Téléchargez nos applis
Disponible sur Google Play
Accueil International L’Europe face à Trump : miroir inversé d’une histoire coloniale

L’Europe face à Trump : miroir inversé d’une histoire coloniale

© Placide.

Il y a dans la relation entre l’Europe et les États-Unis, telle qu’elle s’est exprimée avec une brutalité particulière sous la présidence de Donald Trump, une familiarité historique qui nous trouble. Non pas une simple crise diplomatique ou un désaccord conjoncturel, mais la réactivation d’un schéma ancien : celui d’un centre qui protège, finance et organise, tout en exigeant obéissance, alignement et dépendance. Ce schéma, l’Europe l’a longtemps imposé à l’Afrique. Elle en fait aujourd’hui l’expérience, sous une autre forme, dans sa relation avec Washington.

Par Hamada AG AHMED, expert humanitaire et analyste

Tout commence, symboliquement et matériellement, avec le plan Marshall. Présenté comme un geste de reconstruction altruiste après 1945, il fut aussi le socle d’une architecture de dépendance durable. L’aide américaine, conditionnée, orientée et politiquement encadrée, arrima l’Europe occidentale à l’économie, à la monnaie et à la stratégie sécuritaire des États-Unis. La reconstruction industrielle, la libéralisation des échanges, l’intégration progressive dans un espace atlantique dominé par le dollar et garanti militairement par l’OTAN n’étaient pas de simples choix techniques : ils instituaient une hiérarchie. L’Europe renaissait, mais sous tutelle stratégique.

Dans le même temps, l’Europe gérait la fin formelle de ses empires coloniaux en Afrique. La décolonisation, souvent négociée plus que réellement émancipatrice, s’est accompagnée de la mise en place de dispositifs sophistiqués de continuité de contrôle. Accords de coopération, préférences commerciales, dépendance financière et monétaire, assistance technique : le vocabulaire changeait, les rapports de force demeuraient.

Le Fonds européen de développement (FED), créé en 1957, puis les politiques aujourd’hui portées par la Direction générale des partenariats internationaux (DG INTPA), ont structuré une relation où l’aide remplaçait l’administration directe, sans remettre en cause l’asymétrie fondamentale. L’Afrique devenait partenaire, mais dans un cadre défini ailleurs, avec des priorités, des conditionnalités et des instruments conçus en Europe.

Le sort d’un allié subordonné 

Le franc CFA incarne, à lui seul, cette continuité post-coloniale. Présenté comme un outil de stabilité monétaire, il a surtout fonctionné comme un mécanisme de discipline économique et de dépendance structurelle. Parité fixe, centralisation partielle des réserves, arrimage à une monnaie extérieure : autant d’éléments qui ont limité les marges de manœuvre budgétaires et industrielles des États africains concernés. La souveraineté monétaire y était nominale, jamais pleine.

C’est précisément ce type de rapport que l’Europe a commencé à percevoir dans son propre lien avec les États-Unis, lorsque Donald Trump a cessé d’enrober la relation transatlantique du vernis multilatéral traditionnel. L’Europe, soudain sommée de « payer sa part » pour l’OTAN, menacée de droits de douane, exposée à l’extraterritorialité du droit américain et aux sanctions unilatérales, a découvert ce que signifie être un allié subordonné. Le langage employé par Trump, transactionnel, brutal, hiérarchique, rappelait moins celui d’un partenaire que celui d’une puissance tutélaire parlant à une périphérie jugée dépendante et ingrate.

La domination monétaire joue ici un rôle central. Le dollar, monnaie de réserve mondiale, structure les échanges transatlantiques et place l’Europe dans une situation de vulnérabilité comparable, toutes proportions gardées, à celle des pays de la zone CFA. Les entreprises européennes, y compris lorsqu’elles commercent hors des États-Unis, restent exposées aux sanctions américaines dès lors que leurs transactions passent par le dollar ou le système financier américain. Les tensions récurrentes autour de la parité euro-dollar ne sont pas de simples fluctuations de marché : elles traduisent un rapport de force. Un euro faible renchérit les importations énergétiques, alimente l’inflation et réduit l’autonomie stratégique européenne, tandis que la Réserve fédérale américaine, à travers ses choix de taux, influence directement les économies européennes sans responsabilité politique à leur égard.

La fiction du partenariat égalitaire 

De la même manière que l’Europe justifiait sa présence en Afrique par la stabilité, le développement et la sécurité, les États-Unis ont longtemps justifié leur leadership sur l’Europe par la protection et l’ordre international. Mais lorsque cette protection devient conditionnelle, coûteuse et instrumentalisée, la fiction du partenariat égalitaire s’effrite. L’Europe se retrouve confrontée à une réalité qu’elle connaît bien : celle d’un système où les règles sont écrites par le plus fort, où la dépendance est présentée comme un bienfait, et où toute velléité d’autonomie est perçue comme une ingratitude ou une menace.

L’ironie de l’histoire est cruelle. L’Europe, qui peine encore à regarder lucidement son héritage colonial et les mécanismes post-coloniaux qu’elle continue d’entretenir en Afrique à travers ses politiques de coopération et de développement, se découvre à son tour enfermée dans une relation asymétrique. Non pas colonisée, mais structurellement contrainte. Non pas dominée par la force, mais par les normes, la monnaie, la sécurité et le droit.

Ce miroir inversé devrait être un avertissement. Tant que l’Europe continuera à penser ses relations extérieures, qu’elles soient africaines ou transatlantiques, en termes de dépendance organisée plutôt que de souveraineté partagée, elle restera vulnérable aux mêmes logiques qu’elle a longtemps imposées. L’enjeu n’est pas de rompre avec les États-Unis, pas plus qu’il n’est de rompre avec l’Afrique. Il est de refonder ces relations sur une autonomie réelle, assumée et réciproque. L’Europe sait, mieux que quiconque, ce que coûte une indépendance inachevée. Elle en voit aujourd’hui le prix sur son propre continent.