Depuis le 3 mars 2026, le méthanier russe Arctic Metagaz , long de 277 mètres, dérive au large de la Libye. Chargé de 62 000 tonnes de gaz naturel liquéfié (GNL), de 900 tonnes de gazole et de 450 tonnes de fioul lourd, il représente une menace de catastrophe écologique pour le bassin méditerranéen. Entre échecs répétés des opérations de remorquage, accusations de sabotage ukrainien et impuissance des autorités libyennes, la Méditerranée est en alerte.
Par la rédaction de Mondafrique
Le jour zéro : explosion et sauvetage
Le 3 mars 2026, le méthanier Arctic Metagaz relie Mourmansk à l’Égypte. Alors qu’il navigue en Méditerranée, au large des côtes libyo-maltaises, une violente explosion se produit à bord. Un incendie géant s’ensuit. Trois jours plus tard, le 6 mars, l’administration portuaire libyenne annonce, avant de se rétracter immédiatement, le naufrage complet du navire. Cette information erronée ajoute à la confusion générale. Les Forces armées maltaises retrouvent les trente marins russes sains et saufs dans un canot de sauvetage. Le navire, moteurs hors service, commence alors à dériver au gré des vents et des courants. Dans la foulée, le ministère russe des Transports accuse l’Ukraine d’avoir utilisé des drones navals partis du territoire libyen.
Bataille perdue contre la mer
Il faut attendre le 18 mars pour que le ministère libyen des Transports convoque une première réunion d’urgence. L’administration portuaire libyenne publie un avis de « menace directe pour la navigation » et ordonne aux navires de s’éloigner d’au moins six milles marins. Le 2 mars, le Centre de coordination de sauvetage libyen (Libya RCC) active ses procédures d’urgence selon les normes internationales. Le ministère de la Défense participe au suivi des mouvements du navire et à l’éloignement des autres bâtiments.
Le 23 mars, les annonces se succèdent. La National Oil Corporation (NOC) publie un communiqué pour rassurer la population, active une cellule de crise ouverte 24 heures sur 24 et annonce un contrat avec une société internationale spécialisée, par l’intermédiaire de sa filiale Mellitah Oil & Gas, coentreprise avec le partenaire italien Eni. Le ministère de la Défense affirme que des équipes spécialisées ont pu accéder au méthanier, le sécuriser et l’arrimer en vue d’un remorquage, avec l’aide d’un remorqueur des champs pétrolifères.
Le même jour, le conseil municipal de Zawara, situé à une centaine de kilomètres à l’ouest de Tripoli, annonce que l’épave se trouve à environ 44 kilomètres de ses côtes et se déplace vers le sud-ouest sous l’effet des courants. La municipalité exprime son étonnement face à l’absence d’intervention visible. L’unité de soutien des garde-côtes libyens précise que le méthanier en perdition se trouve à 48 milles marins au nord-est de Zawara et avertit d’un danger environnemental majeur en cas d’explosion, compte tenu des 900 tonnes de gazole et des 62 000 tonnes de GNL.
Chronique d’un remorquage avorté
Le 24 mars, la pression populaire s’intensifie. Des manifestants bloquent la route côtière près du complexe de Mellitah, infrastructure gazière et pétrolière stratégique située à environ vingt kilomètres à l’est de Zawara. Ils menacent de fermer les vannes du site pour protester contre la lenteur des autorités. Les forces de secours sont déployées. La zone franche de Misrata annonce l’envoi d’une équipe spécialisée à bord du remorqueur Al-Samida et active une cellule de crise directe. Après négociations, la route est rouverte. Les manifestants accordent un ultime délai aux autorités, jusqu’à la prière du coucher, menaçant de prendre d’assaut le complexe de Mellitah et de refermer la conduite de gaz.
Dans l’après-midi du 24 mars, le remorquage vers Misrata débute effectivement, avec la participation d’un bâtiment italien des pompiers envoyé par précaution. Le vice-ministre des Transports, Wissam al-Adrisi, confirme la signature d’un contrat avec le remorqueur spécialisé Muradaev 701 pour remorquer le méthanier vers un site sûr au large. La zone franche de Misrata participe avec son remorqueur Misrata.
