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La possible démission de Noureddine Tabboubi, le secrétaire général de l’UGTT, est l’aboutissement d’une crise profonde de la centrale syndicale historique. Elle aborde une épreuve de force avec le pouvoir plus affaiblie que jamais par une crise de légitimité interne et par la tentative de Kaïs Saïed de l’évincer.

Selim Jaziri

C’est un coup de tonnerre qui a retenti le 23 décembre dans le ciel chargé du climat politique et social tunisien : Noureddine Tabboubi a déposé officiellement sa démission du poste de secrétaire général de l’UGTT. Elle reste suspendue jusqu’à un entretien avec avec le secrétaire général adjoint chargé du règlement d’ici le 6 janvier, durant lequel il peut encore revenir sur sa décision, ou bien la confirmer. Jamais le devenir de la centrale syndicale dont l’histoire est intimement liée à l’histoire de la construction nationale, n’a semblé si incertain.

En réalité, il avait déjà annoncé oralement sa démission lors d’une commission administrative particulièrement houleuse, le 5 décembre, lors de laquelle étaient débattues la tenue du prochain congrès extraordinaire prévu fin mars et la grève générale annoncée pour le 21 janvier. Depuis des mois, le syndicat était paralysé par les divisions internes et par le conflit au sein du bureau exécutif. Le « groupe des cinq », dont Anouar Ben Gaddour (secrétaire général adjoint chargé des études), s’oppose au « groupe des dix » qui soutient Noureddine Tabboubi. Minoritaires numériquement, les opposants pèsent lourd puisqu’ils représentent les fédérations les plus puissantes, notamment l’éducation et les transports, sans lesquelles le syndicat ne peut rien faire. Lors de cette réunion, Anouar Ben Gaddour aurait également menacé de démissionner, mais n’est pas passé à l’acte.

Une direction illégitime

Pour saisir la trame de l’intrigue qui pourrait donc se dénouer par la démission de Noureddine Tabboubi, on peut commencer par tirer le fil du Congrès de Sousse en juillet 2021. Élu au bureau exécutif en 2012, Tabboubi était censé quitter ses fonctions en 2022, selon l’article 20 du règlement qui interdit d’exercer plus de deux mandats au sein du bureau exécutif. Une disposition adoptée après la révolution pour éviter la confiscation du pouvoir au sein de la centrale syndicale. En 2017, il a succédé au poste de secrétaire général à Hocine Abassi, auréolé du prestige du Prix Nobel de la Paix en 2015 pour son rôle dans la résolution de la crise politique de l’année 2013. C’est un profil plutôt conciliant, trop sans doute aux yeux d’une partie des syndicalistes dans un moment où l’État est sous la pression des bailleurs internationaux pour réduire ses dépenses salariales et restructurer les entreprises publiques. En 2018 et 2019, le secrétaire général de la Fédération de l’enseignement secondaire, Lassad Yakoubi, se lance seul dans un bras de fer avec le gouvernement, contre l’avis de la direction syndicale, et se positionne comme un possible successeur. Un scénario que Noureddine Tabboubi cherche à éviter, estimant que dans un moment d’incertitude économique et politique, l’UGTT a besoin de stabilité et de préserver une capacité de négociation, plutôt qu’opter pour la confrontation.

Au cœur d’une 2ème vague de Covid particulièrement meurtrière, il convoque un congrès non électif les 8 et 9 juillet malgré l’interdiction des rassemblements pour raison sanitaire, en passant outre une injonction du tribunal administratif. C’est dans ces circonstances qu’il fait amender l’article 20, lui permettant d’être reconduit à ses fonctions au congrès de février 2022 et de rester ainsi en poste jusqu’en 2027. Un coup de force légal, qui n’est pas sans rappeler le coup de force constitutionnel de Kaïs Saïed, deux semaines plus tard.

La bataille du congrès

Mais la contestation enfle, les mesures d’exclusion éloignent les frondeurs. L’UGTT ne parvient pas à imposer son rôle dans la refonte politique engagée par Kaïs Saïed qui concentre de plus en plus de pouvoir. Affaiblie à l’intérieur par sa légitimité contestée et de l’extérieur par la menace d’invalidation administrative du congrès de Sousse, la direction ne parvient plus à mobiliser et à créer un rapport de force sur les orientations financières de l’État.

