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L’acharnement des Émirats contre Sihem Souid, la communicante du Qatar

Depuis une quinzaine d’années, les Émirats Arabes Unis (EAU) dirigés d’une main de fer par Mohammed bin Zayed (MBZ), ont considérablement renforcé leur présence dans les organisations internationales, financières et sécuritaires en s’appuyant notamment sur les États Unis de Donald Trump et sur le gouvernement israélien de Benjamin Netanyahu. En Afrique, les EAU soutiennent les mouvements armés violents aussi bien au Soudan qu’en Libye ou au Tchad.

Plus grave, des réseaux d’influence opaques et des réserves financières considérables permettent à cette dictature de s’imposer en France où les relations de MBZ et d’Emmanuel Macron sont au beau fixe. L’enquête brutale initiée par Tracfin contre la communicante du Qatar à Paris, Sihem Souid, révélée par « le Monde » (1), est l’illustration des coups tordus que la monarchie pétrolière est capable d’initier sur le sol français.

Le 10 décembre, une vingtaine de policiers débarquaient au petit matin à son domicile, bloquaient ses comptes et terrorisaient sa famille, une stratégie brutale apparemment rendue possible par le gouvernement français. Ancienne policière, puis journaliste au Point et enfin ex membre du cabinet de Christiane Taubira, cette experte du monde arabe originaire de Tunisie, est soupçonnée d’abus de biens sociaux et de recel par les fonctionnaires de Tracfin alertés, selon ses avocats, par les Émirats Arabes Unis.

La France d’Emmanuel Macron qui a toujours soigné ses relations avec MBZ est au coeur de l’offensive diplomatique des Émirats Arabes Unis. Le discours appelant à une coopération renforcée entre les deux pays, qu’il s’agisse de l’Intelligence Artificielle à la lutte contre les narco trafiquants, est parfaitement rodé. Mais en réalité les EAU naviguent en eaux troubles pour parvenir à leurs fins comme le démontre la procédure judiciaire initiée contre Sihem Souid, l’efficace et chaleureuse communicante du Qatar à Paris reconnue par des dizaines de politiques et de journalistes pour la qualité des événements et des rencontres proposés par sa société à Doha.

Des rencontres à répétition

À la tête des Émirats arabes unis (EAU) depuis l’accident cérébral de son demi-frère, Khalifa Ben Zayed Al Nahyane, survenu en 2014, Mohamed Ben Zayed Al Nahyane , dit MBZ, en est devenu le président en titre de cette monarchie pétrolière le 14 mai 2022. Deux mois plus tard, le tapis rouge, au sens propre comme au sens figuré a été déroulé pour sa visite en France ,son premier voyage officiel dans le monde occidental: l’escorte de la garde républicaine, le dîner au Grand Trianon à Versailles… Sans oublier, c’est la tradition, les insignes de la grand-croix de l’ordre national de la Légion d’honneur. De la même manière qu’en 2017 Emmanuel Macron s’était rendu aux Emirats pour son premier déplacement dans le monde arabe. Preuve, s’il en fallait une, de l’excellence des relations entre Paris et Abu Dhabi.

Rebelote en février 2025. Le tout puissant patron des Émirats se rend en France pour une rencontre au sommet avec Emmanuel Macron à l’Élysée. Les deux dirigeants soulignent leur volonté de renforcer le partenariat stratégique bilatéral, notamment dans l’intelligence artificielle, l’énergie, la technologie, le climat et le développement durable.

Quelques mois plus tard en décembre,  Emmanuel Macron, accompagné de son ministre de la Justice, Gérald Darmanin, effectuait une visite de travail aux ÉAU unis devenus le principal partenaire militaire de la France dans le Golfe. Les deux chefs d’état évoquaient la coopération dans les secteurs de l’économie, de l’énergie, de la culture, des technologies avancées et du climat, avec une volonté commune d’élargir « l’agenda stratégique », une façon élégante pour une France exsangue de financer les investissements massifs dans des secteurs sensibles.

Dernier exemple en date de cette entente exemplaire entre les deux pays décrit par le site « Off Investigation », un méga projet de supercalculateur pour l’intelligence artificielle (IA) financé par une entreprise émiratie voit le jour à Grenoble. Piloté par un consortium marseillais, comptant dans ses rangs l’ancienne ministre macroniste de la Ville, Sabrina Agresti-Roubache, ce projet repose sur l’investissement de 800 millions d’euros de G42, une société émiratie. « Sous couvert d’ancrage local, concluent les journalistes de Off Investigation », le développement d’une intelligence artificielle revendiquée comme « souveraine » sert une plus vaste stratégie géopolitique portée par Emmanuel Macron.

