Commandé en 2019 par Emmanuel Macron, le rapport de la Commission Duclert visait à faire la lumière, à partir des archives françaises, sur le rôle de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Remis en mars 2021, il a conclu à des « responsabilités lourdes et accablantes », tout en écartant toute complicité intentionnelle. Cinq ans plus tard, la controverse reste vive.
L’association belge Jambo, qui réunit des exilés rwandais, vient de publier une synthèse réunissant l’ensemble des critiques adressées à ce rapport. Le document, que l’on peut retrouver ici, ne constitue pas une étude des événements, mais un recensement argumenté des objections formulées par différents chercheurs, analystes et observateurs. Il met en lumière des désaccords méthodologiques, politiques et interprétatifs, et appelle à un débat plus large sur la manière d’écrire cette histoire sensible.
Une méthode jugée trop étroite
Premier point de discussion : le périmètre du travail confié à la Commission. Le mandat présidentiel prévoyait un accès élargi aux archives françaises. Pour les critiques recensées, ce choix constitue à la fois une avancée et une limite. Une avancée, car l’ouverture de fonds longtemps inaccessibles a permis d’étayer le débat. Une limite, car l’enquête est restée centrée presque exclusivement sur des sources françaises.
Plusieurs observateurs estiment qu’une analyse intégrant systématiquement des archives étrangères – rwandaises, belges, onusiennes ou américaines – aurait permis de replacer l’action française dans un cadre international plus large. La question soulevée n’est pas seulement celle de la quantité des sources, mais celle de la pluralité des points de vue.
La composition de la Commission fait également débat. Certains critiques jugent que ses membres ne représentaient pas suffisamment la diversité d’expertises nécessaires, notamment en matière d’histoire des Grands Lacs ou d’étude comparée des génocides.
Autre réserve : le risque d’une lecture rétrospective. À la lumière des connaissances actuelles sur le génocide, certaines décisions françaises prises avant 1994 peuvent apparaître sous un jour particulièrement grave. Des analystes mettent en garde contre une interprétation qui attribuerait aux responsables de l’époque une capacité d’anticipation totale des événements à venir. Le débat porte donc autant sur la méthode historique que sur les faits eux-mêmes.
Reconnaissance des responsabilités et contexte diplomatique
Sur le fond, la ligne adoptée par le rapport continue de diviser. En reconnaissant des responsabilités « lourdes et accablantes » tout en écartant la complicité, la Commission a cherché à établir une distinction entre responsabilité politique et intention criminelle. Pour certains, cette nuance est juridiquement et historiquement justifiée. Pour d’autres, elle traduit un équilibre délicat entre reconnaissance morale et prudence institutionnelle.
La synthèse évoque aussi le contexte diplomatique dans lequel le rapport a été élaboré et rendu public. Au moment de sa publication, la France et le Rwanda étaient engagés dans un processus de normalisation de leurs relations. Plusieurs commentateurs s’interrogent : un travail historique commandé par l’exécutif peut-il être totalement indépendant des enjeux politiques du moment ? Sans accuser explicitement la Commission d’instrumentalisation, les critiques rappellent que toute initiative de ce type s’inscrit dans un environnement stratégique.
Enfin, certains estiment que la focalisation sur la France tend à reléguer au second plan d’autres responsabilités – celles d’acteurs internationaux ou les dynamiques internes rwandaises. L’enjeu n’est pas, écrivent-il, de diluer les responsabilités françaises, mais d’éviter une lecture trop univoque d’un drame complexe.
En définitive, la synthèse publiée par Jambo France montre que le rapport Duclert n’a pas clos le débat. Il reste au cœur d’une controverse où se mêlent exigences scientifiques, mémoire des victimes et considérations diplomatiques.



