Le conflit intérieur se répercute au sein du bureau exécutif. Le « groupe des cinq » (Anouar Ben Gaddour, Slaheddine Selmi, Taher Mezzi, Monêm Amira et Othmen Jallouli) propose, lors d’un Conseil national (l’instance qui réunit les 612 cadres régionaux et sectoriels du syndicat) en septembre 2024, soit de convoquer un congrès extraordinaire, soit d’anticiper le congrès prévu en 2027, durant le premier semestre 2025. Tabboubi refuse de soumettre la question au vote et fait adopter, par un conseil national déserté par la majorité de ses participants, le maintien du congrès à la date prévue. Un passage en force qui n’apaise pas le climat.

En décembre 2024, le « groupe des cinq » porte le conflit sur la place publique dans un document intitulé « Pour la préservation de l’Union et l’accélération du congrès général » et appelle même à un sit-in place Mohamed Ali, à compter du 25 décembre, pour exiger un congrès extraordinaire. Une tentative de médiation d’Hocine Abassi ne permet que de repousser la confrontation au 8 janvier. Tabboubi reste inflexible et préfère s’absenter pour « préparer un voyage à l’étranger »plutôt que de négocier. Le sit-in est levé le 18 février 2025, sans avoir obtenu gain de cause. Le blocage est complet.

Il faut attendre le mois de mai pour que le secrétaire général et sa majorité acceptent le principe d’un congrès extraordinaire du 25 au 27 mars 2026. Mais le 5 décembre dernier, lors d’une commission administrative, neuf des membres du bureau exécutif (les partisans de Tabboubi) reviennent sur cette décision et persistent à refuser le congrès extraordinaire. Officiellement toujours d’accord, Tabboubi cherche en fait à gagner du temps.

Lors de cette même réunion, est débattu le projet de grève générale le 21 janvier, annoncée le 30 novembre, depuis le Maroc par Hfaïedh Hfaïedh l’un du « groupe des dix », avant même qu’elle soit débattue. La grève est une réponse aux manœuvres de Kaïs Saïed pour écarter l’UGTT, en particulier, à la loi de finance 2026 qui prévoit que les augmentations salariales des secteurs public et privé soient désormais fixées par décret, et non plus lors d’une négociation triennale avec le syndicat. Ce qui revient à priver la centrale d’un levier d’influence essentiel dans la politique sociale de l’État.

Une grève à quitte ou double

Mais la grève répond aussi à un objectif interne : une grève générale permettrait de ressouder les rangs et de rebooster la légitimité de la direction, et ainsi d’ôter toute utilité à un congrès anticipé.

Anouar Ben Gaddour conditionne son soutien à la grève à la garantie du maintien du congrès extraordinaire. Sans les fédérations de l’enseignement et des transports, la grève est vouée à l’échec. Ce qui serait un signe de faiblesse fatal pour une UGTT déjà paralysée.

Nouveau blocage, menaces de démission. Il se dit même que Noureddine Tabboubi aurait déjà rendu sa voiture de fonction et même quitté son bureau.

Pour l’heure, tout est donc en suspens : la démission du secrétaire général, la grève du 21 janvier, congrès extraordinaire… L’incertitude est totale et les prochains jours s’annoncent décisifs.

D’anciens cadres syndicaux, dont Ali Ben Romdhane considéré comme le « fils spirituel » de Habib Achour — ancien secrétaire général (de 1963 à 1965, de 1970 à 1970, et de 1984 à 1989) qui avait dû batailler face à Habib Bourguiba pour maintenir l’indépendance du syndicat tout en évitant la confrontation – ont lancé un appel à l’apaisement et au dialogue interne pour restaurer l’image de l’UGTT et lui permettre de retrouver son rôle historique. Face à l’ampleur du défi, est-il encore possible de rapprocher les points de vue, alors que la défiance à l’égard de la direction est à son comble au sein du mouvement ? Rien n’est moins sûr.

Si Noureddine Tabboubi devait revenir sur sa démission, garantir la tenue d’un congrès extraordinaire en mars qui mettra un terme à son mandat, sera-t-il en mesure de conduire le syndicat dans l’épreuve de force qu’il entend entamer avec le pouvoir ? Et si sa démission était confirmée, comment le syndicat privée de direction l’aborderait-il ?

