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Uranium du Niger : vraie-fausse ouverture dans le conflit avec Orano

Site de la Somaïr, juin 2018 (Photo Orano).

Le Niger et le minier Orano ont paru ouvrir une fenêtre de discussion ces derniers jours, pour sortir du bras de fer engagé sous l’influence de l’Élysée partisan de la manière forte depuis la nationalisation des mines d’uranium par le régime militaire de Niamey, en juin dernier. Lors d’une conférence de presse vendredi sur les résultats du groupe, le directeur général d’Orano, Nicolas Maes, s’est dit prêt à «amorcer le dialogue». Quelques jours plus tôt, le général Abdourahamane Tiani avait, lui, proposé de restituer à la compagnie française sa quote-part du yellow cake produit avant la nationalisation. Mais ces ouvertures ont peu de chances d’être suivies d’effets, tant les deux parties campent sur des positions incompatibles. 

Par Paolo Vieira

Abdourahamane Tiani, lors de son interview du 14 février, s’est dit prêt à transférer à Orano la part qui lui revient dans le cadre des accords de co-entreprise entre les deux parties, soit 63,4% des 156 tonnes d’uranate produites avant la nationalisation de la Somaïr une quantité qu’Orano tient pour ridicule. Le conflit entre le Niger et Orano avait éclaté quand la compagnie française avait déconnecté la production de l’uranium à la Somaïr, commandée à distance à partir de la France, au lendemain du coup d’État qui a renversé Mohamed Bazoum. Orano avait invoqué des difficultés d’approvisionnement en intrants dues à la fermeture de la frontière avec le Bénin. Les techniciens nigériens ont ensuite relancé la production par eux-mêmes et le gouvernement de Niamey en a conclu qu’il valait mieux, dans l’avenir, se débrouiller tout seul. La nationalisation est devenue, dès lors, une évidence.

À travers la presse française, le président Macron tient à présenter la position nigérienne comme une capitulation. Pourtant, le général Tiani ne semble pas disposé à aller au-delà de ce qu’il a dit expressément dans son interview, où il a ironisé sur le fait que le Niger était même prêt à «envoyer» cet uranium à Orano. «S’ils veulent qu’on leur envoie cela, nous pouvons même payer le transport», a-t-il dit. Mais il n’y aura pas de retour sur la nationalisation, a-t-il martelé. 

Opération Madmax

Il y a quelques semaines, Orano et tous les relais de l’Élysée en Afrique avaient lancé l’opération «Madmax», pour alerter le monde entier sur le risque nucléaire présenté par la vente et le transfert du stock national d’environ 1000 tonnes, après le départ d’Arlit, dans le nord du Niger, d’un convoi transportant ce chargement de yellow cake. Une fois le stock d’uranium arrivé dans la capitale, l’aéroport de Niamey a été le théâtre d’une attaque djihadiste revendiquée par l’État islamique, dans la nuit du 28 au 29 janvier, organisée avec l’appui d’un effectif emprunté au Nigeria. Le psychodrame n’était pas terminé. Orano promettait de poursuivre son offensive juridique contre l’État nigérien mais aussi contre « quiconque voudrait mettre la main » sur ce stock d’uranium qui vaudrait, à l’en croire, 300 millions d’euros.

Le président Macron en a fait un grief de plus contre le Niger, contre lequel il garde rancune depuis le coup d’État du 26 juillet 2023. Alors que le stock d’uranium devait prendre la route du Togo, via le Burkina Faso, Emmanuel Macron s’est saisi personnellement du dossier. Pour les dissuader de laisser transiter la cargaison, il a assuré à Faure Gnassimgbe, en octobre 2025, puis au maréchal Kaka Déby, en janvier 2026, que cet uranium appartenait à Orano et que sa vente était donc illégale. Pour faire bonne mesure, il a menacé d’une intervention navale et militaire contre le Togo à partir du Bénin, si Lomé s’aventurerait à accueillir l’uranium.

