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Accueil À la Une Série Epstein-Afrique (5). Le Nigeria comme terrain de jeu

Série Epstein-Afrique (5). Le Nigeria comme terrain de jeu

Illustration promotionnelle d'Elbit Systems.

Pendant plus d’une décennie, le délinquant planétaire, allié à l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak, a transformé l’instabilité provoquée par Boko Haram en opportunité commerciale. Avec Bill Gates, il s’est invité dans la stratégie vaccinale du pays. Dans les deux cas, les documents de la justice américaine révèlent un cynisme et un racisme décomplexés.

Boko Haram, une aubaine !

Le partenariat entre Barak et Epstein remonte au début des années 2000. Plus de quinze ans de relation personnelle et professionnelle, des investissements communs, des voyages et une méthode rodée : utiliser l’instabilité comme porte d’entrée commerciale.

Au Nigeria, le prétexte est la sécurité. Dès 2012-2013, Barak organise des voyages en Afrique de l’Ouest sous couvert de projets médicaux, de construction d’hôpitaux et de centres de diagnostic. En coulisses, il s’agit plutôt de négociations sécuritaires. Une conférence de cybersécurité à Abuja servira de décor pour rencontrer le Président de l’époque, Goodluck Jonathan. Comme à Abidjan à la même époque, il s’agit d’introduire les technologies de surveillance israéliennes, présentées ici comme des solutions à l’insurrection djihadiste.

La Palestine, terrain d’expérimentation

Les entreprises israéliennes qu’Epstein et Barak font entrer au Nigeria ont un argument de vente particulier : leurs technologies sont éprouvées sur le terrain. Comprendre : testées contre les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie. Le système biométrique utilisé au point de passage d’Erez pour la reconnaissance faciale et la mesure des mains des Palestiniens est ainsi proposé au gouvernement nigérian. Elbit Systems décroche un contrat de surveillance internet de 40 millions de dollars. Des systèmes biométriques sont installés dans des universités nigérianes, dont Babcock, sous couvert de monitoring sécuritaire. Le parlement nigérian s’oppose à certains de ces contrats, mais les autorités nigérianes passent outre.

En 2014, le nord du Nigeria brûle sous les attaques de Boko Haram. A Chibok, des centaines de lycéennes sont enlevées. Epstein écrit alors à Barak : « Avec les troubles civils qui explosent et le désespoir de ceux au pouvoir, n’est-ce pas parfait pour toi ? ». L’ancien Premier ministre israélien lui répond froidement : « Tu as raison dans un sens. Mais ce n’est pas simple de transformer ça en flux de trésorerie. »

En 2020, des associés de Barak contribuent à un projet financé par la Banque mondiale pour les infrastructures du Nigeria. La lutte contre Boko Haram a fait son office : elle a ouvert des portes commerciales dans le pétrole, les ports, la logistique. Le scénario est bien rodé : Barak apporte ses connexions, Epstein son carnet d’adresses. Depuis la publication des documents, Barak a exprimé des regrets bien dérisoires, les faits parlent d’eux-mêmes et resteront dans l’histoire.

« Des bougies et des miroirs »

Barak et Epstein ont fait du Nigeria un marché ; Gates et Epstein en ont fait un laboratoire. En mars 2013, Boris Nikolic, conseiller scientifique en chef de Bill Gates, échange une série d’e-mails avec Jeffrey Epstein. Leur sujet : la résistance des populations du nord du Nigeria aux vaccins antipolio de la Fondation Gates. La méfiance des populations n’est pas irrationnelle. Elle s’enracine au contraire dans un traumatisme bien réel. Dans les années 1990, dans la région de Kano, le laboratoire pharmaceutique Pfizer avait utilisé des enfants nigérians comme cobayes pour tester illégalement un médicament contre la méningite, le Trovan. Résultats : au moins onze morts et de nombreux autres enfants survivant avec de terribles séquelles, sourds, aveugles, paralysés ou encore avec des lésions cérébrales.

Epstein et NiKolic n’ont que faire de ce contexte. Pour outrepasser les craintes légitimes des populations nigérianes, le premier propose au second une solution : « Si Gates veut obtenir leur consentement, il a besoin de bougies et de petits miroirs, comme les Américains l’ont fait avec leurs Indiens. » Des propos qui laissent sans voix. La réponse de Nikolic est plus révélatrice encore. Le conseiller scientifique de la plus grande fondation de santé au monde écrit à un financier condamné pour crimes sexuels, sans aucune expertise en santé publique : « Je préfère solliciter votre opinion plutôt que celle de 1 000 experts mondiaux de la santé. » La Fondation Gates finance l’OMS. Epstein, lui, fourni la Fondation Gates en idées. La boucle est bouclée.

Le projet Molécule

La relation entre Epstein et l’écosystème Gates dépasse largement quelques échanges d’e-mails. En février 2011, la banque JPMorgan cherche à concevoir un fonds philanthropique de 150 millions de dollars pour Bill Gates. Pour ce faire, elle consulte Epstein, pas Gates. Epstein livre un plan clé en main incluant une branche offshore dédiée aux vaccins. Trois jours plus tard, un texte de 14 pages, le « Projet Molecule » est publié, avec le nom de Gates dans le titre.

Comme Barak, Gates se confond en regret, en précisant que leurs rencontres visaient à mobiliser des ressources pour la santé mondiale. La Fondation Gates a confirmé qu’aucune collaboration formelle n’avait abouti. Mais la question n’est pas celle-ci. Comment un homme déjà condamné en 2008 pour crimes sexuels pouvait-il peser sur la stratégie vaccinale en Afrique au point que le conseiller scientifique de Gates préférait son opinion à celle de mille experts ? 

Plus on se plonge dans ces dossiers, plus la sidération est totale. Chaque document révèle un peu plus l’étendue d’un système où la prédation, le cynisme et le racisme coexistaient paisiblement au sommet du monde.

Références :

L’email central (2014) Documents DOJ publiés par le US House Oversight Committee, repris et analysés par Drop Site News et Daily Trust. Email Epstein→Barak : « isn’t this perfect for you » / réponse Barak : « not simple to transform it into a cash flow. »
Le contrat Elbit Systems Documents DOJ, analysés par Daily Trust (dailytrust.com, investigation publiée début 2026) : contrat de surveillance internet de 40 millions de dollars accordé à Elbit Systems malgré l’opposition du parlement nigérian, consécutif à la conférence de cybersécurité d’Abuja en 2013.
Le volet DP World/ports Correspondances de 2018 publiées par le DOJ, analysées par Al Quds English (alquds.com) : échanges entre Epstein, Sultan Ahmed bin Sulayem (chairman DP World, depuis démis de ses fonctions) et des officiels du fonds souverain nigérian sur les ports de Lagos et Badagry.