Une enquête publiée le 12 janvier par le journal The New Humanitarian brosse un tableau contrasté des résultats des frappes de missiles tirés par les États-Unis, dans le nord-ouest du Nigeria, le 25 décembre, visant officiellement l’État islamique au nom de la défense des « des chrétiens innocents », selon les mots de Donald Trump.
« Le décalage entre le récit officiel des frappes et les dynamiques actuelles du conflit a immédiatement soulevé des questions sur la qualité du renseignement mobilisé, la perception de la menace et la stratégie motivant la décision des USA», écrit le journaliste nigérian Malik Samuel, spécialiste des questions de sécurité, qui s’étonne, avec d’autres avant lui, du choix de la région du nord-ouest plutôt que celle du nord-est où les groupes djihadistes font des ravages depuis des décennies, en particulier la plus grande franchise actuelle de l’État islamique : l’État islamique en Afrique de l’Ouest, souvent désigné par son acronyme anglais ISWAP. Ce dernier groupe, a, en effet, « ouvertement revendiqué et célébré des attaques contre des communautés chrétiennes dans les États du Borno et d’Adamawa et qualifie habituellement ses victimes de ‘croisés’». De même, estime l’auteur de l’article, on aurait pu invoquer la même justification « si les frappes avaient visé le centre-nord du Nigeria, où des milices peules visent de façon prédominante les communautés rurales chrétiennes. »
Au contraire, dans la région ciblée par le Pentagone, les chrétiens ne sont pas la cible des violences extrêmes que subissent depuis des années les communautés locales, de la part de plusieurs groupes armés et qui prennent la forme de massacres à grande échelle, de violences sexuelles, de déplacements forcés, de destruction des moyens de production, d’enlèvements de masse et d’extorsion systématique. Ces communautés endurent la situation quasiment sans protection de l’État. Les auteurs de ces violences, explique le New Humanitarian, sont de deux ordres. « Le premier est la violence criminelle organisée, le plus souvent appelée banditisme, perpétrée par des groupes armés composés surtout de Peuls motivés au premier chef par le gain financier. La seconde source d’insécurité dans le nord-ouest est l’extrémisme violent. Il est représenté, notamment, par un groupe djihadiste appelé Lakurawa. Contrairement aux bandits, Lakurawa obéit à des motivations religieuses et réclame le renforcement de l’application totale de la charia dans les territoires sous son influence. »
Un groupe mystérieux, de 800 combattants
On sait peu de choses de ce groupe, qui était la cible principale des missiles Tomahawk tirés à partir d’un destroyer stationné dans le golfe de Guinée. Son nom même est mystérieux. Les chercheurs s’accordent sur l’origine sahélienne – le plus souvent étrangère – des combattants mais ils se disputent sur le rattachement de Lakurawa à l’État islamique au Sahel (EIS) ou au Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans (GSIM) affilié à Al Qaïda.
Selon les sources internes au groupe interrogées par The New Humanitarian, Lakurawa serait un rejeton d’Al Qaïda formé en 2010. Ses combattants sont essentiellement originaires du Mali, du Niger, du Tchad et du Nigeria et la plupart parlent zarma, la langue majoritaire dans les régions à la frontière du nord-ouest. Le groupe aurait bougé dans les États du Borno, de Niger et de Kebbi avant de jeter son dévolu, en 2017, sur la forêt à cheval sur les districts de Gudu, Kware et Tangaza dans l’État de Sokoto, en 2017. Ces sources ont estimé le nombre des combattants à 800 pour Sokoto.
