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Tunisie: la Révolution trahie de Kaïs Saïed

De la promesse démocratique à l’autocratie stérile, comment le dernier laboratoire du Printemps arabe s’est transformé en impasse politique, économique et humanitaire.

Ridha Driss, dirigeant du parti Ennahdha et conseiller politique de Rached Ghannouchi

LES MORTS DE MEZZOUNA

Il aura fallu la mort de trois adolescents pour que le président daigne se déplacer.

Le 14 avril 2025, un mur vétuste datant des années 1980 s’est effondré dans la cour du lycée de Mezzouna pendant la récréation. Abdelkader Dhibi, Hammouda Messadi et Youssef Ghanmi, trois bacheliers de 18 et 19 ans, ont été tués sur le coup. Le directeur de l’établissement avait alerté les autorités par écrit dès janvier 2022. Un citoyen avait relayé l’avertissement sur les réseaux sociaux. L’Etat n’a rien fait.

Le communiqué de la présidence, publié après le drame, ne contenait pas un mot de condoléances. Il invoquait un séisme survenu deux mois plus tôt. Les habitants de Mezzouna racontent que les premiers arrivés ont été des renforts de police et des gaz lacrymogènes, avant les secours. Quatre jours de paralysie totale de la ville, d’écoles fermées et de marches de colère ont été nécessaires pour que Kaïs Saïed se rende sur place. Il a promis la réouverture d’une usine et la création de 500 emplois. Puis il est reparti. Rien n’a changé.

Ce drame n’est pas un accident isolé. Il est le symptôme d’un État qui ne fonctionne plus. À Mezzouna comme à Gabès, les crises locales révèlent un même mécanisme : l’incapacité de l’État à prévenir, corriger ou assumer ses responsabilités.

GABÈS : DÉNONCER LA POLLUTION, LA QUINTUPLER

A Gabès, ville côtière du sud-est qui abrite la seule oasis maritime de Méditerranée, les usines du Groupe chimique tunisien rejettent depuis cinquante ans du dioxyde de soufre, de l’ammoniac et du phosphogypse. L’oasis a été dévastée, la mer empoisonnée, l’air rendu irrespirable.

A l’automne 2025, la crise a atteint un point de rupture : en moins de trois mois, plus de 180 personnes ont été hospitalisées pour intoxication. A plusieurs reprises, des dizaines d’élèves ont été évacués de leurs écoles et collèges, suffoquant. Le 21 octobre, une grève générale a paralysé la région.

Kaïs Saïed a dénoncé un « assassinat » de l’environnement, qualifié la pollution de « crime », évoqué une « guerre de libération nationale ». Mais son gouvernement avait annoncé en mars 2025 vouloir quintupler la production de phosphate d’ici 2030, de 3 à 14 millions de tonnes par an, c’est-à-dire de multiplier par cinq l’activité même qui empoisonne la ville. Six mois après le début de la crise, les habitants constataient qu’« aucun changement notable n’est encore visible sur le plan environnemental ».

LE DERNIER ESPOIR DU PRINTEMPS ARABE

La Tunisie occupait une place singulière dans l’imaginaire politique arabe. Seul pays où le soulèvement de 2011 avait débouché sur une transition démocratique viable, elle avait produit une Constitution saluée internationalement en 2014, avec séparation des pouvoirs, Conseil supérieur de la magistrature indépendant et instances constitutionnelles garantes des libertés. Ce fragile édifice, fruit de dix ans de compromis douloureux, faisait de Tunis l’exception qui démentait le fatalisme de ceux qui jugeaient la démocratie incompatible avec le monde arabe.

Kaïs Saïed a balayé tout cela en quelques mois.

Élu en octobre 2019 avec 72,71 % des voix, ce professeur de droit constitutionnel sans parti avait séduit une jeunesse déçue, épuisée par le chômage et le sentiment de la « hogra », cette négligence institutionnelle envers les régions oubliées. Le 25 juillet 2021, invoquant l’article 80 de la Constitution et un « péril imminent », il a suspendu le Parlement, puis l’a dissous, révoqué le premier ministre et s’est attribué les pleins pouvoirs. En février 2022, il a dissous le Conseil supérieur de la magistrature. En juin, il a révoqué 57 juges d’un seul trait de plume. Le 25 juillet 2022, une nouvelle Constitution a été adoptée par référendum avec seulement 30,5 % de participation, instaurant un régime où, selon la constitutionnaliste Salsabil Klibi, « la présidence de la République occupe toute la scène politique et toutes les autres institutions ne sont que des avatars qui gravitent autour de ce centre ».

