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Accueil À la Une Série Epstein-Afrique (6). En RDC, grand port et petits arrangements

Série Epstein-Afrique (6). En RDC, grand port et petits arrangements

Port de Banana au Kongo central

Il y a des projets qui promettent monts et merveilles. Et puis il y a Banana, du nom de ce port censé propulser la République démocratique du Congo dans la cour des grands du commerce maritime. Sur le papier : un milliard de dollars, des conteneurs à la pelle et un avenir logistique radieux. En coulisses : une odeur persistante de soufre, que les “Epstein files” viennent de raviver.

Un port, des promesses… et quelques arêtes

Officiellement, ce devait être un projet structurant : la construction pour un milliard de dollars du premier port en eau profonde de la République démocratique du Congo, à Banana, une petite localité de la région du Kongo central. À la manœuvre, le géant émirati Dubai Ports World (DP World), dirigé à l’époque par Sultan Ahmed bin Sulayem, éclaboussé par le scandale Epstein et limogé tout récemment. Côté congolais, le projet se négocie sous la présidence de Joseph Kabila.

Emplacement du port de Banana.

Officieusement, c’est une autre histoire qui se dessine. Dès 2017, des acteurs directement impliqués dans les négociations tirent la sonnette d’alarme. Ils saisissent la Plateforme pour la protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF). En cause : un contrat jugé juridiquement douteux, structuré via une ingénierie opaque, susceptible de permettre l’enrichissement personnel de plusieurs responsables politiques, dont, selon les documents transmis, le Président Kabila. Alertée en interne, la hiérarchie ne bouge pas, l’affaire sort alors dans la presse sous le nom de « Banana Papers »

Epstein, conseiller offshore ?

Nouveau rebondissement en 2026 avec la publication de documents issus du département de la Justice américain : les célèbres “Epstein files”. Ils révèlent que Sultan Ahmed bin Sulayem entretenait des échanges réguliers et très amicaux avec Jeffrey Epstein entre 2009 et 2018.

Dans ces e-mails, le délinquant sexuel et financier apparaît comme un intermédiaire actif dans la structuration de deux projets majeurs de DP World : le port de Banana en RDC et le London Gateway au Royaume-Uni. Il est impliqué dans toutes les discussions et suit de près les avancées. Condamné depuis 2008 pour prostitution de mineure, Epstein est tenu au courant minute par minute d’un projet stratégique africain d’un milliard de dollars.

Les documents évoquent également des déplacements de Bin Sulayem en Afrique, des rencontres prévues avec des chefs d’État et de hauts responsables. Bien entendu, Epstein est tenu informé des conclusions de ces entretiens.

Transparence en eaux troubles

Contre vents et marées, le projet Banana continue d’avancer, quitte à empiéter sur des zones sensibles. Selon l’enquête du PPLAAF, le port serait situé dans des zones protégées du parc marin des mangroves. Côté financement, même flou : en 2024, la British International Investment (BII), bras financier du gouvernement britannique, s’engage à hauteur de 35 millions de dollars aux côtés de DP World. Une participation brièvement suspendue après les révélations de l’affaire Epstein, puis…  miraculeusement rétablie.

La diplomatie du conteneur

Pour Abu Dhabi, Banana n’est qu’une pièce du puzzle. Depuis plus d’une décennie, les Emiratis déploient une stratégie d’influence en Afrique fondée sur le contrôle des infrastructures portuaires. DP World en est l’outil principal. De Dakar à Berbera, en passant par Maputo, le groupe sécurise des points d’entrée clés du commerce maritime. Une diplomatie économique discrète mais redoutablement efficace. Son objectif : sécuriser les routes commerciales, contrôler les hubs logistiques, mais surtout peser sur les équilibres géopolitiques.

Cette stratégie s’accompagne de zones d’ombre persistantes : contrats opaques, soupçons de corruption, circuits de financement complexes, et fréquentations pour le moins embarrassantes. Banana en offre une synthèse presque caricaturale : un projet stratégique, des élites politiques impliquées et l’ombre d’Epstein.

Un port annoncé mais pas encore amarré

Et le port, dans tout ça ? Il existe, enfin, surtout sur les plans et dans les communiqués. Lancé officiellement en 2022, le chantier de Banana devait initialement livrer une première phase autour de 2025. Depuis, comme les élections en RDC, le calendrier a glissé : les autorités évoquent désormais une mise en service progressive fin 2026, voire 2027 pour un fonctionnement réellement opérationnel.

Pour l’instant, une première jetée est en construction et les travaux ont démarré, mais le projet est encore loin du hub annoncé capable d’accueillir des porte-conteneurs de grande taille. En attendant, les millions eux, circulent déjà, tout comme les réseaux d’influence et les montages financiers.