Lakurawa s’est d’abord présenté aux communautés locales comme une protection contre les bandits et comme un partisan du renforcement de la charia (dont l’application au Nigeria est limitée par le cadre constitutionnel.) Il a imposé progressivement des règles sociales et religieuses strictes dans les zones sous son influence, interdisant la musique et la danse lors des rassemblements, vérifiant la licéité des contenus des téléphones, détruisant des cartes SIM, bannissant des imams jugés trop modérés, imposant un contrôle des prix sur les marchés et prohibant la vente des cigarettes et de l’alcool. Au fil du temps, les impôts en nature collectés au nom de la zakat sont devenus de la confiscation pure et simple, notamment du bétail et des récoltes. « En dépit de ces pratiques coercitives, Lakurawa s’est, en général, abstenu d’attaques indiscriminées contre les civils. La violence était surtout dirigée contre ceux qui résistaient à ses exigences, en particulier concernant le paiement de la zakat. » Avec le temps, le groupe s’est montré plus dur avec les communautés, tuant des villageois sans motif. Il a tenté de recruter des chefs de groupes de bandits, dans le cadre de ses objectifs idéologiques, mais il a échoué : les bandits n’ont pas été séduits par l’abandon de leurs activités lucratives au profit d’un cadre social rigide bannissant l’alcool et le sexe hors mariage.
Trois districts frappés mais un seul abritant des djihadistes
Pour revenir aux frappes de Noël, opérées officiellement en collaboration avec les autorités nigérianes, elles ont touché trois districts de Sokoto : Isa, Tangaza et Tambuwal. Si Tangaza « est reconnu comme une zone d’activité importante des Lakurawa », il n’en va pas de même pour Tambuwal, ni Isa, bastion d’un groupe de bandits commandé par Bello Turji, un grand chef. Ce dernier aurait survécu à l’attaque. A Tangaza, en revanche, un camp des Lakurawa a subi des pertes importantes. Pour les désigner, le commandement militaire américain, étroitement aligné sur les propos de Trump, a annoncé que des « terroristes de l’État islamique » avaient été tués.

Selon les informateurs du New Humanitarian, le camp aurait essuyé deux frappes successives de missiles. La première aurait tué environ 30 combattants. Et la seconde, les rescapés venus constater les dégâts et porter secours aux blessés. Au total, ce sont environ 155 combattants de Lakurawa qui auraient péri, dont 19 ayant succombé plus tard à leurs blessures. Dando Sibu, un commandant du groupe, aurait quitté le site cinq minutes avant l’impact du 2e missile et ainsi survécu. Les jours passant, le bilan a été porté à 200 combattants disparus et des pertes importantes de bétail, qui constitue une source importante de revenus. Il n’empêche que le 31 décembre seulement, le groupe a réussi à lancer une grande attaque, qui a duré plusieurs heures, contre la ville de Birnin Yauri, dans l’État de Kebbi, tuant au moins 21 civils, dont 9 par décapitation.
Pour l’auteur de l’article, il ne fait pas de doute que la cible américaine était bien Lakurawa. Les autres groupes djihadistes du nord-ouest, parmi lesquels JAS – communément appelé Boko Haram – et Ansaru, un groupe affilié à Al Qaïda – n’ont pas été visés. Pourtant, insiste le journal, JAS, dont le chef surnommé Sadiku opère dans les États de Niger, de Kebbi et de Kwara, passe pour responsable de l’enlèvement de 300 enfants d’une école catholique en novembre.
Des conséquences négatives de plusieurs ordres
Au-delà des questions qui persistent sur la pertinence des cibles américaines, The New Humanitarian s’interroge sur les conséquences que l’intervention militaire risque de produire. « L’imprédictibilité de frappes de missiles dans des zones dotées de peu de réseaux d’information formels peut fracturer la confiance communautaire, exacerber la perception de l’insécurité et aggraver les inquiétudes concernant le rôle de militaires étrangers sur le sol nigérian. » C’est ainsi qu’a circulé sur les réseaux sociaux, après l’explosion d’un missile égaré dans un champ à Tambuwal, la rumeur d’une attaque contre le Nord musulman du pays. « Au total, quatre des 16 missiles tirés ont raté leur cible, deux frappant des bâtiments résidentiels dans l’Etat du Kwara. » Plus grave encore dans un pays multiconfessionnel comme le Nigeria, l’argument de la défense des chrétiens est d’une « exceptionnelle maladresse », récupéré aussitôt par la propagande extrémiste pour « renforcer le narratif d’une hostilité occidentale contre les populations musulmanes », déplore le journaliste.
