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Guerre en Iran. Le marasme tunisien devient menaçant

La médina de Tunis, juillet 2025 (Photo Marc Barrot / Flickr).

En dépit d’un calme apparent, les fragilités de l’économie tunisienne s’aggravent sous l’effet de la crise énergétique provoquée par la fermeture du détroit d’Ormuz et le bombardement des infrastructures.

Par Selim Jaziri

Au milieu de la sinistrose générale en Tunisie, de l’inflation rampante et du marasme économique qui sévissent depuis plusieurs années, les effets de la guerre en Iran depuis début mars semblent à peine faire une différence.

Le prix de l’essence à la pompe, ajusté par l’État chaque trimestre, reste bloqué à 2,53 DT (0,75 euro) le litre depuis 2022. L’approvisionnement en gaz est essentiellement assuré par l’Algérie via le gazoduc Transmed, tandis que la majeure partie du pétrole provient d’Azerbaïdjan sans avoir à transiter par le détroit d’Ormuz. Aucun risque de pénurie donc. Après avoir frôlé les 120 dollars le baril, soit tout de même quasiment le double du prix de la fin 2025, le cours semble se stabiliser autour de 90 dollars depuis l’annonce du cessez- le-feu, le 8 avril. L’orage serait-t-il passé et la Tunisie épargnée par la tourmente ? Rien n’est moins sûr en réalité.

Le scénario du pire toujours possible

Après l’échec des négociations d’Islamabad le 12 avril, puis la surenchère américaine sur le blocage du détroit d’Ormuz avec ses effets dévastateurs sur les routes maritimes du pétrole et du commerce mondial, la situation peut s’enliser dans un statu quo délétère comme elle peut s’enflammer dans une nouvelle escalade : bombardement des capacités d’extraction et de transformation des hydrocarbures de toute la région, campagne de destruction des villes, avec un enchaînement de conséquences incontrôlables… Les anticipations des opérateurs économiques mondiaux, qui n’aiment rien moins que l’incertitude, sont au plus bas.

Quant à l’économie tunisienne, derrière une sorte de stabilité dans l’atonie, ses fragilités structurelles la rendent particulièrement vulnérable à un choc externe. En l’occurrence : sa dépendance énergétique, son déficit budgétaire structurel, un commerce extérieur déficitaire et une crise financière permanente, le tout sur fond de crise sociale endémique.

La dépendance énergétique

Certes, ses sources d’approvisionnement écartent le risque de pénurie, mais la Tunisie souffre d’un déficit énergétique croissant et subit donc de plein fouet la hausse des cours mondiaux. Sa production de pétrole diminue constamment depuis le début des années 1990 et sa production de gaz depuis 2010. Ses réserves pétrolières sont de toute façon limitées à l’équivalent de onze ans de sa consommation. La production nationale ne couvre plus que 35 % des besoins. En valeur, le déficit énergétique a quadruplé en 10 ans : de 2,7 milliards de dinars en 2016 (soit 21 % du déficit commercial) à 11,1 milliards de dinars en 2025 (soit plus de la moitié du déficit commercial).

Le retard dans le développement des énergies renouvelables solaire et éolien qui n’assurent que 3 % des besoins, se fait cruellement sentir. Même si l’Algérie contribue à hauteur de 10 % à la consommation électrique tunisienne, cela n’est pas de nature à remédier à la dépendance. L’État n’a pris, jusqu’à maintenant, aucune initiative pour limiter la consommation d’énergie : encourager le télétravail, autoriser le covoiturage (passible de 600 dinars d’amende !)…

Des finances publiques dans le rouge

Sa seule action est de maintenir – mais pour combien de temps ? le prix à la pompe, afin d’épargner les ménages et d’absorber le choc. Le budget pour 2026 avait été bâti sur l’hypothèse d’un baril à 63 dollars ; il a atteint quasiment le double au plus fort de la crise et une nouvelle fermeture du détroit d’Ormuz menace de provoquer une nouvelle flambée des cours.