L’EUROPE COMPLICE, L’AFRIQUE HUMILIÉE

Le 21 février 2023, devant le Conseil de sécurité nationale, Kaïs Saïed a prononcé un discours qui allait provoquer une onde de choc sur tout le continent africain. Il a affirmé que l’immigration subsaharienne relevait d’un « plan criminel » visant à « métamorphoser la composition démographique de la Tunisie » et à la faire sortir « du monde arabo-islamique ». La rhétorique du « grand remplacement », jusque-là associée à l’extrême droite européenne, était reprise mot pour mot par un chef d’État arabe.

Les conséquences ont été immédiates et brutales. Dans les jours qui ont suivi, des groupes ont attaqué des migrants, des étudiants et des demandeurs d’asile noirs dans les rues de Tunis et d’autres villes. Amnesty International a documenté une flambée de violences racistes, des arrestations arbitraires, des expulsions de logements. Au moins 1 300 migrants ont été conduits par la police tunisienne aux frontières libyenne. Des organisations comme Médecins Sans Frontières et Human Rights Watch ont attesté que des centaines de personnes avaient été abandonnées dans des zones désertiques, sans eau ni nourriture. Des morts ont été signalés.

L’Union africaine a condamné des propos « racistes ». La Côte d’Ivoire, la Guinée, le Mali et d’autres pays ont organisé des rapatriements d’urgence. Les relations de la Tunisie avec le continent se sont durablement dégradées.

Mais la réponse européenne a été d’une tout autre nature. En juillet 2023, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, accompagnée de la première ministre italienne Giorgia Meloni et du premier ministre néerlandais Mark Rutte, s’est rendue à Tunis pour signer un « mémorandum d’entente » prévoyant 105 millions d’euros pour la gestion des frontières et un paquet global d’environ un milliard d’euros. L’Union européenne a choisi de financer un régime autoritaire en échange de l’externalisation du contrôle migratoire, à peine cinq mois après un discours raciste qui avait déclenché des violences ciblées. Saïed lui-même a rejeté une partie de l’aide, qualifiant 127 millions d’euros d’« aumône ».

Le Parlement européen a adopté une résolution condamnant la situation des droits de l’homme en Tunisie. Saïed l’a balayée comme une « ingérence ». Le paradoxe est saisissant : l’Europe finance un homme qu’elle condamne officiellement, et cet homme rejette l’argent qu’on lui offre tout en dépendant de l’aide extérieure pour boucler ses budgets.

L’ÉCONOMIE DU NAUFRAGE

Les chiffres dessinent le portrait d’un pays qui s’enfonce. La dette publique a atteint 135 milliards de dinars fin 2024, soit 81 % du PIB. Son service représente 31,7 % du budget de l’Etat, dévorant trois fois les dépenses d’éducation et six fois celles de santé. Moody’s a dégradé la note souveraine à « Caa1 », au bord du défaut. Fitch a fini par retirer purement et simplement sa notation, jugeant les perspectives du pays impossibles à évaluer.

L’épisode le plus emblématique de cette dérive reste le sabordage de l’accord avec le Fonds monétaire international. En octobre 2022, un prêt de 1,9 milliard de dollars avait été négocié. Kaïs Saïed l’a torpillé, refusant les conditions portant sur les subventions et les entreprises publiques que son propre gouvernement avait pourtant contribué à négocier. Depuis Redeyef, il a lancé devant les caméras : « Dans le Coran, il n’y a aucune sourate qui porte le nom du Fonds monétaire international ! »

En mars 2025, la Tunisie a rompu toute relation avec le FMI, institution dont elle était membre depuis 1958. L’effet domino a été immédiat : la Banque mondiale a suspendu son partenariat, les bailleurs de fonds traditionnels se sont retirés. Faute de pouvoir emprunter sur les marchés internationaux, le gouvernement s’est tourné vers la Banque centrale de Tunisie, qui a prêté 7 milliards de dinars en 2024, sans intérêt, sur dix ans, une mesure qui alimente l’inflation et déprécie la monnaie.