 

Un rôle historique attaqué

La question est d’autant plus dramatique que le défi auquel est confrontée la centrale syndicale aujourd’hui est très différent de celui qu’elle a affronté quand le pouvoir, avant la révolution, tentait de la domestiquer. Composante historique du mouvement national, au même titre que le parti destourien, elle a été, depuis l’indépendance, à la fois un contre-pouvoir porté par un vaste réseau national de militants, et un acteur de la co-gestion de l’État à travers un ensemble de mécanismes qui l’associent aux décisions des différentes administrations. Elle avait la main sur le régulateur de la température du climat social. C’est en raison de ce pouvoir que le régime cherchait à en prendre le contrôle. C’est ce pouvoir qui l’a placée en position d’arbitre durant la décennie transition démocratique. Mais à présent, Kaïs Saïed ne cherche plus à canaliser son pouvoir, comme Habib Bourguiba ou Ben Ali, mais à l’évincer.

C’est tout l’enjeu de la grève générale du 21 janvier. Alors que l’UGTT n’était pas hostile au départ à la volonté de Kaïs Saïed de remettre sur les rails un processus démocratique dévoyé par les tractations de bas étage entre partis politiques, voire à réformer les institutions, le Chef de l’État est resté sourd à ses appels à reproduire la formule du « dialogue national » inclusif de 2013. Se défiant de tous les intermédiaires, à ses yeux trop compromis dans les errements du modèle qu’il entend refonder, il a au contraire progressivement coupé tous les canaux de communication entre le syndicat et les ministères, y compris celui des Affaires sociales. Il a asséché ainsi les possibilités pour le syndicat de jouer son rôle dans la co-gestion de l’État. « Nous avons adressé plus de 17 correspondances aux gouvernements successifs depuis celui de Najla Bouden, sans aucune réponse », déplore Sami Tahri, porte-parole de l’UGTT.

Début août, le mécontentement provoqué par les trois jours de grève des transports, fin juillet, en pleine canicule, avait donné l’occasion au pouvoir de tirer un coup de semonce : une manifestation devant le siège de l’UGTT suivie d’un discours de Kaïs Saïed, le 8 août, dans lequel il avait menacé de supprimer le versement par l’État des cotisations syndicales, prélevées à la source (36 dinars par an, pour 700 000 salariés du secteur public), ce qui obligerait la centrale à collecter directement les cotisations auprès de ses adhérents. Une véritable arme nucléaire suspendue au-dessus de la tête de l’UGTT.

En confiant à l’État le pouvoir de fixer par décret les augmentations salariales sans passer par la négociation syndicale, la Loi de finance sape le fondement même du pouvoir de l’UGTT. Que pèsera-t-elle si elle n’est plus associée aux choix économiques et sociaux de l’État ?

La direction, qu’on dit tenue par le pouvoir qui détiendrait des dossiers de corruption, est donc le dos au mur. Au moment où le régime durcit la répression les opposants et muselle la société civile, elle n’a d’autre choix que la confrontation. L’objet de la grève générale est d’exiger de l’État la réactivation des mécanismes du dialogue social, et au-delà, de protester contre les pratiques autoritaires du pouvoir qui menacent à présent directement l’UGTT. Quelle sera la réaction de Kaïs Saïed ? Va-t-il opter pour la répression policière ? Activer des procédures judiciaires contre certains dirigeants, Noureddine Tabboubi en tête ? Ou bien, va-t-il miser sur la situation de faiblesse dans laquelle une direction divisée aborde l’épreuve pour porter le coup de grâce ?

Jamais l’avenir de l’UGTT n’avait semblé si incertain.

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L’opération particulièrement trouble des frappes américaines au Nigeria https://mondafrique.com/international/loperation-particulierement-trouble-des-frappes-americaines-au-nigeria/ https://mondafrique.com/international/loperation-particulierement-trouble-des-frappes-americaines-au-nigeria/#respond Wed, 31 Dec 2025 04:42:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=144565 Justifications de Washington, manque de transparence sur les objectifs atteints, déclarations confuses des autorités nigérianes

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Le jour de Noël, les États-Unis ont mené des frappes dans la région de Sokoto, au nord-ouest du Nigéria. Les justifications de Washington, le manque de transparence sur les objectifs atteints ajoutés aux déclarations confuses des autorités nigérianes, ont laissé Sahéliens et observateurs dubitatifs.

Leslie Varenne

Califat de Sokoto au XIXe siècle
Califat de Sokoto au XIXe siècle

 

Ce flou autour des motivations, comme sur le déroulement de l’opération, a donné lieu à de multiples interprétations alimentant ainsi les tensions dans une région déjà en proie à de multiples crises. S’agissait-il vraiment de protéger les chrétiens contre l’Etat islamique comme l’a déclaré Donald Trump? Ou faut-il aller chercher les raisons ailleurs ?

