La disparition de Mohamed Harbi, l’historien algérien en rupture avec le régime

Mohamed Harbi s’est éteint après une longue vie consacrée à l’histoire, à la vérité documentaire et à la critique du pouvoir. Son parcours est indissociable de l’Algérie contemporaine. Il fut à la fois acteur de la lutte de libération, cadre du FLN après l’indépendance, puis historien en rupture avec le récit officiel.

Né en 1933 à El Harrouch, Mohamed Harbi s’engage très tôt dans le mouvement national algérien. Durant la guerre de libération, il rejoint le FLN et participe à l’appareil politique de la révolution. Après 1962, il occupe des fonctions importantes au sein du nouveau pouvoir, notamment comme conseiller et responsable politique.

Cette position lui donne un accès direct aux archives, aux mécanismes internes du FLN et aux luttes de pouvoir qui structurent l’État naissant. Cette expérience deviendra plus tard une source centrale de son travail d’historien.

Rupture avec le pouvoir 

Très vite, Mohamed Harbi entre en conflit avec l’orientation autoritaire du régime issu de l’indépendance. Il critique la confiscation du pouvoir par l’armée, l’effacement du pluralisme politique et la transformation du FLN en parti-État.

Arrêté en 1965 après le coup d’État de Boumediene, il est emprisonné puis assigné à résidence. En 1973, il s’exile en France. Cette rupture marque un tournant décisif. Harbi quitte définitivement l’action politique pour se consacrer à l’analyse historique.

À partir des années 1970, Mohamed Harbi construit une œuvre historique majeure. Son objectif est clair. Déconstruire le récit mythifié de la guerre de libération et restituer la complexité réelle du mouvement national.

Son livre fondamental Le FLN, mirage et réalité fait date. Pour la première fois, un ancien dirigeant du FLN analyse de l’intérieur les divisions, les violences internes, les exclusions et les mécanismes autoritaires du mouvement. L’ouvrage est interdit en Algérie pendant des décennies.

Harbi refuse toute lecture sacrée de la révolution. Il montre que l’indépendance n’a pas mécaniquement produit la démocratie. Il documente la mise à l’écart des civils, la domination progressive de l’institution militaire et l’élimination politique des opposants.

Méthode, rigueur et indépendance 

Mohamed Harbi se distingue par une méthode stricte. Travail sur archives, croisement des sources, refus du témoignage isolé comme vérité absolue. Il insiste sur la nécessité de séparer mémoire militante et histoire scientifique.

Il collabore avec de nombreux historiens algériens et étrangers. Il participe à l’ouverture des études critiques sur la guerre d’Algérie, tant du côté algérien que français. Son œuvre contribue à sortir l’histoire algérienne du face-à-face idéologique entre propagande d’État et nostalgie coloniale.

Jusqu’à la fin de sa vie, Mohamed Harbi reste une figure dérangeante pour le pouvoir algérien. Ses livres sont peu diffusés dans le pays. Ses analyses sont rarement discutées publiquement dans les médias officiels. Pourtant, son travail est une référence incontournable. Il a formé des générations de chercheurs. Il a donné aux Algériens des outils pour comprendre leur histoire sans fétichisme ni peur.

Un héritage intellectuel majeur

La disparition de Mohamed Harbi laisse un vide considérable. Il incarne une figure rare. Celle de l’ancien révolutionnaire qui accepte de soumettre sa propre histoire à la critique. Celle de l’intellectuel qui place la vérité au-dessus de la loyauté partisane.

Son œuvre demeure. Elle continuera à nourrir les débats sur la révolution, l’État algérien, le rôle de l’armée et les impasses autoritaires du système politique. Mohamed Harbi n’a pas écrit pour plaire. Il a écrit pour comprendre et pour transmettre.