L’inflation a culminé à 10,4 % en février 2023, un record depuis les années 1980. Dans un pays où le salaire minimum est de 500 dinars par mois, les ménages ont perdu 21 % de leur pouvoir d’achat en trois ans. Les files d’attente sont réapparues devant les commerces pour du sucre, du café, de la semoule, de l’huile, des scènes que les Tunisiens n’avaient pas connues depuis des décennies. Le gouvernement a accusé les « spéculateurs ». La cause réelle, le manque de devises pour financer les importations, n’a pas été traitée.

Le chômage touche 16 % de la population active et 38 % des jeunes de 15 à 24 ans, un taux qui dépasse 40 % dans les régions de l’intérieur. Hafedh Ateb, ancien directeur général de l’Agence nationale pour l’emploi, est catégorique : « Il n’y a eu aucune mesure, aucun mécanisme. » Entre 2019 et 2024, l’industrie et le bâtiment ont perdu 167 000 emplois. Le bilan net sous Saïed : 15 000 emplois détruits par an.

Cette dérive ne s’explique pas uniquement par des contraintes extérieures, mais aussi par un blocage politique empêchant toute réforme structurelle.

LA MACHINE À BROYER LES VOIX

Le décret-loi 54, promulgué en septembre 2022 sous prétexte de lutte contre les « fausses nouvelles », est devenu l’arme de choix du régime contre toute forme de dissidence. Il prévoit jusqu’à cinq ans de prison, dix ans en cas de circonstances aggravantes, pour la diffusion de contenus jugés attentatoires à l’« ordre public ». Plus de 70 personnes, opposants politiques, avocats, journalistes, militants des droits humains, ont été poursuivies.

En mai 2024, les journalistes Borhen Bssais et Mourad Zeghidi, présentateurs connus, ont été condamnés à un an de prison pour avoir commenté la situation socioéconomique du pays. En novembre 2025, la cour d’appel de Tunis a prononcé des peines allant jusqu’à 45 ans de prison contre des voix critiques du régime. Rached Ghannouchi, chef du principal parti d’opposition Ennahdha, 84 ans, est en prison depuis avril 2023, ainsi que plusieurs dirigeants du parti. Le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire a conclu au caractère arbitraire de sa détention et demandé sa libération. Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, a été arrêtée en octobre 2023. Khayem Turki, économiste, démocrate et rassembleur, Jaouhar Ben Mbarek, Ghazi Chaouech, Issam Chebbi et autres figures de l’opposition, sont détenus depuis février 2023. Plus récemment, Chaima Issa, Ayachi Hammami et Ahmed Nejib Chebbi ont été arrêtés. La répression ne distingue plus les courants : quiconque critique est une cible.

Reporters sans frontières a mesuré l’ampleur du recul : la Tunisie est passée du 73e rang mondial pour la liberté de la presse en 2021 au 121e en 2024. Amnesty International qualifie des dizaines de détenus de prisonniers d’opinion, une situation inédite depuis la chute de Ben Ali en 2011.

UN PAYS QUI SE VIDE

La combinaison de la crise économique, de la répression et de l’absence de perspectives a provoqué une hémorragie humaine. Près de 60 % des diplômés tunisiens envisagent de s’installer à l’étranger. Plus de 4 000 médecins ont émigré ces dernières années, soit 1 200 par an selon le Conseil de l’Ordre. Le secteur éducatif accuse un déficit de 10 700 enseignants, tandis que 20 000 postes restent vacants dans les ministères, le gel des recrutements étant maintenu hors secteurs sécuritaire et militaire. Ce n’est plus seulement une migration économique, mais une perte de confiance dans l’avenir du pays.