Les Tomahawk sèment le doute

Selon l’agence Reuters, dans la nuit du 25 au 26 décembre, le Pentagone a tiré seize missiles de croisière Tomahawk depuis des plateformes navales stationnées dans le Golfe de Guinée, ainsi que des munitions GPS guidées via drones MQ‑9 Reaper. Toujours d’après cette agence de presse, ces bombardements ont ciblé deux camps de djihadistes liés à l’Etat islamique dans la forêt de Bauni, dans l’Etat de Sokoto.

Sauf que, selon plusieurs sources nigérianes, des villages touchés n’ont jamais signalé de présence terroriste. C’est le cas notamment de Jabo où selon un député de la région, qui s’est rendu sur place, les missiles ont atterri dans un champ vide à environ 300 mètres d’un hôpital local, sans qu’aucun blessé ni décès ne soit à déplorer. Des représentants locaux ont visité d’autres sites et ont confirmé l’absence de militants identifiés à l’endroit des explosions. Les parlementaires se sont interrogés sur le  but des frappes aériennes : « S’agissait-il d’une attaque visant à faire les gros titres ou à envoyer un message inexplicable ? »

Même embarras concernant Lakuwara, le mouvement djihadiste ciblé par les frappes.  Selon James Barnett, spécialiste des dynamiques djihadistes au Sahel : s’il existe des indices de liens entre ce groupe et l’Etat islamique au Sahel, il est néanmoins difficile d’établir une affiliation directe. Toujours selon ce chercheur, Lakurawa ne désigne d’ailleurs pas un groupe djihadiste structuré, c’est un terme générique employé localement pour qualifier des combattants venus du Sahel opérant dans le nord-ouest du Nigéria. Cette appellation recouvre en outre des réalités hétérogènes, mêlant djihadistes, bandits armés et milices locales.

Le flou diplomatique

A cette action militaire erratique, s’ajoute le flou diplomatique. Lorsque Donald Trump annonce ces bombardements sur son réseau social, le 25 décembre 2025, il précise que ceux-ci ont été opérés à la demande du Nigéria. Il ajoute que ces cibles ont été choisies pour protéger « principalement des chrétiens innocents » de l’Etat islamique.

Le lendemain, le gouvernement nigérian adopte un ton beaucoup plus prudent, évoquant une coopération dans le renseignement et une coordination stratégique. Les autorités se gardent bien de mentionner une quelconque demande explicite et de confirmer l’aspect religieux. Puis, le ministre nigérian des Affaires étrangères, Yusuf Maitama Tuggar, précise qu’il a eu des conversations téléphoniques quelques minutes avant l’opération avec le secrétaire d’État américain Marco Rubio en insistant sur le fait que l’action n’était pas dirigée contre une religion particulière.

Enfin, le commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM) modifiait ses posts sur le réseau d’Elon Musk : « à la demande » des autorités nigérianes devenait « en coordination » avec ces mêmes autorités. Cet embrouillamini diplomatique démontre l’embarras de tous les acteurs lors d’une opération mal ficelée. Quant au gouvernement nigérian, s’il a fini par endosser les frappes, il s’est bien gardé d’en revendiquer le caractère religieux. 

En effet, si la croisade de Donald Trump pour « sauver les chrétiens » peut répondre aux pressions des puissants lobbys évangéliques américains, au Nigéria elle est particulièrement malvenue. Dans l’État de Sokoto, comme dans l’ensemble du nord du Nigéria, les chrétiens constituent une minorité, la majorité d’entre eux vivant dans le sud du pays. Ils ne sont pas non plus spécifiquement ciblés par les groupes djihadistes, dont les violences frappent les populations civiles sans distinction de religion[i]. Dès lors, si ces bombardements avaient réellement pour objectif de « sauver les chrétiens », d’autres théâtres de crise, comme la Syrie par exemple, offriraient des justifications bien plus évidentes à une intervention américaine. Cette rhétorique contribue, par ailleurs, à créer des tensions artificielles entre chrétiens et musulmans, à renforcer le malaise régional tout en alimentant diverses théories sur les motivations réelles de l’opération.

Des hypothèses à la pelle

Actuellement dans la région règne un climat de guerre froide entre les pays soutenus par la Russie, ceux de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) : Mali, Burkina Faso, Niger et les Occidentaux. Les frappes américaines ont donc été vécues par ces Etats comme une menace directe. Le Niger partage une frontière à l’ouest et au nord-ouest avec la région de Sokoto avec des axes stratégiques où circulent commerçants, mafieux et djihadistes. Par crainte d’être dans le viseur, les autorités nigériennes ont dès le 27 décembre ordonnée une mobilisation générale.

