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Les richesses énergétiques de l’Iran au coeur du sommet entre Trump et Xi Jinping

Mondafrique publie un entretien de la journaliste et ancienne rédactrice en chef de France 3, Joëlle Hazard, avec notre chroniqueur Xavier Houzel sur la visite de Donald Trump en Chine qui a débuté hier mercredi. Le principal enjeu de la conférence de Pékin, comme l’explique notre expert,  est le partage des richesses mondiales du sous-sol – Pétrole, Gaz, Eau, et terres rares, d’une part, et le contrôle des routes terrestres et maritimes, y compris les pipelines et les détroits, d’autre part. Or l’Iran qui abrite les plus importantes réserves de Gaz du monde et les troisièmes réserves de Pétrole du monde. est le douzième État à avoir rejoint les BRICS, dont le centre névralgique se trouve à Pékin… La démarche de trop pour les Américains qui ne peuvent admettre que l’Iran bascule du coté chinois.

Le sommet qui a lieu à Pékin s’achèvera-t-il par un compromis où l’Iran et ses richesses – qui ne sont pourtant pas à vendre – devraient faire office de principale monnaie d’échange? Ce troc peu glorieux qui signerait un nouveau Yalta entre les deux principales puissances mondiales est peut-être l’ultime chance de ramener le sort du monde à plus de rationalité.

Elon Musk est du voyage, où il y fait figure de symbole. Le milliardaire américain aussi innovant qu’ingérable donne à la planète un modèle, celui de parier sur l’innovation, le business et la création de richesses. Cet horizon ne fait pas forcément rèver, mais il permettrait à notre monde bien mal au point des possibles sorties de crise.

Nicolas Beau

Xavier Houzel, expert pétrolier et chroniqueur de Mondafrique

La visite américaine en Chine peut-elle peser sur l’avenir du monde et sur l’issue des guerres en cours ?

« Le fait qu’il existe deux mondes aussi opposés sur la terre que ceux de l’Amérique de Trump et de la Chine de Xi est l’une des causes, disons “l’une des explications plausibles”, des guerres contemporaines. C’est visiblement le cas des trois conflits mondialisés, déclenchés en chaîne en Ukraine, en Palestine et en Iran. Par voie de conséquence, l’aménagement périodique du cadre et des modalités d’interaction d’ensembles aussi distincts est à la clé du dénouement nécessaire des crises que de pareilles dissemblances ne peuvent que générer à la marge des espaces vitaux respectifs de chacun.

La confrontation, à Pékin, des deux présidents américain et chinois devrait avoir le même effet que celle de Churchill et Roosevelt avec Staline lors de la conférence de Yalta, en 1945, il y a quatre-vingts ans. À la veille de ce mémorable conciliabule, le Reich était au bord de la capitulation ; les Russes étaient aux portes de Berlin et Roosevelt était résolu à utiliser l’arme atomique contre le Japon. Les Soviétiques et les Occidentaux allaient se partager le monde.

L’analogie entre la situation actuelle et celle d’alors saute aux yeux. La conférence de Yalta avait été préparée par les conférences de Moscou et de Téhéran, déjà ! Celle de “Pékin” devrait permettre d’en finir avec les conflits armés d’Ukraine et d’Iran. Donald Trump et Xi Jinping donneront à cette occasion chacun toute leur mesure, celle de grands décideurs devant l’Histoire, pragmatiques par le constat qu’ils s’obligeront à faire de l’état d’un monde qui a considérablement changé, et visionnaires par les conclusions qu’ils sauront en tirer pour parfaire une nouvelle distribution des rôles et une répartition plus équilibrée, entre eux, des ressources et des hégémonies. »

Vous évoquez à la fois un état des lieux et une vision de l’avenir. D’où venons-nous et où allons-nous ?

« Commençons par l’état des lieux de la planète et de la République populaire de Chine, d’abord. La Chine de 1945 et celle d’aujourd’hui n’ont absolument rien à voir l’une avec l’autre, à part le fait d’occuper le même socle multimillénaire d’une imposante civilisation. Notons en passant que l’île de Taïwan n’a toujours pas changé de place, au centre d’un vaste lac intérieur de ce grand pays.

