne, accusatrice et menaçante qui fit son effet…..Me Jérôme Carcopino, grand chef de l’université, n’appréciait pas les brimades avilissantes. Le recteur de choc et ses « missi dominici » durent battre en retraite »4.

Plus récemment, un livre plein de révélations sur l’Algérie sous Vichy donne des détails sur la condamnation courageuse de l’antisémitisme par Ahmed Boumendjel et son épouse :

 « En janvier 1941, Me Boumendjel, avocat de Messali Hadj et des messalistes, pourtant membre de la Légion des combattants, ne cachait pas son hostilité à l’antisémitisme lorsqu’il racontait les mésaventures survenues à sa femme, Française de métropole et institutrice en poste à Alger. A la rentrée scolaire, tous les enseignants d’Algérie avaient, sur décision du général Weygand, reçu pour mission de faire chaque matin, procéder par les meilleurs élèves au lever des couleurs. Or, dans la classe de Mme Boumendjel, les cinq meilleures élèves étaient juives et c’est à l’une d’elles qu’échut cet honneur. Un incident diplomatique s’ensuivit. Un père d’élève, membre de la Légion, se plaignit auprès de l’inspection académique de l’attitude de Mme Boumendjel, amie des Juifs et, au surplus, mariée à un Arabe. L’affaire était d’importance. Un inspecteur du primaire fut donc dépêché. Après avoir vérifié que l’élève en question était bien la meilleure, il se mit en quête, pour la remplacer, d’une fille de mutilé. En vain ! Mais il dénicha une fille de prisonnier, qui, bien que trentième, hérita du soin de présider à la cérémonie des couleurs »5.

En fait, l’hostilité à l’antisémitisme de Vichy était celle des principaux leaders d’opinion musulmans en Algérie, comme le souligne l’historien Mahfoud Kaddache :  « les Musulmans n’applaudirent pas à l’abrogation du décret Crémieux…Nombreux parmi les Juifs trouvèrent auprès des musulmans un réconfort et même une aide »6.

En effet, à une réunion de l’AGEMA(Association Générale des Etudiants Muuslmans Algériens), Ferhat Abbas (1899-1984) ne cachait pas sa réprobation vigoureuse :

« Ce que vous faites aux Juifs d’Algérie, si assimilés à la civilisation française, c’est de votre propre initiative et non celle de l’ennemi qui ne se soucie pas de l’abrogation du décret Crémieux ; votre racisme va dans toutes les directions : aujourd’hui contre les Juifs, et toujours contre les Arabes »7.

A cette même réunion, le Dr Chérif Saadane(bras droit de Ferhat Abbas)  met en garde les étudiants musulmans contre l’antisémitisme et insiste sur la nécessité de l’union avec les Juifs algériens.

Pour sa part, le docteur Mohamed-Salah Bendjelloul (président de la Fédération des Elus) rappelait que « l’Islam, puissance spirituelle et mondiale, est essentiellement bon et humain, fraternel, tolérant et démocratique ». « Il ignore le prosélytisme, la haine, les préjugés de race. Il a toujours été accueillant aux faibles, aux opprimés. C’est ce qui a contribué à sa grandeur »8. Le très populaire président de la Fédération des Elus invitait, à plusieurs reprises, les musulmans à conserver aux Juifs leur traditionnelle amitié.           

Le cheikh Tayeb El Okbi(prestigieux représentant de l’Association des Oulama Musulmans Algériens à Alger), en « chantre de l’amitié judéo-musulmane », s’est lance dans un vigoureux réquisitoire contre le racisme :

« Le Prophète a fait tout ce qui était en son pouvoir pour créer l’union entre musulmans et non musulmans…Il n’a prêché ni le racisme, ni la xénophobie…Le Coran ne fait aucune distinction entre les hommes qu’il déclare frères…L’Islam prêche la concorde et prescrit l’égalité entre l’Arabe et le non-Arabe, entre le Blanc et le Noir ».

 Dans une conclusion qui, comme le reste de l’article, sera censurée, El Okbi a reproduit en outre un extrait de la « Sahifa » rédigée par le Prophète à son arrivée à Médine. Cette Charte, appelée « Constitution » par Muhammad  Hamidullah, proclamait le caractère multiconfessionnel de la « Cité musulmane ». Selon un des articles de cette charte, « Juifs et Musulmans constituent un seul et même corps de Nation ». Cette partie de l’article jugée « politiquement incorrecte », fut tout simplement censurée.

«  Le cheikh El Okbi  ne reniera jamais ses amitiés juives et ne craindra pas de s’afficher en compagnie de ses amis juifs, Elie Gozlan et Marcel Loufrani, qui est son médecin traitant, lors de réunions publiques et de manifestations organisées par les associations charitables ou éducatives qu’il patronne (la Kheiria, Bureau de Bienfaisance qu’il préside, recueille des dons de Juifs) »9.

Le chef de l’Islah(Réforme) algérois s’est attiré les foudres du « parti maraboutique » et notamment d’un chef de la Rahmanyia, inféodé au PPF de Doriot, qui l’accusent d’être « vendu aux Juifs »10. 

Quant à Ferhat  Abbas, il répliqua sèchement au Gouverneur Général Yves Châtel qui lui demandait, en janvier 1941, si l’abrogation du décret Crémieux a donné satisfaction aux Musulmans : « Nous ne voulons pas d’égalité par le bas ». 

A la même question, qui lui était posée en prison, soit par Schoen, soit par le truchement de son avocat Me Ahmed Boumendjel, Messali Hadj, répondit de la même façon : 

«L’abrogation ne peut être considérée comme un progrès pour le peuple algérien. En enlevant leurs droits aux Juifs, vous n’accordez aux musulmans aucun droit nouveau »11. 

Au vu du manque d’enthousiasme des musulmans pour l’antisémitisme de Vichy  et compte tenu de l’échec de la tentative d’égalisation par le bas, l’administration essaya une nouvelle « politique des égards » envers les Musulmans. Cette politique ne dura pas longtemps et les promesses faites par Vichy aux musulmans furent vite oubliées. 

Il faut dire que la France Libre n’a pas tellement récompensé l’attitude « judéojuste » des musulmans. L’arrivée du général De Gaulle à Alger suscita des espoirs qui furent vite déçus. Ferhat Abbas dira : « j’ai été voir le général De Gaulle, qui m’a fait rencontrer le général Catroux, lequel m’a envoyé…dans un camp ».  

Ces rappels s’imposent pour ne pas laisser l’opinion livrée aux idéologues qui accusent régulièrement les musulmans de judéophobie. Le « Manifeste des 300 » est la dernière en date de ces accusations gratuites. Un des signataires, et sans doute rédacteur de ce texte accusateur n’est pas connu pour son sens de la nuance. Car il s’est écrié un soir sur une radio : « en tout musulman sommeille un antisémite !!! ». 

Ce militant prétend faire de l’histoire. Et il se trouve abondamment cité dans le livre de Jacques Attali. Les responsabilités des insuffisances de ce livre sont donc partagées. Mais rien n’obligeait Attali à prendre pour argent comptant les affirmations de cet auteur qui est plus idéologue qu’historien.

Dans un ouvrage collectif concacré à l’année 1945, les deux historiens qui l’ont dirigé n’ont daigné consacré que quelques lignes aux tueries de mai 1945 dans le Constantinois. En étudiant l’année 1943, Attali fait preuve de beaucoup plus d’ouverture. Mais beaucoup reste à faire pour qui voudrait bien aller jusqu’au bout de la « décolonisation » de l’histoire.  

Sadek SELLAM 

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