Enfin, le risque de représailles contre les civils et l’État est majeur, estime l’auteur, de la part des bandits comme des djihadistes. C’est ainsi, explique-t-il, que l’enlèvement de 25 écolières à Maga, dans l’État de Kebbi, en novembre dernier, a été supervisé par le bandit Ado Alero pour se venger de l’arrestation de ses neveux et alliés par les forces de sécurité. « Depuis les frappes de Sokoto, ISWAP semble avoir accéléré ses attaques contre les communautés chrétiennes du nord-est », insiste-t-il.
Que va-t-il se passer maintenant ?
Cherchant à fuir Sokoto, Lakurawa veut se déplacer à l’intérieur du Nigeria ou traverser la frontière des pays voisins, le Niger et le Tchad, sa préférence allant au Tchad pour des raisons de liens familiaux et sociaux dans ce pays, qui n’était pour lui jusqu’ici qu’un couloir de transit logistique. Le chef des opérations au Nigeria, Amir Tajuddin, est d’origine tchadienne et Dando, bien que d’origine malienne, y est né et y a grandi. Mais pour rejoindre le Tchad, il faut d’abord réussir à exfiltrer les combattants du Nigeria et à traverser le Niger voisin sans attirer l’attention des forces de sécurité. C’est ainsi, par exemple, que 20 combattants ont péri le 2 janvier dans des affrontements avec la police paramilitaire du district de Sabon Birni alors qu’ils tentaient de franchir la frontière. Les survivants se sont réfugiés dans une forêt voisine mais en ont été délogés par les bandits locaux craignant que leur présence n’attire les forces de sécurité.
Même si Lakurawa décidait finalement de rester au Nigeria, il est probable qu’une pression militaire soutenue et coordonnée pousse finalement un grand nombre de ses combattants étrangers à rentrer dans leurs pays d’origine. Mais il n’en va pas de même pour les bandits, issus des communautés nigérianes qu’ils terrorisent et susceptibles de se venger. Comme l’a dit l’un d’eux au New Humanitarian au lendemain des frappes de Sokoto : « Si un seul bandit est pris pour cible, je vous le jure, les gens pleureront tellement que ceux qui nous bombardent seront désolés pour les civils.» Dans l’État de Zamfara, plusieurs chefs de bandits ont récemment acquis des engins explosifs improvisés, à travers Dodo Gide, considéré comme le plus puissant et le plus redouté de tous, grâce à de l’argent mis en commun pour leur fabrication. Gide a un temps collaboré avec JAS, notamment dans une attaque contre un train de passagers en 2022. Même s’il s’est éloigné des djihadistes par la suite il a conservé les capacités d’artificier acquises auprès d’eux.
On parle désormais d’une surveillance de drone élargie déployée dans le nord du Nigeria, avec de nouvelles frappes attendues. Mais ces interventions exposent les failles de capacités nigérianes. Malgré d’importants investissements aériens et des campagnes antiterroristes de longue haleine, la dépendance du Nigeria en matière de renseignement extérieur, de surveillance, de reconnaissance et de capacités de frappes de précision met en lumière ses insuffisances militaires sur les différents théâtres. Bien que l’aviation du Nigeria ait conduit de nombreuses opérations aériennes au cours des ans, particulièrement dans le nord-ouest et le nord-est, ces efforts ont souvent été déployés de façon ponctuelle et ils ont parfois été ternis par des pertes civiles importantes, sapant leur efficacité et leur légitimité.
Au Nigeria actuellement, même si les frappes américaines ont été plutôt accueillies positivement, beaucoup de gens s’interrogent sur la pertinence de cette implication étrangère et sur ce qu’elle révèle des capacités opérationnelles et de la volonté politique de leurs dirigeants politiques et militaires. Ce que ressentent les Nigérians, quand ils considèrent la capacité de leurs dirigeants à les protéger, c’est un profond désespoir et un sentiment d’impuissance.




























