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Pour la Somalie, la Turquie est un associé prometteur mais risqué

Le ministre de la Défense, Ahmed Moallim Fiqi, à la clôture d'un entraînement militaire des forces spéciales de l'armée somalienne à l'académie militaire Turksom. Janvier 2026.

Alors que la guerre au Moyen-Orient a provoqué un choc énergétique majeur, la quasi-fermeture du détroit d’Ormuz a brutalement désorganisé les flux d’approvisionnement. Le trafic maritime y a chuté jusqu’à des niveaux quasi nuls, provoquant une flambée des prix par raréfaction de l’offre. Pour les pays d’Afrique orientale, fortement dépendants des importations d’hydrocarbures du Golfe, cette crise se traduit par une hausse des coûts énergétiques, des tensions logistiques et une vulnérabilité accrue. Dans ce contexte de pénurie et d’incertitude, l’émergence de nouvelles zones d’exploitation, comme les eaux somaliennes, apparaît d’une importance stratégique inédite.

Par Charlotte Touati

Au large des côtes somaliennes, le navire de forage turc Çağrı Bey a entamé une étape historique pour percer le premier forage offshore du pays, au site de Curad-1. Pour Mogadiscio, cette opération marque l’entrée dans une nouvelle ère économique, fondée sur la mise en valeur de ressources naturelles longtemps restées inexploitées. Pour Ankara, elle s’inscrit dans une stratégie plus large visant à sécuriser de nouvelles sources d’hydrocarbures et à étendre son influence dans la Corne de l’Afrique. Mais derrière cette promesse énergétique, une autre réalité se dessine : celle d’un engagement militaire et politique de plus en plus controversé.

Depuis plusieurs années, la Turquie est devenue un partenaire central de la Somalie, combinant assistance sécuritaire, formation militaire et investissements économiques. À Mogadiscio, la base de TURKSOM symbolise cette coopération stratégique. Des milliers de soldats somaliens y ont été formés, tandis que des équipements modernes drones, véhicules blindés, hélicoptères ont été livrés au gouvernement fédéral, officiellement pour lutter contre le groupe islamiste Al-Shabaab.

Depuis le début des années 2010, Ankara s’est progressivement implantée dans les infrastructures stratégiques somaliennes, notamment à travers la gestion et la sécurisation du port de Mogadiscio, point d’entrée presque unique dans un pays mondialement connu pour son insécurité maritime et la piraterie au large de ses côtes. Des entreprises turques jouent un rôle clé dans les opérations portuaires, la sécurité et la logistique. Mais cette implantation au long cours s’est aussi accompagnée de controverses persistantes. Des observateurs et certains acteurs régionaux ont régulièrement évoqué des soupçons de trafic d’armes transitant par ces installations, ainsi qu’un jeu ambigu à l’égard des groupes djihadistes. Si aucune preuve formelle n’a permis de compromettre Ankara, ces accusations traduisent une méfiance croissante face à une présence étrangère ressentie comme opaque, au centre d’intérêts économiques, sécuritaires et politiques.

Turquie et Qatar : les deux bras d’une stratégie coordonnée

Cette dynamique ne peut toutefois être pleinement comprise sans évoquer la complémentarité structurante entre la Turquie et le Qatar en Somalie. Depuis plus d’une décennie, les deux pays y déploient une stratégie coordonnée, où Doha agit principalement comme levier financier et politique, tandis qu’Ankara incarne le bras opérationnel, militaire et économique.

Le Qatar, discret mais influent, a longtemps soutenu certaines figures clés du pouvoir fédéral et contribué à tisser des réseaux d’influence à Mogadiscio. La Turquie, en parallèle, a consolidé cette base en investissant massivement dans la formation des forces armées, les infrastructures et désormais les ressources énergétiques.

Cette répartition des rôles a permis à l’axe Ankara–Doha de s’ancrer durablement au cœur de l’État somalien. Mais elle renforce également la perception d’un système politique sous influence extérieure, où la consolidation du pouvoir central s’appuie autant sur des soutiens étrangers que sur des dynamiques internes, au risque d’accentuer les fractures entre Mogadiscio et les entités fédérées.

Un équilibre précaire entre le centre et les États

En effet, le système fédéral en Somalie repose, en théorie, sur un équilibre entre un pouvoir central et des États membres, mais dans la pratique, il s’organise en fonction des clans somalis et de leur répartition géographique. La représentation politique, du Parlement aux administrations régionales, s’effectue largement selon des équilibres entre grands clans et sous-clans, institutionnalisant une logique de partage du pouvoir plus qu’un véritable modèle étatique moderne.