L’espoir est de courte durée. Le 27 mars, le câble de remorquage se rompt sous l’effet de vagues de onze mètres, selon le directeur du port de Misrata, AbdelMola Abou Walifa. Les gardes-côtes parviennent à le renouer le 28 mars et la mission est transférée aux remorqueurs Tagrafert puis Margaeff. L’arrivée au point prévu, à soixante-dix milles à l’est de Tripoli, est alors retardée au 1er avril.
Une dérive « totalement hors de contrôle »
Le 31 mars, nouvelle crise. La direction générale de la Sécurité côtière libyenne et la cellule de crise annoncent que le méthanier revient vers Misrata en raison des intempéries. Des renforts sont envoyés. Selon certaines estimations, une partie de la cargaison aurait déjà fui : 450 tonnes de fioul lourd et 250 tonnes de gazole. Le coup de grâce survient le 2 avril. Le Centre de coordination de sauvetage libyen publie un avis de navigation urgent (n° 07/2026) annonçant l’échec total du remorquage, imputable à la tempête Erminio – vents de 40 à 50 nœuds, vagues de cinq mètres. L’épave est déclarée « hors de contrôle total » à la position 33°50’N / 016°43’E. Une distance de sécurité de dix milles est imposée aux navires.
Le 17 avril, le président de l’administration portuaire libyenne, Mohamed al-Siwi, s’entretient avec l’Organisation maritime internationale (OMI) pour examiner les rapports techniques sur la crise et les moyens de renforcer les mécanismes d’intervention rapide. Ils discutent de la coopération pour la protection de l’environnement marin. Le 22 avril, le scénario catastrophe se répète. L’administration portuaire libyenne et le Libya RCC publient un nouvel avis de navigation urgent. Le câble de remorquage s’est rompu à nouveau à 15 heures, du côté du méthanier abandonné. La nouvelle position est 33°59,0’N / 020°02,0’E, soit à 120 milles marins au nord de Benghazi. Le navire est déclaré « totalement hors de contrôle et dérivant librement ». Une distance de sécurité minimale de cinq milles est exigée des autres bâtiments. Deux semaines plus tard, l’Arctic Metagaz dérive toujours, ingouvernable, toujours chargé de sa cargaison mortelle.
Accusations géopolitiques : Moscou contre Kiev
Parallèlement à la tragédie environnementale, un front d’accusations géopolitiques s’enflamme. Le 25 mars, la Russie accuse ouvertement l’Ukraine. Nikolaï Patrouchev, proche du président Vladimir Poutine, qualifie l’attaque d’« acte de terrorisme international ». Le 27 mars, la porte-parole de la commission d’enquête russe, Svetlana Petrenko, détaille la nature de l’assaut : « deux drones aériens et trois drones de surface kamikazes chargés d’explosifs », selon les résultats préliminaires diffusés par l’agence Tass et repris par Reuters.
Le 5 avril, Le Parisien relaie une enquête de France Inter révélant la présence de plus de 200 officiers et experts militaires ukrainiens en Libye, avec l’accord du gouvernement d’Abdel Hamid Dbeibah. Leurs bases : l’académie militaire de Misrata, la base de Zawiya (à cinquante kilomètres de Tripoli, équipée pour drones) et le quartier général de la « Brigade 111 » à Tripoli. Selon ces sources, une attaque menée le 10 avril contre la base de Zawiya aurait été réalisée à l’aide d’un drone naval ukrainien Magura V5. Un expert libyen évoque alors une coordination entre Abdelssalem Zoubi, vice-ministre de la Défense proche du chef du gouvernement d’union nationale, et l’attaché militaire ukrainien en Algérie, présenté par certains rapports locaux comme un intermédiaire dans la fourniture à la Libye de drones ukrainiens de pointe.