Les États-Unis d’Amérique demeurent, en revanche, un “jeune” pot-pourri de vagues d’immigration successives, en quelque sorte un foisonnement de boutures de branches européennes et de sarments hétérogènes venus d’Afrique sur un porte-greffe amérindien. La Chine et l’Amérique s’attèleront à Pékin à la tâche de se répartir équitablement le reste de la mappemonde, sachant qu’à la différence des accords de Yalta, où l’URSS avait été mise sous cocon pour baigner, pour sa part, dans un univers communiste, la Chine se refuse à succomber à tout enfermement. Et c’est là que réside la délicatesse de l’entreprise : l’après-Pékin ne ressemblera pas à l’après-Yalta.

L’objectif y sera d’éviter à tout prix la foire d’empoigne et de trouver la bonne martingale, fondée sur le calcul des probabilités au jeu des intérêts de tous. Elle aura toutes les chances de reposer, comme à Yalta, sur une ligne de partage, pas encore baptisée mais déjà rouge, en pointillé, destinée à osciller comme une légère aiguille autour du fameux détroit d’Ormuz. Les positions sont déjà figées. Les deux mastodontes arc-boutent déjà leurs dos sur le mur de Téhéran. L’Iran se prépare à l’exercice, comme une vierge déterminée à monnayer ses charmes. L’Europe est moins que rien dans la balance. »

Comment en est-on arrivé à cette nouvelle confrontation entre puissances ?

« Après Yalta, les Américains se sont approprié le contrôle quasi exclusif de la quasi-totalité du monde libre, par cinq moyens alternatifs.

Le premier, par l’instauration du système de Bretton Woods, qui devait leur garantir le contrôle des échanges commerciaux et des flux économiques. Le dollar américain allait devenir la monnaie de compte exclusive des échanges économiques dans le monde entier.

Le second, grâce au pacte du Quincy de février 1945, prorogé par le roi Abdallah d’Arabie saoudite jusqu’en octobre 2025. L’Amérique obtenait ainsi la maîtrise des interactions entre l’énergie, le pétrole et le gaz, et la monnaie, le dollar.

Le troisième, par la création de l’Organisation des Nations unies, l’ONU, pour donner à la communauté internationale un semblant d’ordre et de démocratie, sous réserve du véto du Conseil de sécurité, à commencer par celui de Washington.

Le quatrième, par l’accompagnement sournois de la décolonisation générale des empires de la vieille Europe, avec pour double conséquence l’amoindrissement, voire l’assujettissement des anciennes puissances européennes, Grande-Bretagne, France, Hollande, Espagne, Portugal, Italie, réduites à quia, puis la dépossession de ces anciennes colonies au profit du Nouveau Monde, pour ne pas dire leur “sujétion”, soit par des aides, comme le Point Four en Amérique latine, soit par des actions militaires comme en Indochine et en Corée dès les années cinquante, puis en Irak ou en Libye quarante ans plus tard, soit par des coups d’État en cascade, comme, par exemple, en Ukraine en 2014 et en Syrie en 2024.

Le cinquième, par la division et le fractionnement de l’Europe d’abord, en commettant l’Angleterre comme trublion, comme l’a montré le Brexit, et du monde arabe ensuite, immensément riche en hydrocarbures, en instrumentalisant Israël, enfin, après la crise de Suez et la guerre des Six-Jours, comme agent perturbateur.

S’agissant de la Chine et de sa propre emprise à l’étranger, celle-ci a projeté partout ses antennes, sans bruit aucun, subrepticement. Grâce à son organisation totalitaire, à la qualité et au nombre de ses ingénieurs et de ses petites mains, innombrables et agiles, la Chine s’est seulement attaquée aux “marchés”, silencieusement et pacifiquement, en profitant habilement de deux atouts majeurs : les prix de vente de ses biens et services à l’exportation et le crédit, y compris la souscription aux emprunts des grandes puissances industrielles, les États-Unis en tête.

Aussi le président américain est-il parfaitement cohérent lorsqu’il tente désespérément d’enrayer l’invasion du marché intérieur américain par les produits chinois, quitte à chercher à les taxer, en dernier ressort, de droits de douane faramineux, somme toute justifiés. À la veille de l’entrevue de Pékin, l’interlocuteur américain est endetté de quarante mille milliards de dollars, quand son vis-à-vis chinois est net créditeur. Cela ne peut plus durer. La Chine tient une épée de Damoclès au-dessus d’une économie américaine aux pieds d’argile. »

Qui pourrait sortir gagnant de ce nouvel équilibre, et qui risque d’y perdre ? Va-t-on vers un nouveau Yalta ?