En 2023, la Tunisie est devenue le premier point de départ des traversées vers l’Italie, devant la Libye. Plus de 97 000 personnes sont parties de ses côtes cette année-là. Le phénomène des « harraga », ces migrants clandestins qui risquent leur vie en Méditerranée, touche désormais les Tunisiens eux-mêmes, y compris des diplômés. Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux documente régulièrement les naufrages et les morts.

L’ÉLECTION-MASCARADE

La réélection de Kaïs Saïed le 6 octobre 2024 a fermé la boucle. La quasi-totalité des candidats sérieux avaient été écartés. L’un de ses deux concurrents, Ayachi Zammel, a été emprisonné. L’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) a refusé d’appliquer les décisions du Tribunal administratif ordonnant la réintégration de candidats exclus. Les organisations d’observation électorale qui avaient supervisé chaque scrutin depuis 2011 ont été écartées. Les journalistes étrangers se sont vu refuser leurs accréditations.

Résultat : 90,7 % des voix avec 27,7 % de participation. Le président a recueilli les suffrages de 2,4 millions de Tunisiens sur 9,7 millions d’inscrits. Les élections législatives qui avaient précédé, en décembre 2022 et janvier 2023, avaient déjà atteint un taux de participation de 11 %, le plus bas de l’histoire du pays. La FIDH a qualifié le scrutin présidentiel de « mascarade démocratique ».

EL FOULADH, OU L’ART DU SPECTACLE SANS SUITE

Le 26 décembre 2023, Saïed effectue une visite surprise à l’usine sidérurgique El Fouladh de Menzel Bourguiba. Il dénonce « la mafia », promet que l’Etat ne cèdera jamais ce fleuron industriel. Une enquête judiciaire est ouverte, un ancien ministre arrêté. La mise en scène est rodée.

Deux ans plus tard, les comptes 2025  dressent un bilan accablant : 69,2 millions de dinars de pertes nettes, en hausse de 62 % ; plus de 500 millions de pertes cumulées ; des fonds propres négatifs de 451,6 millions ; 177 millions d’arriérés envers la compagnie d’électricité, 146 millions envers la sécurité sociale. L’enquête judiciaire a « disparu des radars », selon Business News. L’entreprise s’enfonce, mais l’Etat continue d’injecter des fonds sans plan ni transparence. Pendant ce temps, des entrepreneurs privés sont poursuivis pour des impayés dérisoires en comparaison.

Ce schéma, un coup de colère médiatisé suivi d’une inertie profonde, est devenu la signature de la gouvernance Saïed. A Mezzouna, à Gabès, à El Fouladh, le scénario est identique : la dénonciation tient lieu de politique, l’enquête tient lieu de réforme, et le silence qui suit tient lieu de résultat.

LE CYCLE ARABE

Kaïs Saïed est un président en perpétuel mouvement, de discours en discours, de visite surprise en visite surprise, de décret en décret, mais sans destination. Son énergie rhétorique a mis en scène une Tunisie en guerre contre des ennemis intérieurs et extérieurs. Sa gouvernance effective a laissé un lycée de Mezzouna avec un mur fissuré pendant trois ans, des enfants de Gabès suffoquant dans leurs classes, des pharmacies vides, une dette qui dévore le budget de l’État et une jeunesse qui fuit vers la mer.

La tragédie tunisienne réside dans cette contradiction : un homme qui s’est arrogé tous les pouvoirs institutionnels possibles et qui continue de se comporter comme un opposant, dénonçant le système depuis l’intérieur du palais de Carthage. Tant que les problèmes sont la faute des autres, l’ancien régime, le FMI, les « mercenaires », les « forces obscures », il n’est jamais nécessaire de les résoudre.

La Tunisie était le dernier laboratoire vivant du Printemps arabe, la preuve qu’un peuple pouvait renverser un dictateur et construire, patiemment, autre chose. Kaïs Saïed n’a pas seulement échoué à gouverner. Il a fermé la parenthèse que la révolution de 2011 avait ouverte, non pas par un retour à l’ordre ancien, mais par quelque chose de plus ahurissant : un pouvoir absolu qui ne produit rien.

Le cycle se répète. Un sauveur promis, un pouvoir confisqué, un peuple en attente. Et, à Mezzouna, des murs qui continuent de s’effondrer.