Série Sénégal (1/2), un Président conciliant mais intransigeant

Le président Diomaye Faye lors de la Journée des Forces armées, le 10 novembre 2025. (Photo page Facebook de la Présidence du Sénégal.)

Navigant en pleine tempête, attaqué de toutes parts y compris par son propre camp, le président Bassirou Diomaye Diakhar Faye reste imperturbable. D’une sérénité et d’un calme déconcertants,  il temporise, fixe les règles et impose son propre rythme, même à son Premier ministre et ami Ousmane Sonko, habitué à dicter ses conditions au Landerneau politique.

Par Mor Amar

L’image est terrible. Elle montre un Président presque seul, boudé par les principaux responsables de sa famille politique, à l’occasion de la première projection du film documentaire qui retrace son parcours sur le chemin du pouvoir : De la Prison au Palais, d’Abdou Karim Ndoye. « J’ai vraiment eu de la peine pour lui. La salle était à moitié vide. Chez les responsables du parti, il y avait juste les membres de son cabinet, le ministre de la Culture, celui de la Jeunesse, le président de l’Assemblée nationale», confie un participant à l’événement, qui s’est tenu le 12 décembre à Dakar, au Sea Plazza.     

Mais l’absence la plus remarquable, la plus commentée, c’est celle du Premier ministre Ousmane Sonko. Si ce dernier s’est emmuré dans un silence assourdissant, se gardant de tout commentaire sur le film, ses partisans, eux, n’ont pas caché leur mécontentement, certains n’hésitant pas à parler de « falsification » de l’histoire. Fidèle parmi les fidèles du Premier ministre, le député Cheikh Bara Ndiaye accuse, ironique : « D’habitude, les chefs de bandits meurent à la fin du film. Mais ce chef, lui, il est sorti à la fin du film et refuse de mourir ; on veut nous l’imposer comme le héros de l’histoire. » 

Diomaye n’est plus Sonko. Diomaye, c’est Diomaye

Nous sommes loin de l’époque où Sonko était Diomaye. Plus qu’un slogan, cette affirmation était, pourtant, une réalité pour tous ceux qui connaissent la relation quasi fusionnelle entre les deux hommes. Ils sont tous les deux juristes de formation et ont tous les deux rejoint l’École nationale d’administration après avoir obtenu leur maîtrise dans des universités différentes, à des périodes différentes. Le cadet, Diomaye, a retrouvé son « frère » Ousmane au sein de l’administration fiscale en 2006 et il est devenu l’un de ses meilleurs amis.      

La même année, une mutation se produit dans cette administration. Un syndicat vient d’être porté sur les fonts baptismaux par la bande d’Ousmane Sonko qui en devient le premier secrétaire général. Diomaye en prendra les rênes vers 2018, à la suite de Waly Diouf Bodiang, l’actuel directeur général du Port autonome de Dakar.   

En 2014, la bande crée le parti Pastef (Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité, devenu par la suite Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité). Ousmane Sonko en est le premier président et la figure emblématique, Diomaye l’un des architectes et idéologues, homme de l’ombre auquel le leader confie la plupart des missions délicates et complexes.

Cette complicité dans la vie politique et professionnelle s’est aussi prolongée dans la vie privée des deux responsables. Marié à deux épouses et père de quatre enfants, Bassirou Diomaye Faye a donné le nom d’un de ses garçons à Ousmane Sonko, alors que la fille qu’il a baptisée pendant qu’il était président de la République porte le nom de la mère du président de Pastef.   

Au-delà de la confiance de Sonko

Portrait craché d’Ousmane Sonko du point de vue du style et du discours, Bassirou Diomaye Faye ne bénéficiait pas seulement de la confiance de son mentor. Il avait aussi le soutien de la base affective de Pastef. Même si, statutairement, l’actuel ministre du Pétrole, des Mines et de la Géologie, Birame Souleye Diop, a toujours été numéro 02 du parti, Diomaye était de fait le second de Sonko, le préféré des militants et des sympathisants, en raison de sa pertinence, de sa constance, mais surtout de son courage et de sa proximité avec leur leader. Ces aspects ont été décisifs lors de la désignation par le Pastef de Diomaye Faye comme candidat à la présidentielle de 2024. Ce dernier était alors soutenu par des franges importantes du parti, malgré des désaccords internes et, peut-être, une certaine réticence d’Ousmane Sonko, éliminé de la course par ses déboires judiciaires. 

