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Madagascar : la junte à la croisée des chemins

Présentation de la bannière aux généraux qui viennent de recevoir le grade d'honneur en 2025, 29 janvier 2026, Camp Général Mounibou Ismaël, Ivato.

Le moment du choix décisif approche pour la Transition malgache. Quatre mois après son arrivée au pouvoir à la faveur d’une crise sociale et politique majeure, l’armée semble tentée par une installation durable à la tête du pays. Mais dans quelles conditions et avec quels partenaires ? 

Par Daniel Sainte-Roche

Les masques commencent à tomber : avec le soutien d’une partie des forces politiques, les autorités putschistes lorgnent sur le pouvoir à long terme. La machine est d’ores et déjà en branle pour parvenir à cet objectif. En l’absence d’une feuille de route définissant la gouvernance durant la Transition, les nouvelles autorités entendent procéder à la militarisation de l’appareil institutionnel et administratif de l’État, tout en cherchant à fixer les orientations économiques du pays dans une quête éperdue de financements alternatifs. 

« L’armée ne sera plus une grande muette »

On assiste aujourd’hui à un renforcement du rôle des militaires dans l’espace public et politique. Le général de corps d’armée Démosthène Pikulas, chef d’État-Major de l’Armée malgache, a annoncé lors de l’ouverture des assises militaires, le 26 janvier 2025, que « l’armée aura dorénavant son mot à dire sur ce qui va se passer dans le pays » et « qu’elle ne sera plus une grande muette». Une telle déclaration cautionne entièrement l’institutionnalisation d’un ordre militarisé. Tous les rouages de l’État sont, en effet, actuellement noyautés par les hommes en treillis.

Au sein de la Présidence de la Refondation de la République (PRRM), le colonel Michaël Randrianirina est flanqué de quatre hauts conseillers militaires qui ont tous un rang de chef d’État. Au gouvernement, les postes clés sont octroyés à des « chefs de guerre », à l’instar du General Lylison de René, acteur principal du coup d’État de 2009 ayant porté Andry Rajoelina au pouvoir, qui a finalement trahi ce dernier en se joignant aux auteurs du coup d’octobre 2025. Le général Lylison dirige aujourd’hui le ministère de l’Aménagement du territoire, un département qui fut, dans un passé récent, très critiqué pour avoir favorisé l’accaparement des terres des communautés rurales par de grandes sociétés. Un autre poids lourd militaire, Hanitra Velonjara Rakotonandrasana, est propulsé au ministère de l’Intérieur, dont le rôle était connu, sous le régime renversé, en matière de tripatouillages électoraux.

Des généraux aux commandes de l’économie

Les secteurs économiques stratégiques n’ont pas échappé à la convoitise des militaires. La direction générale de l’Office des mines nationales et des industries stratégiques (OMNIS) est confiée au général de brigade Tsilavonjato Honoré Andriantaolo. Cet organisme représente l’État dans les négociations et la conclusion de contrats avec les compagnies pétrolières et minières opérant sur le territoire malgache. Il est aussi habilité à détenir des permis miniers et à procéder à l’exploitation des ressources.

À la tête de la JIRAMA (la compagnie nationale malgache de l’énergie), les autorités ont placé le général de division Itibar Otman, qui assure en même temps les fonctions de secrétaire général de la PRRM. La direction générale de cette entreprise publique est confiée à un autre officier, le général de division Richard Hajatiana Rasolomanana. On attend beaucoup de ce duo car les manifestations qui ont conduit à la chute d’Andry Rajoelina en septembre 2025 sont nées du mécontentement général suscité par la fréquence des coupures d’eau et d’électricité dans le pays.

Une population divisée 

Enfin, le pilotage du Fonds Souverain Malagasy (FSM) est attribué au général de brigade aérienne en retraite Jean Alfred Rakotomaronirina. Le FSM est un outil essentiel pour la gestion des capitaux levés par l’État. Sous le précédent régime, l’affectation des ressources nationales, ainsi que l’utilisation du Fonds ont été remarquables par leur opacité. Le nouveau directeur du FSM aura donc fort à faire. Présenté comme un spécialiste du leadership, il est connu pour avoir officié en tant que directeur du cabinet militaire du Premier ministre Kolo Roger de février 2015 à mars 2016.

Bien qu’elle ait ses partisans dans la population, la militarisation des postes civils stratégiques ne manque pas de soulever des appréhensions. Certains se demandent si ces nominations ne constituent pas un simple exutoire utilisé par les « colonels-présidents » pour neutraliser la multitude de généraux qui, en raison d’un effectif pléthorique, sont venus grossir les pelotons d’officiers sans portefeuilles.

Vers les partenaires les plus offrants ? 

Madagascar occupe une place importante dans les stratégies géopolitiques et d’extraction des « minéraux critiques » développées par les grandes puissances. Les autorités militaires y voient une opportunité qu’elles entendent saisir par un réalignement stratégique, avec une diversification des partenaires extérieurs de la Grande Île. Sans état d’âme, ils engagent des relations « tous azimuts » dans l’espoir d’attirer les acteurs économiques les plus offrants, y compris peu recommandables.

Ainsi, l’opinion publique malgache s’est émue récemment de découvrir, à partir de plateformes de suivi aérien, de nombreux vols mystérieux opérés par des jets privés en partance de Madagascar et en direction de Dubaï.

