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OQTF, harraga et diplomatie franco-algérienne

L’appel lancé par Abdelmadjid Tebboune en direction des harraga, présenté comme une initiative humanitaire invitant les jeunes Algériens en situation irrégulière à rentrer au pays, s’inscrit dans un contexte diplomatique bien plus large que ne le laisse entendre la communication officielle. Il intervient au moment où Alger et Paris ont rouvert, de manière discrète, plusieurs dossiers sensibles mêlant migration, justice, sécurité et relations consulaires, après une phase de crise aiguë.

Depuis 2024, la France fait de la coopération algérienne sur les OQTF un objectif politique prioritaire. Le blocage des laissez-passer consulaires a longtemps empêché les expulsions, nourrissant des tensions croissantes. Cette crise a basculé dans une dimension ouvertement conflictuelle au printemps 2025 avec l’arrestation en France d’un agent consulaire algérien, mis en cause dans l’enquête sur l’enlèvement de l’influenceur Amir Boukhors. L’affaire a provoqué une escalade diplomatique immédiate, marquée par des expulsions croisées de diplomates et un gel de fait de plusieurs canaux de coopération.

À partir de ce moment, le champ consulaire est devenu un terrain miné. Toute discussion sur les OQTF se heurtait à la perception algérienne d’une judiciarisation hostile de ses représentants à l’étranger, tandis que Paris considérait la coopération migratoire comme indissociable d’un minimum de confiance sécuritaire et institutionnelle. La question migratoire s’est alors imbriquée à des dossiers judiciaires et politiques plus larges, nécessitant un traitement global.

C’est dans ce cadre qu’intervient la libération de Boualem Sansal, officiellement présentée comme un geste humanitaire consécutif à une demande du président allemand. Cette version a été largement relayée pour l’opinion publique, mais elle a surtout permis de masquer une réalité diplomatique plus sensible. Cette libération est intervenue au moment précis où Paris insistait sur des gestes d’apaisement concrets, laissant penser qu’elle relevait davantage d’un ajustement dans la négociation franco-algérienne que d’une initiative strictement bilatérale avec Berlin. Le recours à une médiation allemande a ainsi servi de paravent politique, évitant d’afficher une concession directe à la France.

Dans le même temps, la justice algérienne a confirmé la condamnation du journaliste sportif Christophe Gleizes, malgré les demandes publiques françaises et la mobilisation de plusieurs acteurs politiques et médiatiques à Paris. Ce maintien de la condamnation a envoyé un signal clair : Alger entend montrer qu’elle conserve des leviers judiciaires et qu’elle ne cède pas sur tous les dossiers simultanément. La gestion différenciée des affaires Sansal et Gleizes illustre une stratégie de négociation sélective, alternant gestes d’apaisement et démonstrations de fermeté.

Parallèlement, un volet moins visible mais central traverse l’ensemble de ces échanges : la coopération sécuritaire. Celle-ci concerne à la fois la lutte antiterroriste, les échanges de renseignement, le contrôle des réseaux migratoires et la surveillance des espaces maritimes. Cette coopération, historiquement dense entre les deux pays, a été affectée par les crises successives, mais elle demeure un intérêt stratégique partagé. Sa reprise progressive constitue l’un des socles implicites des discussions actuelles, même si elle n’est presque jamais évoquée publiquement.

Dans ce contexte lourd, l’appel de Tebboune aux harraga prend une signification politique précise. Présenter le retour de ressortissants algériens comme un acte volontaire et protecteur permet de requalifier une reprise partielle de coopération sur les OQTF. Ce déplacement du récit est essentiel pour le pouvoir algérien. Il transforme une concession diplomatique potentielle en initiative souveraine et humanitaire, tout en évitant d’assumer ouvertement une réponse à une exigence française.

Les propos récents de l’ambassadeur de France à Alger, Stéphane Romatet, confirmant la remise en place de canaux de communication entre Paris et Alger, s’inscrivent dans cette logique. Ils traduisent une volonté commune de désescalade pragmatique, sans règlement public des contentieux, mais avec des ajustements successifs sur les dossiers jugés prioritaires, migration, sécurité, justice et fonctionnement consulaire.

Sur le plan humain, cette diplomatie de l’ombre contraste violemment avec la réalité documentée sur le terrain. Le rapport Monitoring the Right to Life 2025 de l’ONG Caminando Fronteras établit que la route algérienne vers l’Espagne est devenue la plus meurtrière de toute la frontière euro-africaine occidentale en 2025, avec plus de mille morts recensés. 

Dans ce contexte, l’appel au retour apparaît profondément déconnecté des causes structurelles de l’exode. C’est ce décalage qu’a résumé une militante algérienne par une formule simple et brutale : « Avant de convaincre le harrag de revenir, il faut convaincre celui qui vit au pays d’y rester. »

Cette phrase met en lumière le cœur du problème. Tant que le chômage, la fermeture politique et l’absence de perspectives continueront à dominer le quotidien d’une large partie de la jeunesse, les appels au retour resteront symboliques. Ils serviront avant tout de levier narratif dans une négociation diplomatique complexe, où chaque camp cherche à obtenir des résultats sans reconnaître publiquement ses concessions, pendant que la Méditerranée continue d’absorber le coût humain de ces arrangements.