
Mercredi soir, dans un message à la nation beaucoup plus bref que ses dernières interviews télévisées, le général Abdourahamane Tiani, en treillis et béret, a brossé son bilan d’un an de Refondation qui fait aussi office de cap politique, souverainiste et agricole, pour l’avenir. Verbatim.
Par Nathalie Prévost

Souveraineté (militaire, minière, alimentaire), développement fondé sur l’agriculture et l’élevage, investissement dans les infrastructures de base (hydraulique, transport, santé et éducation notamment), recrutements d’agents publics, consécration des valeurs traditionnelles, redevabilité des gouvernants sont les points clé de la vision politique des autorités du Niger, telle que validée par la Charte de la Refondation adoptée il y a un.
En résumé, a martelé le général Tiani: « le développement du Niger se fera avec les ressources nationales du pays ou il ne se fera point. »
Retour à la société de développement ?
S’inscrivant dans une certaine continuité de l’idéologie, héritée des années 1970 et 80, de la société du développement à la base chère à l’ancien parti unique MNSD – quasi anéanti pendant les douze ans de règne socialiste qui ont précédé le renversement de Mohamed Bazoum – le général Tiani a développé point par point ces différents chapitres.
Paradoxalement, même s’il s’agit d’un régime militaire issu d’un coup d’État, le général Tiani semble avoir à cœur d’engager tous les Nigériens, de toutes les couches sociales, qu’il exhorte à rester « solidaires et résilients » et qu’il souhaite « mieux impliquer dans la gestion du pays » : « la marche d’un pays ne peut pas se décider seulement par le haut ou par un parti politique mais requiert un véritable processus participatif. » La redevabilité s’inscrit dans cette logique de « nouveau contrat politique entre le peuple souverain et ceux qui président à ses destinées », où « chacun, dirigeant ou citoyen, a un rôle à jouer. »
Les gouvernants doivent « gouverner par l’exemple, en gérant les affaires publiques avec probité, dans la transparence et l’efficacité. » Le général Tiani a déjà dit dans le passé que tous les indélicats, quelque soit leur niveau de responsabilité, seraient limogés en cas de faute. Plusieurs hauts responsables du régime, y compris au plus haut niveau, ont connu des poursuites et la prison, comme le ministre du Pétrole Mahaman Moustapha Barké, qui a passé près d’un an en détention. Tiani exige aussi que les ministres exposent régulièrement le bilan de leur action et il vient d’instruire le gouvernement de « s’atteler à cet exercice dans les prochains jours. »
Transparence et inviolabilité des biens publics
Dans la même logique de transparence, pour que « l’exploitation des ressources du pays profite désormais au Niger et aux Nigériens », les contrats de prospection et d’exploitation des ressources naturelles et du sous-sol ainsi que les revenus versés à l’État « devront être publiés au Journal officiel désagrégés, société par société ». Sous les régimes précédents, l’opacité régnait le plus souvent sur le secteur minier, les acteurs économiques des sociétés titulaires des permis et leurs résultats.
Toute convention ou traité signé par le Niger devra « prendre en compte les intérêts du pays » et les biens publics seront « inviolables. » Là encore, l’histoire récente a été émaillée de nombreux scandales d’aliénation du patrimoine de l’État et de détournements des biens et marchés publics.
Autre souci majeur du général et de ses camarades, rendre sa dignité – même si ce mot n’est jamais prononcé – au peuple et lui fournir les services, notamment de santé, dont il a besoin. Non pas par souci de « bienfaisance » mais pour que les populations jouent leur rôle d’acteurs du développement économique. Tiani a insisté sur ce qu’il voit comme un « changement important de paradigme » : « jusqu’ici, toutes les politiques publiques mises en œuvre consistaient à mobiliser les ressources de l’État pour les orienter vers les agents publics, tandis que les masses populaires et laborieuses étaient plutôt perçues en termes de problème démographique ou de couche vulnérable ayant besoin d’aide humanitaire. » De fait, la culture de l’administration nigérienne a longtemps pris de haut les populations villageoises, souvent qualifiées d’« ignorantes », écartées des prises de décision et victimes d’une prédation systématique des dirigeants et des cadres.
L’agriculture au centre
Or, pour le régime, ce sont justement ces populations, rurales à 80%, qui tiennent le destin du pays dans leurs mains. À cet égard, le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) opère un virage politique majeur, dit le général Tiani, faisant « de l’agriculture une base essentielle de notre développement économique » à travers le développement des chaînes de valeur, de la production à la transformation et à la commercialisation. Il a précisé que 64 unités industrielles et 7000 emplois avaient été créés dans le domaine agro-alimentaire et dans d’autres secteurs.