C’est une mauvaise manière qui est faite que d’exercer des pressions sur ces deux personnalités particulièrement sensibles au respect de leur souveraineté. Le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba, livré au Burkina Faso par la justice togolaise le 17 janvier (après être apparu dans une énième tentative de renversement d’Ibrahim Traoré en fin d’année), en a sans doute fait les frais. Et d’autres sanctions viendront, latérales mais blessantes.

L’usure atomique

L’autre erreur du président français réside dans l’engagement sans réserve de la France aux côtés d’Orano, ex Areva, dont le comportement au Niger n’est pas exemplaire. L’entreprise Orano, spécialisée dans le cycle du combustible nucléaire, exploite depuis cinquante ans deux mines d’uranium dans le nord du Niger : la Somaïr (1967) et la Cominak (1975), avec des conséquences environnementales qui ont été plusieurs fois dénoncées. La Cominak a fermé en 2021 du fait du tarissement du gisement.

Orano a suivi les consignes de l’Élysée après le renversement du gouvernement Bazoum, dont certains des ministres les plus influents étaient de hauts cadres des Mines. Le mot d’ordre était l’asphyxie du Niger en coordination avec la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest et la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest. La France reprochait aux nouveaux dirigeants du Niger leur hostilité à l’égard d’Orano. En cause, le retrait, en 2024, du permis de grande exploitation du gisement d’Imouraren – présenté à l’annonce du projet comme la future plus grande mine d’Afrique. Plus tard, après le coup d’État et les blocages d’Orano, le Niger a nationalisé, comme il en a le droit, la Somaïr. Il détient désormais la totalité du capital de cette société. La Somaïr exploite le dernier gisement de l’Aïr en activité, après le retrait du permis d’Imouraren et la fermeture définitive du site de la Cominak.

Pourquoi Bazoum a-t-il retiré le permis d’Imouraren ?

La presse française a fait beaucoup de bruit autour de la nationalisation des mines d’uranium par le régime militaire du Niger, en juin 2024. Mais elle a eu tendance à confondre cet événement avec le retrait du permis d’Imouraren avec ses 200 000 tonnes de réserves au géant français. En réalité, Orano a perdu Imouraren sous le gouvernement de Mohamed Bazoum, dans le cadre d’un contrat signé le 4 mai 2023, donc avant l’avènement de la junte. Afrique Intelligence en avait alors rendu compte. «La tension est sourde entre Orano et Niamey. Officiellement, les relations entre le géant français (…) et la ministre des Mines nigérienne restent cordiales. Mais en coulisses, l’ambiance est tout autre : depuis un an, ces derniers se livrent à une passe d’armes sur le statut du permis d’exploitation de la mine d’Imouraren (…). Alors que l’exploitation du gisement d’uranium semble repoussée indéfiniment par le géant minier pour des questions de rentabilité, les autorités nigériennes considèrent que le permis d’exploitation d’Orano délivré en 2009 est désormais caduc», écrit la lettre confidentielle en février 2023. 

Dans un article du 5 mai 2023, Jeune Afrique avait également bien décrit l’accord global de partenariat conclu en 2023, où il n’était plus question d’exploiter Imouraren avant 2028 mais plutôt d’épuiser l’Aïr jusqu’en 2040 et de faire quelques cadeaux d’indemnisation au parti socialiste au pouvoir. Les discussions avec Orano ont permis de « voir comment l’exploitation pourrait durer le plus longtemps possible avec de nouveaux permis, de nouveaux moyens pour réduire les charges, et voir comment la durée de vie de la mine pourrait être prolongée », expliquait alors Hadizatou Ousseini Yacouba, la ministre des Mines du Niger, lors de la signature de l’accord avec Nicolas Maes, le DG d’Orano. Le rêve d’Imouraren était alors déjà enterré par le Président déchu.