Le besoin de financement initial avait été établi à 27 milliards de dinars (9,2 milliards de dollars). Les subventions à l’énergie représentent en moyenne 7,5 % des dépenses publiques, or, selon une estimation de l’IACE, chaque augmentation d’un dollar du baril coûte 164 millions supplémentaires à l’État. Le surcoût total de la hausse du prix du pétrole pourrait s’élever à au moins 7 milliards de dollars (soit 20 milliards de dinars) ! À cette hausse du montant des subventions s’ajoute le surcoût de la facture énergétique des entreprises publiques qui accumulent déjà les dettes et les arriérés de paiement. Sans compter les effets d’une possible hausse du cours du dollar et des taux d’intérêt sur l’endettement public.

Comment l’État va-t-il faire face ? C’est la grande inconnue du moment. Les portes du marché financier international lui sont quasiment fermées. Il était déjà prévu que la Banque centrale lui prête 11 milliards de dinars. La solliciter davantage nourrirait une inflation qui, depuis dix ans, érode de mois en mois le pouvoir d’achat des Tunisiens. L’État a prévu d’émettre 7 milliards de sukuks (un emprunt obligataire conforme aux normes de la finance islamique) et il emprunte aux banques privées : pour financer le déficit, la capacité d’épargne nationale est essorée au détriment du financement de l’économie. La fiscalité augmente d’année en année. Où trouver encore des ressources ? 

Un horizon bouché

La stratégie du compter sur soi de Kais Saïed va être mise à rude épreuve. La note souveraine de la Tunisie, qui semblait sortir de la zone de danger, pourrait être à nouveau dégradée et le pays mis sous pression dans l’urgence pour éloigner le risque d’une cessation de paiement.

L’intention de l’Italie d’augmenter ses importations de gaz algérien, via le gazoduc Transmed, de 20 à 30 millions de mètres cubes par an pourrait se traduire par un effet positif sur la redevance de transit perçue par la Tunisie (par la Société tunisienne d’électricité et de gaz, plus précisément). Ce serait néanmoins un apport très limité, d’autant plus que l’Algérie doit répondre en même temps à la hausse de la demande espagnole et de la consommation intérieure, alors que ses capacités d’extraction ne sont pas flexibles à volonté. Elle pourrait donc procéder à des arbitrages qui ne seront pas forcément favorables à la Tunisie.

Le spectre de la stagflation

L’État n’est pas le seul à subir les conséquences de la crise. Toute l’économie est mise sous tension par la flambée des prix de l’énergie dont la facture sera payée in fine par les entreprises. Les importations en Tunisie passent à 98 % par la voie maritime, affectée par l’augmentation du prix des carburants et des primes d’assurance. Avec un triple effet, sur l’inflation et le pouvoir d’achat des ménages, sur les réserves de change et la balance des paiements, et finalement sur la disponibilité des produits importés : 30 % des intrants et des engrais agricoles, par exemple, transitent par le détroit d’Ormuz. La gamme des produits de consommation pourrait encore se réduire. La Tunisie pourrait aussi souffrir du ralentissement de l’économie européenne dont dépend une bonne partie de son industrie.

Les remises des quelque 1,5 million de Tunisiens résidant à l’étranger, eux-mêmes touchés par les baisses de pouvoir d’achat et les pertes d’emploi, pourraient également diminuer, alors qu’elles atteignaient des niveaux record début 2026, affectant à la fois les réserves en devises, les projets d’investissement et la situation des familles tunisiennes.

L’effet sur le tourisme, qui constitue une source importante d’emplois et de devises (même si une bonne partie des recettes est rapatriée par les tour operators européens), est incertain. L’augmentation du coût du transport aérien pourrait ralentir le flux. Néanmoins, une bonne partie des réservations de la saison sont déjà confirmées et la Tunisie pourrait, au contraire, capter une clientèle à la recherche d’une destination bon marché.

Ce que dessine cet ensemble de facteurs, c’est moins la probabilité d’un choc frontal frappant une économie en plein vol que l’enlisement dans une crise systémique d’une économie déjà ralentie par la diminution de l’investissement et l’absence de grands projets et de stratégie, par la fragilisation des PME et des petits commerces asphyxiés depuis la réforme du système des chèques. Cet enlisement a un nom : la stagflation, c’est-à-dire la combinaison mortifère de l’inflation et de l’absence de croissance, voire de la récession (le PIB pourrait diminuer de 0,5 % cette année). Appauvrissement, chômage, crise financière, absence d’investissement : certes, tous ces ingrédients sont déjà là, mais sans sursaut, l’équilibre économique et social se rapproche de son point de rupture.

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