Souvent taxée de paranoïaque, la junte au pouvoir à Niamey a néanmoins quelques raisons d’être inquiète. D’une part, nombre de militants de Lakurawa sont originaires du Niger. De l’autre, Washington n’a que très peu apprécié d’être sommé de quitter sa grande base de drone à Agadez après le coup d’Etat de juillet 2023. Et enfin c’est dans leur capitale qu’en octobre dernier a été enlevé, probablement par l’Etat islamique au Sahel, un pilote américain travaillant pour une ONG évangélique.  Pour autant, il ne semble pas que les pays de l’AES aient été dans le viseur des USA, même indirectement, surtout dans cette période de détente et de négociations sur l’Ukraine entre la Russie et les Etats-Unis.

Une opération à dix bandes

Un diplomate ouest-africain avance une autre explication possible à ces frappes. Les combattants de l’État islamique accusés d’avoir tué deux soldats américains à Palmyre, en Syrie, le 13 décembre dernier, auraient réussi à s’enfuir et à se réfugier au Nigéria. La Maison Blanche aurait ainsi menée une opération de représailles le jour de Noël, en invoquant la protection des chrétiens. D’une pierre, deux coups… Sauf que, en général, les Américains revendiquent haut et fort ce type d’action, à moins que les Tomahawks aient raté leurs cibles… 

Cette lecture néanmoins se heurte à une autre. Dès octobre 2025, soit bien avant l’attaque de Palmyre, Donald Trump avait déjà menacé le Nigéria de frappes, en invoquant exactement le même argumentaire. Ou encore, ne s’agissait-il que de rassurer l’électorat évangélique à une date symbolique ? Au prix où se soldent les interventions des Tomahawks, la communication serait onéreuse.  

Enfin, il est également possible de relier ces bombardements de Noël à l’obsession chinoise de la diplomatie américaine. Historiquement considéré comme l’allié fiable des États-Unis en Afrique de l’Ouest, le Nigéria, premier producteur de pétrole d’Afrique subsaharienne, s’affranchit. Sur les sept premiers mois de 2025, ses échanges commerciaux avec la Chine ont atteint 15,48 milliards de dollars, soit une augmentation de 34,7 % par rapport à la même période en 2024. Cette hausse spectaculaire illustre le renforcement des liens économiques entre Abuja et Pékin.

Un coup de semonce au Nigeria

Dès lors, les bombardements de Noël pourraient s’apparenter à un coup de semonce envers ce partenaire historique. Cela ressemble d’ailleurs aux attaques envers les embarcations de pêcheurs vénézuéliens rebaptisés narcotrafiquants par le Secrétaire d’Etat, Marco Rubio. Il existe des similitudes entre Caracas et Abuja. Les deux sont d’importants pays pétroliers qui pour des raisons différentes  s’émancipent du dollar.

Pour le Venezuela, cette dé-dollarisation est largement contrainte par les sanctions américaines, qui l’ont poussé à recourir au yuan, ou à des circuits parallèles pour maintenir ses exportations.

Pour le Nigéria, elle relève plutôt d’une démarche pragmatique. Dès 2018, Pékin et Abuja ont conclu un accord d’échanges de devises visant à diversifier ses devises de règlement, réduire la pression sur ses réserves en dollars et approfondir sa coopération financière avec la Chine. L’accord a été renouvelé en décembre 2024. Dans les deux cas, Pékin apparaît comme un partenaire incontournable. Nigéria, Venezuela : mêmes combats ?

Qu’il s’agisse de pression sur un allié, de représailles, d’influence économique, ces bombardements de Noël illustrent l’état du monde. Une opération militaire terrorisant les populations, qui pourrait avoir des conséquences majeures dans une région déjà fragilisée, est menée dans la plus totale opacité. Cela laisse libre cours aux théories du complot, qui, il faut bien le reconnaître, ne sont parfois pas si éloignées de la réalité. Lorsqu’il suffit d’un tweet pour déclencher un tsunami et quelques migraines diplomatiques, décrypter, analyser, comprendre, devient une

[i] A ce titre, il est intéressant de lire l’article du chercheur, Marc Antoine Pérouse de Monclos, spécialiste du Nigéria  « Des États-Unis au Nigeria, la fabrique d’un « génocide des chrétiens ».