Pour la France, comme pour Niamey, il est donc déterminant de disposer du stock disponible car la mise en valeur des autres gisements uranifères sera longue et difficile. Les obstacles s’amoncèlent : Imouraren n’a pas les réserves annoncées, le site ne peut pas être creusé sans risques sur la nappe phréatique, la situation de sécurité sur place est instable etc. Il faudra s’interroger également sur la responsabilité du président renversé qui, en 2023, laisse Orano se dégager de toute responsabilité par rapport à ce site et l’exonère de son attitude politique calamiteuse durant les décennies passées.

Le double jeu

Le passif d’Orano est lourd dans bien des domaines et il a été documenté en son temps. Dans ses relations avec les mouvements rebelles, par exemple. En 2007, l’État nigérien, bien avant le coup d’État, avait expulsé Dominique Pin, directeur général d’Areva au Niger, à qui il reprochait d’avoir financé les rebelles touareg du MNJ (Mouvement des Nigériens pour la Justice) en vue de « protéger le site de prospection d’uranium d’Imouraren ». Dans ce cas de figure, Orano n’était pas une cible ou une victime mais plutôt une bénéficiaire des services du mouvement rebelle en échange de financements en sa faveur. D’après Youssoufou Hamadou Daouda (auteur de « Responsabilité sociétale des multinationales en Afrique Subsaharienne : enjeux et controverses, cas du groupe AREVA au Niger» Volume 14, numéro 1, mai 2014, Université du Québec à Montréal et Éditions en environnement VertigO), « ce soupçon est renforcé à la suite du ralliement au MNJ d’un officier de l’armée nationale préalablement recruté pour assurer la sécurité des sites d’Orano et ayant perçu de la part du groupe environ 85 000 euros ».

Par la suite, une meilleure formule avait été trouvée. Celle-ci consistait à confier la sécurité du site à une société de conseil, Épée, dirigée par un ancien officier supérieur français flanqué d’un ancien officier supérieur nigérien. Même si la société Épée n’a pas empêché la prise d’otage des employés d’Orano par Al Qaida au Maghreb islamique en 2010, sa constitution a permis d’être en conformité avec les attentes de l’État nigérien.

Le déficit français

Du fait du harcèlement politique et militaire constant de l’Élysée et du refus d’Orano de prendre en compte sa responsabilité sociale et environnementale, la France vient de perdre un partenaire minier important pour sa filière d’énergie atomique. L’uranium nigérien prend chaque jour de la valeur sur un marché international en tension. Le convoi Madmax de la propagande anti-nigérienne ne prendra pas la route de l’enfer pavée des embuscades djihadistes mais sans doute plutôt l’avion. Comme dans une guerre de position du passé, le président Macron croit avoir bloqué la sortie libyenne, après celle du Togo. Mais Framatome le rappellera à l’impératif de la production électrique tant EDF dépend du russe Rosatom pour la production de combustible comme pour le traitement des déchets, qu’Orano ne peut plus assurer. 

La campagne dénigrant la nationalisation de la Somaïr a martelé que la France n’avait pas besoin de l’uranium du Niger. C’est sans doute vrai. Mais il va falloir acheter l’uranium d’autres pays beaucoup plus cher. Le gouvernement du Niger semble désormais jouer le droit et Orano pourra enlever les tonnes qui lui reviennent au prorata de ses parts avant nationalisation. Il est peu probable qu’il s’en contente. 

Le ministre de la justice du Niger, dans le fil du droit à réparation pour lequel militent Lomé et Alger, va demander que les années de spoliation sur les prix et les impôts soient prises en compte. Areva et Orano ont longtemps acheté une partie de la vieille classe politique nigérienne avec des contrats de fournitures et des sous-traitances. En contrepartie, toute tentative de réévaluer la redevance ou de faire payer l’impôt sur les sociétés était combattue par Paris, son ambassade à Niamey et ses alliés locaux. Ce modèle colonial s’est effondré et une nouvelle gouvernance des ressources naturelles du Niger s’esquisse dans un cycle haussier des matières premières énergétiques et critiques que se disputent les États-Unis et la Chine. La France, malgré ses gesticulations autour de l’Alliance des États du Sahel, y comptera peu.