Un vif débat s’engage alors sur la présence militaire ukrainienne en Libye. Ossama Chehoumi, du Centre Hesperides, confirme leur présence en coordination avec le vice-ministre de la Défense. Le général à la retraite Adel Abdel Kafi dément catégoriquement, dénonce une « manipulation », illustrant la profonde fragmentation du paysage informationnel et sécuritaire libyen. Ces allégations, relayées par des médias russes, ont été fermement démenties par le ministère ukrainien des Affaires étrangères. Dans un communiqué transmis par son ambassade, Kiev rejette toute implication dans l’envoi de drones ou d’instructeurs vers la Libye ou d’autres pays africains, qualifiant ces accusations de « campagne de désinformation systématique » menée par Moscou. La diplomatie ukrainienne dénonce par ailleurs une projection russe : selon elle, c’est la Russie qui envoie des mercenaires, pille les ressources et déstabilise le continent africain.
La Libye au cœur d’une guerre hybride
Le 26 mars, le pétrolier turc Altura, transportant 140 000 tonnes de pétrole brut russe, est endommagé en mer Noire, près d’Istanbul, par un drone ou un engin de surface téléopéré. Selon la chaîne turque NTV, la salle des machines a été visée. Le ministre turc des Transports, Abdulkadir Oraloglu, confirme que l’attaque a été menée par « un engin de surface téléopéré » afin d’immobiliser le navire. L’équipage, 27 marins turcs, est sain et sauf. L’attaque n’est pas revendiquée, mais elle s’inscrit dans une série d’opérations visant la flotte fantôme russe, déjà ciblée en Méditerranée en décembre 2025 contre le pétrolier Kandil.
Selon des rapports, l’attaque de décembre 2025 contre le Kandil aurait été menée par un drone lancé depuis Misrata. Des sources évoquent la présence de dix officiers des renseignements russes à bord et la mort d’un général russe. Le 23 décembre 2025, le général Mohamed al-Haddad, chef d’état-major libyen, trouve la mort avec quatre accompagnants dans le crash de son avion affrété auprès d’une compagnie maltaise, peu après son décollage d’Ankara. Des enquêtes y voient des représailles russes à la suite de l’attaque du Kandil. Dès octobre 2025, un accord avait été signé entre le gouvernement d’unité nationale de M. Dbeibah et Kiev pour le déploiement d’experts militaires ukrainiens dans l’ouest de la Libye, incluant formation sur les drones et promesses d’investissements pétroliers et de ventes d’armes. Entre octobre et novembre 2025, la base de Zawiya, au nord de Tripoli, près du complexe de Mellitah, a été aménagée par les forces ukrainiennes avec des travaux de fortification, des pistes et des antennes, pour en faire une base de lancement de drones aériens et navals.
Depuis 2022, l’Europe cherche à se passer du gaz russe. Moscou utilise une flotte fantôme – près de 1 000 navires selon les services secrets ukrainiens – pour contourner les sanctions internationales. La Libye, avec ses côtes stratégiques et son vide sécuritaire, apparaît comme un théâtre d’opérations privilégié pour une guerre hybride. En cette fin du mois d’avril, l’Arctic Metagaz dérive toujours. Les questions restent ouvertes : qui a frappé le navire le 3 mars ? La Libye va-t-elle devenir un champ de bataille ouvert entre Moscou et Kiev ? Et parviendra-t-on à maîtriser cette épave avant qu’elle ne provoque une catastrophe écologique en Méditerranée ?
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Encadré : chiffres et dates clé
Longueur : 277 mètres
Cargaison au moment de l’explosion : 62 000 tonnes de GNL, 900 tonnes de gazole, 450 tonnes de fioul lourd
Équipage : 30 marins russes, tous secourus
Octobre 2025 : accord secret Tripoli-Kiev pour le déploiement d’experts militaires ukrainiens en Libye
Décembre 2025 : attaque contre le pétrolier russe Kandil en Méditerranée
23 décembre 2025 : mort du général libyen al-Haddad dans un crash d’avion
3 mars 2026 : explosion de l’Arctic Metagaz
18 mars 2026 : première réunion d’urgence du ministère libyen des Transports
25 mars 2026 : Moscou accuse officiellement Kiev ; Paris et Rome alertent Bruxelles
2 avril 2026 : échec du remorquage (tempête Erminio)
5 avril 2026 : révélations médiatiques sur la présence militaire ukrainienne en Libye
22 avril 2026 : nouvelle rupture du câble de remorquage