« À Yalta, Hitler n’était pas encore tombé. Les États-Unis et l’URSS étaient encore des alliés dépendant l’un de l’autre. Il en est de même aujourd’hui, à la veille d’une délimitation, pour les besoins de la paix, que l’on appellera provisoirement “la ligne de Pékin”.

Ce n’est pas pour rien que les autorités chinoises ont baptisé le fer de lance de leur politique étrangère “Belt and Road”, ce qui équivaut aux moyens de pénétration des marchés : qui contrôle les mers et les ports contrôle en effet les marchés. La flotte de guerre chinoise elle-même est en passe de devenir la discrète égale de son homologue américaine, alors que la flotte britannique n’est plus, et que les flottes française et russe ne sont plus comparables à celles des deux grands, lesquels ne manifestent l’un par rapport à l’autre aucun geste d’hostilité. Ils se contentent de se regarder en chiens de faïence. L’alerte est ailleurs.

La Chine a effectivement réuni autour d’elle les débris du monde d’avant, méticuleusement “démoli” par l’Amérique, au sein d’une association en l’état futur d’achèvement, autoproclamée “les BRICS”. L’Iran est limitrophe du Turkménistan, dont les réserves de gaz sont également considérables. Imaginons un gazoduc reliant l’Iran à la Chine via le Turkménistan et la Mongolie : ce serait pour la Chine un rêve.

Et c’est précisément ce que les stratèges américains ont décidé d’empêcher coûte que coûte, en même temps qu’ils sont résolus à empêcher à tout prix la création de la Banque mondiale envisagée par les BRICS, de façon autonome, sous l’égide de la Chine, avec l’appui du Sud global et du tour de table d’autres puissances désormais réfractaires à l’influence exclusive d’une Amérique hégémonique, aveuglée par un hubris immodéré.

À Yalta, l’Iran était sous domination américaine, mais c’était du temps du Shah. Depuis Khomeyni et 1979, l’Iran a basculé dans l’autre camp, celui des proscrits, faute d’avoir été admis par Washington dans la cohorte des États soumis.

Le système fermé de Bretton Woods n’est plus. Le pacte du Quincy est désormais caduc. L’ONU se fait discrète. L’état-major américain rechigne à l’idée d’engager en Iran des troupes au sol. Israël est allé au-delà de ce qu’on lui demandait et se prend pour ce qu’il n’est pas. Et Trump en a conscience. Gageons qu’il va proposer à Xi un deal que ce dernier ne pourra pas refuser, le business étant le business, puisqu’il faut maintenant reconstruire ce qui a été cassé, et que tout le monde en sortira gagnant, l’Iran notamment. »

Après quatre-vingts ans d’un ordre mondial fragilisé, qui pourrait tirer profit de cette recomposition ?

« Les nouvelles technologies feront la différence. Elles permettent aux retardataires de faire des bonds en avant. Elles font émerger du néant ceux qui n’étaient encore rien hier. Elles entraînent le déclin de ceux qui pécheront par orgueil. Si l’on regarde la carte du monde de 2026, la ligne de Yalta a disparu avec la chute du mur de Berlin, mais un nouveau trait en pointillé, et de plus en plus coloré de rouge, apparaît au nord de la mer Noire, partant précisément de Crimée, où se situe Yalta, vers le sud-est, jusqu’à Bassorah.

La suite de son tracé traverse, en son centre approximatif, le Golfe persique en courant vers le sud, pour s’enfoncer dans le Sud global. Il se sépare en deux voies, l’une obliquant vers l’est, au large du Pakistan et de l’Inde, l’autre enserrant la plus grande partie du continent africain et une grande part de l’Amérique du Sud.

C’est la raison pour laquelle Washington s’est précipité pour sécuriser à son avantage le Venezuela, en même temps que les réserves les plus vastes du monde de pétrole lourd qu’il contient. La ligne de partage n’est pas encore inscrite dans le marbre. C’est pour les États-Unis une question existentielle de survie, dont la gravité donne un sens à la vaste manœuvre américaine, dont le point d’orgue est pour l’instant d’une durée indéterminée. »                              

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