Lors de la première conférence de presse à leur sortie de prison, les deux hommes sont revenus sur ces divergences qui ne les ont jamais vraiment séparés. Ousmane Sonko : « Un jour, je discutais avec Diomaye et Birame Souleye chez moi. À l’époque, la répression était inouïe. A un moment je leur ai dit : ‘je le jure, si jamais nous prenons le pouvoir, ces gens vont voir’…» Diomaye le coupe et lui dit : « non président. Si nous prenons le pouvoir, il n’y aura ni chasse aux sorcières ni vengeance, il y aura justice.» À la veille de leur sortie de prison, rapporte Ousmane Sonko, il a interpellé Diomaye sur le même sujet, mais la réponse de ce dernier n’a pas varié.   

Un duo rattrapé par des divergences anciennes

Pour sa part, Bassirou Diomaye Faye avait révélé qu’en réalité, sur beaucoup de questions, les deux hommes ont des points de vue différents. Sur un air taquin mais empreint de sincérité, il avait dit : « …Président vous m’avez demandé de ne pas parler d’Amadou Ba (candidat de la majorité sortante). Mais comme généralement vous me dites que je suis têtu, et qu’on n’est jamais d’accord, même si nous sommes toujours ensemble (rires), il faut que je vous complète….. »

Diomaye Faye recevant les voeux de son Premier ministre Ousmane Sonko, le 2 janvier. (Photo page Facebook de la Présidence du Sénégal.)

Aujourd’hui encore, les désaccords refont surface avec, notamment, le traitement des affaires judiciaires. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase de colère du Premier ministre, c’est son nouveau revers contre l’ancien ministre de Macky Sall Mame Mbaye Niang, dans la plainte pour diffamation qui l’avait empêché d’être candidat.

À la suite du rejet du rabat d’arrêt qu’il avait déposé, le Premier ministre a non seulement accusé les magistrats d’être corrompus mais il s’en est pris vigoureusement au président de la République qui manquerait, selon lui, d’autorité.     

La contradiction originelle ou principale

Réputé moins spontané, plus froid et calme dans les prises de parole et de décision, Diomaye prendra prétexte de la réception des conclusions du dialogue national sur le système politique pour répondre aux attaques. Il souligne alors qu’il a passé onze mois en prison pour avoir critiqué l’instrumentalisation de la justice par l’exécutif et qu’il ne veut donc pas reproduire les mêmes méthodes. « Quand on veut la justice, il faut la libérer. (…) Cela ne veut pas dire laisser les juges faire ce qu’ils veulent, mais nous ne pouvons nous permettre de faire la même chose que nos prédécesseurs. »    

C’était le premier clash direct et ouvert entre le président de la République et son Premier ministre. Pour beaucoup, c’est aussi la contradiction principale entre les deux têtes de l’exécutif sénégalais. Le premier a démissionné de ses responsabilités au sein du parti et s’engage à se placer au dessus de la mêlée ; le second prône la prééminence du parti sur l’État et n’hésite jamais à monter au créneau pour critiquer les décisions de justice et mettre la pression sur les magistrats et les fonctionnaires. 

Cette contradiction dans la gestion des affaires judiciaires a précipité l’émergence d’autres contradictions, en particulier politiques. Les élections territoriales, prévues en janvier 2027, s’annoncent ainsi palpitantes au sein de la majorité présidentielle, d’autant plus que même s’il a démissionné des instances, le Président continue de s’impliquer.       

2029 : une bataille avant l’heure

Souvent accusé de s’éloigner du parti qui l’a porté aux affaires, Diomaye apparaît plutôt, à la lumière des faits, comme un stratège qui continue de tisser sa toile à l’intérieur même du parti. Dans toutes ses sorties, à l’intérieur comme en dehors du pays, il rencontre les militants, aborde avec eux les questions politiques comme la préparation des élections locales à venir, leur prodigue des conseils, notamment pour désigner leurs candidats le plus tôt possible, confiait le chef de cabinet du Président, Ousmane Barro, lors d’une émission sur la web TV Seneweb.  

Il faut noter que si Ousmane Sonko reste le leader emblématique, Diomaye a été pendant longtemps au cœur de la vie du parti, le trait d’union entre la base et le sommet. Élu président de la République, il a nommé tous les coordinateurs départementaux pour en faire des chargés de mission.  

Né le 25 mars 1980 dans une grande famille politique, d’un grand-père et d’un père socialistes (parti de Léopold Sédar Senghor et d’Abdou Diouf qui a régné sur le Sénégal de l’indépendance, en 1960, jusqu’en 2000), l’actuel Président a, pendant longtemps, refusé de s’engager en politique. Mais il a finalement été rattrapé par le virus. 

Très coriace dans l’adversité, il sait aussi être très conciliant et capable de dépassement. Au plus fort de la crise, il prenait parfois, seul, des initiatives de médiation avec le pouvoir de Macky Sall. Dans un parti Pastef où la seule constance reste Ousmane Sonko, il lui est même arrivé de contacter le fils de l’ancien président pour tenter de négocier une sortie de crise.