Ce système fragile est constamment traversé par des tensions centrifuges : certaines régions, comme le Puntland (clan Darod, sous-clan Majeerteen) ou le Somaliland (clan Isaaq), revendiquent une autonomie forte, voire une indépendance de facto, tandis que Mogadiscio tente périodiquement de réaffirmer son autorité, souvent, précisément, avec le soutien d’acteurs extérieurs. Ces tentatives de centralisation, perçues comme imposées ou biaisées, alimentent la méfiance et exacerbent les fractures internes.

Dans ce contexte de fragmentation politique, de rivalités claniques et d’ingérences étrangères, Al-Shabaab a su se positionner, au-delà de son idéologie djihadiste, comme une forme d’alternative radicale, exploitant un discours nationaliste et anti-ingérence pour capter une partie du mécontentement populaire face à un État jugé illégitime ou dysfonctionnel.

Un potentiel pétrolier offshore et des enjeux de gouvernance

Ce sentiment de défiance face à l’État fédéral est renforcé par l’instrumentalisation des moyens alloué à la lutte antiterroriste. Ainsi, dans l’État du Sud-Ouest, des forces fédérales auraient utilisé du matériel fourni par la Turquie contre des civils et dans des opérations à caractère politique. Des unités entraînées par Ankara auraient été impliquées, tandis que des drones turcs auraient servi à surveiller et appuyer des mouvements militaires internes, notamment autour de Baidoa. Ces éléments alimentent un débat crucial : une assistance conçue pour la lutte antiterroriste est-elle en train d’être détournée au profit d’agendas politiques internes ?

Le navire de forage Çağrı Bey a accosté à Mogadiscio. Capable d’opérer jusqu’à 12 000 mètres de profondeur, il vise un forage à 7 500 mètres, l’un des plus profonds au monde.

Ce questionnement intervient à un moment charnière. Sur le plan énergétique, la coopération entre Ankara et Mogadiscio atteint un niveau inédit. L’arrivée du Çağrı Bey et le lancement des opérations de forage offshore concrétisent un accord signé en 2024, qui confie à la Turquie un rôle central dans l’exploration des hydrocarbures somaliens. Le potentiel est immense : certaines estimations évoquent des dizaines de milliards de barils de pétrole et de gaz, susceptibles de transformer en profondeur l’économie du pays qui reste à ce jour largement dépendante de l’agriculture et de l’élevage. 

Mais cet espoir s’accompagne de vives controverses. Les termes de l’accord énergétique sont jugés très favorables à Ankara, qui pourrait s’accaparer une large part des revenus avant tout partage avec la Somalie. Dans un contexte institutionnel fragile, marqué par des tensions entre le pouvoir fédéral et les États régionaux, la gestion de ces ressources pose déjà la question de leur répartition, du risque de centralisation excessive et de potentiels conflits d’intérêt.

Un député proche d’Ankara sur la sellette

Ainsi, la récente investiture controversée d’un proche d’Ankara, Abdulqadir Jama déjà ministre des Ports en tant que député du siège HOP#204 (House of the People) à Baidoa illustre une dérive profonde du système politique somalien. Selon le cadre institutionnel somalien, ce siège n’était ni vacant, ni libéré. Le député en fonction, Isaq Ali « Subag », affirme avoir subi pressions et tentatives de corruption pour céder sa place, sans succès. L’absence de processus électoral, de campagne ou même de base constitutionnelle valide renforce l’idée d’un passage en force orchestré au sommet de l’État.

Abdulqadir Jama Nur.

Au-delà d’éventuelles irrégularités procédurales, cette affaire révèle une tendance plus large : l’intégration progressive d’intérêts étrangers en l’occurrence turcs au cœur même des institutions législatives somaliennes. En cumulant ses fonctions ministérielles et parlementaires, Jama se retrouve au carrefour des enjeux maritimes, énergétiques et politiques, consolidant un dispositif d’influence qui dépasse désormais le simple cadre de la coopération bilatérale.

La présence turque en Somalie apparaît aujourd’hui comme profondément ambivalente. D’un côté, elle ouvre la voie à une transformation économique potentiellement majeure, en donnant au pays accès à l’exploitation de ses ressources offshore. De l’autre, elle soulève des interrogations sur la souveraineté, la gouvernance et l’usage de la force dans un État encore fragile. L’histoire récente de pays riches en ressources mais politiquement instables rappelle que le pétrole peut être autant une bénédiction qu’un facteur de division. En Somalie, tout dépendra de la capacité des autorités à encadrer cette nouvelle richesse, à garantir une répartition équitable et à éviter que les instruments de sécurité ne soient utilisés au service d’intérêts politiques immédiats.

Dans ce contexte, l’engagement de la Turquie apparaît comme un levier puissant mais aussi une épée à double tranchant. Entre ambitions énergétiques, projection militaire et influence politique croissante, il pourrait contribuer à reconstruire l’État somalien… ou, au
contraire, à en accélérer la fragmentation.

 

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