Sous le régime d’Andry Rajoelina, cette ville des Émirats arabes unis était régulièrement citée comme l’une des principales destinations de l’or malgache. L’épisode Koufali Daya est fort révélateur à cet égard : le célèbre affairiste fut dénoncé en février 2022 par son complice pour avoir commandité, à plusieurs reprises, le transport illicite de devises et de lingots à destination de la « Cité de l’Or ». Emprisonné par le précédent régime, puis parti en exil au Mozambique et à l’Île Maurice, Koufali Daya fait aujourd’hui l’objet d’une campagne médiatique de réhabilitation émanant de proches du pouvoir. Curieusement, son retour en grâce coïncide avec la découverte des vols mystérieux vers Dubaï, ce qui a relancé les supputations sur la poursuite du trafic d’or entre les deux pays. La réputation de Dubaï n’est d’ailleurs pas surfaite car d’autres pays africains, notamment le Mali, le Soudan et le Niger, utilisent cette cité-État comme plaque tournante logistique et  point focal clé pour la contrebande d’or.

Institutions russes sous sanctions

Le pouvoir militaire ne rechigne pas non plus à faire appel aux services de certaines institutions financières russes visées par des sanctions occidentales. La Russie, principale bénéficiaire du ressentiment anti-français qui prévaut dans certains milieux à Madagascar, est regardée comme un partenaire de confiance par une opinion dopée à la démagogie anticolonialiste. La récente venue à Madagascar d’une délégation conduite par Mikhaïl Dorofeev, vice-président de la banque stratégique russe PSB (Promsvyazbank), a été donc plutôt bien accueillie.

Aucune information n’a filtré à l’issue de cette visite mais on sait que l’approche privilégiée par la Russie en matière de coopération militaire repose souvent sur des échanges d’armes contre des ressources. On sait aussi que la PSB est spécialisée dans des transactions financières opaques voire peu orthodoxes. Le champ de coopération potentielle entre la banque russe et la junte est donc très vaste mais ne manque pas d’inquiéter, car les citoyens malgaches ignorent les tenants et les aboutissants des accords signés.

Des émissaires de Donald Trump

Le manque de transparence n’est pas l’apanage des Russes. Dans la première semaine de janvier 2026, trois émissaires du président Donald Trump sont arrivés à Madagascar pour rencontrer le président de l’Assemblée nationale, Siteny Randrianasoloniaiko, et le Président de la Refondation, le colonel Randrianirina. Ces tractations avec les autorités malgaches ont été tenues secrètes. À peine a-t-on évoqué l’éventualité d’un accueil de réfugiés et de migrants illégaux aux États-Unis. Mais dans une lettre ouverte adressée au colonel Michael Randrianirina, des organisations de la société civile révèlent que le séjour de la délégation était surtout motivé par la convoitise des terres rares et des minerais stratégiques. 

Le pays de l’oncle Sam envisagerait de subordonner le renouvellement de l’accord commercial préférentiel AGOA (Africa Growth and Opportunity Act) à l’accès aux réserves en minerais critiques de Madagascar. Le pouvoir militaire est pris à la gorge car, selon le Groupement des entreprises franches et partenaires (GEFP), environ 7 000 employés en zone franche ont dû être mis en chômage technique en raison de l’incertitude sur le renouvellement de l’AGOA. La non-reconduction de cette facilité porterait un grave préjudice à l’économie malgache. Les Américains se trouvent donc en position de force, et ce d’autant plus qu’ils ont bien préparé le terrain en amont.

Minerais essentiels et convoitise occidentale

D’une part, sur invitation des États-Unis et de l’Union européenne, Madagascar a adhéré en mars 2025 au Mineral Security Partnership Forum (MSPF) visant à sécuriser les chaînes d’approvisionnement des minerais essentiels aux technologies de la transition énergétique dans les pays industrialisés. D’autre part, le groupe américain Energy Fuels s’est porté acquéreur du projet minier de Toliara (Base Toliara, rebaptisé Vara Mada), œuvrant dans l’exploitation des terres rares et de la monazite.

Les négociations d’un accord d’investissement avec les autorités militaires sont en cours, conjointement avec des actions visant à restaurer un dialogue de confiance avec les communautés locales. Il faut savoir que ces communautés s’opposent depuis plus de dix ans à la réalisation du projet, en raison de ses impacts négatifs potentiels en termes de toxicité et aussi sur leurs droits fondamentaux et leurs moyens d’existence. Elles ont clairement signifié leur ferme intention de ne pas laisser leurs terres ancestrales et leurs milieux de vie «devenir des zones de sacrifice pour satisfaire les besoins militaro-industriels des États Unis d’Amérique et ceux de la transition énergétique européenne en terres rares ». Mais le colonel Mickael Randrianirina, lui-même originaire de la province de Toliara, serait disposé à faire des concessions aux Américains, n’étant pas en mesure de s’opposer à Donald Trump dans un contexte où la junte putschiste n’est pas encore entièrement stabilisée.  

Le déraillement constitutionnel risque de perdurer

En un mot, les autorités militaires se trouvent à la croisée des chemins. Confrontées à un problème de sous-financement, à la faiblesse systémique de l’État et aux défaillances de la gouvernance, elles risquent d’aliéner leur indépendance pour se soumettre aux ordres d’entités étatiques et/ou privées susceptibles de soutenir leur maintien au pouvoir. Le déraillement de l’ordre constitutionnel pourrait perdurer car l’addiction au pouvoir qui commence à se profiler chez les militaires ébranle l’espoir d’une mise en œuvre rapide de la démocratie électorale à Madagascar.

Une petite note positive, cependant, pour les légalistes : la SADC (Communauté de développement de l’Afrique australe) exige de` Madagascar le respect des normes démocratiques. La Grande Île est ainsi tenue de soumettre une feuille de route claire pour sa transition politique avant mars 2026. Affaire à suivre de très près…