Gérard Darmanin à la manoeuvre

« La sécurité en France se joue aussi aux Émirats ». En visite en novembre 2O25 aux EAU avant la visite présidentielle de décembre, Gérald Darmanin n’avait pas fait dans la nuance pour plaire à ses hôtes. Décidé à se tailler un costume présidentiel, le ministre de la Justice a fait de la lutte contre le trafic de drogue l’emblème de son combat sécuritaire. Encore lui fallait-il l’aide des EAU devenus un refuge la plupart des narcotrafiquants européens qui cotoient à Abou Dhabi les oligarques russes et d’anciens dictateurs. Le ministre français plaidera auprès de ses amis émiratis l’extradition d’«une quinzaine» de narcotrafiquants présumés «particulièrement signalés» recherchés par le gouvernement français. Une bonne pioche apparemment puisque «depuis le début de l’année, signalait Gérard Darmanin sur son compte X, quatorze grands narcotrafiquants (avaient) été interpellés puis extradés vers la France pour y être incarcérés  et jugés.»

Au nom de cette coopération fructueuse, la France de Macron et de Darmanin est apparemment prête à fermer les yeux sur les dérives de la monarchie pétrolière en matière de droits humains et à faire taire en France et ailleurs ceux qui pourraient contester son action. Les Émiratis entretiennent des relations compliquées, voire hostiles, avec le frère ennemi qatari auquel ils ont imposé un sévère blocus voici quelques années? Et bien le 1O décembre, Sihem Souid, la communicante du Qatar à Paris, ainsi que son mari et sa fille sont perquisitionnés puis longuement interrogés par une vingtaine de policiers ouvertement hostiles. Le tout pour une simple suspicion d’ABS.

La procédure contre Sihem Souhd est opérée dans des conditions sans précédent et, hélas, avec le soutien de l’administration française. Si ce n’est pas une prise d’otage, cela y ressemble fort.

L’instrumentalisation de Tracfin

« Cette enquête n’aurait jamais dû exister, a expliqué Sihem Souid dans un récent entretien au journal « Le Point ». Elle a été initiée d’une manière totalement inacceptable pour un État de droit, via un signalement Tracfin abusif. Une journaliste m’avait dit que je figurais sur une liste de cibles de déclarations de soupçons abusives à Tracfin, faites pour le compte des Émirats Arabes Unis ». Une certitude, les liens très étroits entre les deux services anti blanchiment émirati et français de sont considérablement renforcés depuis l’accord intervenu en 2024 à Malte, un paradis fiscal toléré au coeur de l’Union Européenne.

Ali Faisal Ba’Alawi, directeur de la FIU des Émirats arabes unis, et Guillaume Valette-Valla, directeur de Tracfin, lors de la signature de l’accord
Ali Faisal Ba’Alawi, directeur de la FIU des Émirats arabes unis, et Guillaume Valette-Valla, directeur de Tracfin, lors de la signature de l’accord

Et Sihem Souhid de poursuivre: « J’ai porté plainte mais je n’aurais jamais imaginé que la manipulation fonctionne et aille jusqu’à une telle instrumentalisation de notre justice. Nous avons découvert, à l’issue de nos auditions, que toute cette procédure a été déclenchée par le fameux signalement Tracfin ». Les charges supposées contre la communicante du Qatar n’apparaissent pas clairement à l’exception d’un gout prononcé pour les sacs à main de marque qu’elle possède en grand nombre. « Je suis propriétaire à 100 % de ma société, plaide la communicante du Qatar, une SASU (Société par actions simplifiée unipersonnelle) et je n’ai aucun associé. »

Des interrogations légitimes

Depuis quand Tracfin s’occupe de contentieux aussi mineurs qu’une modeste entreprise d’un seul salarié? En quoi un service de renseignement du premier cercle, chargé de lutter contre le financement du narcotrafic et du terrorisme, traque-t-il les comptes d’une micro société chargée d’organiser vers Doha des voyages de parlementaires et de journalistes français? Quelle est l’autorité judiciaire qui a pu envoyer vingt fonctionnaires, pas un de moins, pour placer brutalement en garde à vue une jeune femme, ancienne policière et ex collaboratrice de Christiane Taubira, et sa fille de vingt quatre ans, toutes deux menottées comme des criminels?

Cet acharnement ne date pas d’aujourd’hui. En 2023, Sihem Souid avait appris par un journaliste américain du New Yorker que des photos avaient été prises de son domicile et de ma boîte aux lettres: « On m’avait localisée et espionnée », explique Sihem Souhid toujours dans « Le Point ». Le journaliste américain possédait un dossier avec des preuves selon lesquelles une société suisse avait été mandatée par les Émirats arabes unis. Dans la foulée, la communicante du Qatar déposait une plainte contre les Émirats Arabes unis, un juge d’instruction était désigné et Sihem Souid entendue le 5 novembre dernier. MBZ et ses proches avaient sans doute oublié qu’en France il existe encore une justice largement indépendante du pouvoir politique

Le but de cet acharnement contre une petite société de communication est une mise en garde est sans équivoque des puissants Émiratis. Quiconque critiquera les Émirats Arabes Unis  à Paris prend le risque de se retrouver dans le collimateur des autorités françaises qui n’ont pas grand chose à refuser à leurs chers amis fortunés d’Abou Dhabi.

(1) Le Monde daté du 26 janvier dernier

(2) Interrogé par « Le Monde », Tracfin réfute toute action sous influence émiratie

 

 

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Après le cas du député LFI Carlos Martens Bilongo en 2023, un temps soupçonné de fraude fiscale avant que l’enquête ne soit classée sans suite, l

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Nicolas Beau
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)