Saluant la « réussite indiscutable du programme de grande irrigation », qui a eu pour conséquence « la disponibilité des produits vivriers en qualité et en quantité suffisante sur nos marchés et dans nos foyers », le général répète que « la première richesse du Niger demeure ses terres agricoles et de pâturage, à rebours des thèses calamiteuses qui nous présentent comme un pays aride et non propice à l’agriculture pour ainsi nous réduire éternellement à vivre des périodes de soudure et à tendre la main. »
Éducation et santé
L’État, à la hauteur de ses moyens, a donc investi dans de « nombreuses » infrastructures « en cours de réalisation ». Il a cité « des classes, des amphithéâtres, des centres de santé, des aménagements hydrauliques ou hydroagricoles, des pistes, des routes, des logements sociaux», la création de collèges scientifiques et de lycées scientifiques pour les jeunes filles, la dotation de centres de santé en « matériel de dernière génération ». Onze mille contractuels de l’éducation sont en cours de recrutement et 6000 agents de santé dans la foulée. « Dès que les conditions financières le permettront, d’autres recrutements suivront dans tous les domaines de la fonction publique pour non seulement donner un emploi à notre jeunesse mais également assurer un service public de qualité. »
Sur le plan socio-économique, plusieurs mesures, très appréciées, ont été reconduites ou maintenues pour la « réduction des prix des matériaux de construction, du prix de vente de l’essence à la pompe et des frais médicaux et chirurgicaux, entre autres. »
L’uranium … et l’ennemi
Tiani a estimé que c’était en matière de gestion des ressources naturelles que le Niger avait engrangé « le plus de progrès ». « Nous avons non seulement nationalisé notre uranium mais réussi, avec nos ressources propres, à maintenir la production. » Après l’arrêt par Orano de la production d’uranium dans le nord du pays, suite au coup d’État de juillet 2023, le Niger a, en effet, poursuivi seul l’exploitation de sa mine. Il a répété, sans citer la France, qu’il fallait y voir « un message fort à l’endroit de tous nos partenaires que le Niger reprend ses droits lorsqu’il est injustement trompé et pillé. »
Il ne s’est pas étendu sur la situation militaire, qui reste rythmée, y compris ces derniers jours, par des attaques mortelles des groupes djihadistes, en particulier dans la région de Tillabéri, où périssent régulièrement des soldats et des policiers nigériens. Il a toutefois répété que l’aspiration à la souveraineté impliquait « le refus définitif d’installer des bases étrangères au Niger, car il revient à nos seules forces de défense et de sécurité de sécuriser notre pays et de préserver son intégrité territoriale. » L’installation des bases militaires françaises et américaines avaient été mal perçue par les populations nigériennes et par l’armée nationale, qui restent jalouses de leur indépendance à l’égard de l’ancienne puissance coloniale.
« Ne jamais sous-estimer la malveillance de certaines puissances»
Il a affirmé que la situation de sécurité était « stabilisée » et que les « vaillantes forces de défense et de sécurité » avaient « bien le contrôle de la situation sur le terrain, en dépit des attaques subies par notre pays ces derniers semaines et de la guerre informationnelle que nous mènent nos ennemis. (…) Nous avons repris l’initiative sécuritaire. Nos FDS, au niveau national ou confédéral [ndlr, de la Confédération des États du Sahel] planifient et conduisent les opérations sur le terrain sans diktat ni injonction. »
La France, reste, sans jamais être citée nommément, l’ennemi principal du régime. Le général l’a évoquée en disant que « certaines puissances cherchent à asphyxier notre pays économiquement et financièrement. » Il est vrai que la France, par exemple au FMI, vote systématiquement contre tous les appuis au Niger. Au-delà de l’aspect économique, les autorités nigériennes accusent Paris d’armer et de soutenir les djihadistes qui les attaquent qu’elles qualifient souvent, pour cette raison, de « mercenaires ». C’est à cette lumière qu’il faut comprendre la mention de l’imprescriptibilité du crime de trahison – de mauvais augure pour Mohamed Bazoum accusé d’avoir approuvé un projet d’intervention militaire de la France.
Le chef de la junte a d’ailleurs estimé, à la fin de son propos, qu’il ne fallait « jamais sous-estimer la malveillance de certaines puissances qui sont capables de tout pour défendre leurs intérêts » (…), ne jamais permettre à nos ennemis d’infiltrer notre pays et de nous diviser pour ensuite nous soumettre ». Pour cela, il faut « renforcer notre unité nationale et rester mobilisés, renforcer notre confédération AES qui constitue un véritable rempart pour toute velléité de nous agresser et nouer des partenariats stratégiques efficaces. »
« Les peuples frères confrontés à l’injustice »
Il a conclu son discours en évoquant la situation au Moyen-Orient « qui nous préoccupe au plus haut point car elle a des répercussions sur notre économie et notre sécurité. »
« Elle nous préoccupe également car elle touche des peuples frères confrontés à l’injustice et à la guerre meurtrière et destructrice qu’ils n’ont pas choisie. » Le général a eu « une pensée pieuse pour toutes les victimes causées par cette barbarie », souhaitant que « tous les acteurs de la scène internationale fassent preuve de retenue et se conforment au droit international ». Pour lui, il est « impérieux de repenser profondément l’ordre international si nous voulons un monde juste, pacifique et consacré à la seule lutte qui vaille : celle pour le bonheur des peuples. »



