Nigeria, des frappes américaines contre productives contre les groupes djihadistes

 

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Le Congo et l’Ouganda à la peine face aux terroristes de l’État Islamique https://mondafrique.com/international/le-congo-et-louganda-a-la-peine-face-aux-terroristes-de-letat-islamique/ https://mondafrique.com/international/le-congo-et-louganda-a-la-peine-face-aux-terroristes-de-letat-islamique/#respond Wed, 31 Dec 2025 04:33:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=138621 Né en Ouganda au début des années 90 et issu de la fusion de plusieurs mouvements islamistes et opposants au régime du président ougandais Yoweri Museveni, les Forces Démocratiques Alliées (ADF), seule branche de l’État islamique opérant dans une région à majorité non musulmane, se sont implantées durablement en République Démocratique du Congo et se […]

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Né en Ouganda au début des années 90 et issu de la fusion de plusieurs mouvements islamistes et opposants au régime du président ougandais Yoweri Museveni, les Forces Démocratiques Alliées (ADF), seule branche de l’État islamique opérant dans une région à majorité non musulmane, se sont implantées durablement en République Démocratique du Congo et se sont principalement établis dans les provinces de l’Ituri et du Nord-Kivu après une violente répression des dirigeants ougandais.

À travers l’opération « Shujaa », un terme qui signifie « courageux » en swahili, la République Démocratique du Congo et l’Ouganda ont eu la volonté de mener une action résolue contre un ennemi classé terroriste, puisque en 2021, le groupe a renforcé ses liens avec l’Etat Islamique (EI). 

S’ils ont permis quelques effets positifs, les objectifs sécuritaires de l’opération Shujaa n’ont pas été atteints : la structure des ADF qui ont connu des revers a été radicalisée; les attaques de ce relais de Daech dans l’est de la RDC se poursuivent et les opérations conjointes de la coalition « Shujaa » ont vu des tensions apparaitre entre l’Ouganda et le Congo. Sur fond de résurgence du M23, le mouvement armé soutenu par le Rwanda au coeur du Congo.

Tom Schneider, analyste reconnu de cette partie de l’Afrique

 

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L’Ituri, une des 26 provinces du Congo

L’Ituri est depuis 2015 une des 26 provinces de la République Démocratique du Congo à la suite de l’éclatement de la Province Orientale en 4 provinces: une population de 4 241 236 hab et une superficie de 65 658 km2

Le 30 novembre 2021, la République démocratique du Congo (RDC) et l’Ouganda ont lancé l’opération militaire conjointe Shujaa pour neutraliser les Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe armé particulièrement meurtrier actif dans l’Est congolais. Profitant du couvert des forêts frontalières de cette région d’Afrique, les ADF mènent des attaques sanglantes dans la province congolaise de l’Ituri et jusque sur le sol ougandais.

Une région particulièrement instable

Depuis trois ans, des avancées sécuritaires ont été enregistrées. Mais l’élargissement de la mission à des enjeux dépassant la seule sécurité, combiné au rôle ambigu de l’Ouganda dans la crise provoquée par les agissements du M23,  alimente les soupçons d’un double jeu de Kampala, accusé de poursuivre un agenda géostratégique caché. Sur le terrain, la présence des militaires ougandais (UPDF), parfois hors de leurs zones d’opérations, éveille les suspicions locales qui s’interrogent sur les motivations de cette énième présence étrangère.

Depuis trois décennies, les ADF exploitent le relief accidenté, le couvert forestier et l’instabilité régionale pour cibler les civils. Considérés comme le groupe armé le plus meurtrier de la RDC, ils se distinguent par un mode opératoire d’une violence extrême : massacres de villages à l’arme blanche, pillages, viols, enlèvements pour travail forcé, recrutement ou rançon. Selon l’ONU, au moins 6 000 civils ont été tués entre 2013 et 2021 au Nord-Kivu et en Ituri.

Si les ADF ont évité soigneusement des affrontements directs avec les militaires congolais (FARDC), le champ d’opération du groupe armé s’est étendu au-delà des terres congolaises. Une série d’attaques en 2021 va traumatiser les mémoires ougandaises. Le 7 juillet 2021, une bombe improvisée explosait à Kiboga, suivie le 16 octobre par un attentat dans un restaurant de Kampala qui a tué une personne et blessé plusieurs civils. Le 23 octobre, une explosion dans un bus à Mpigi a coûté la vie à un passager. Le 16 novembre, un double attentat-suicide frappait le centre de Kampala, près du commissariat central de police et du parlement, faisant au moins quatre morts civils et plusieurs dizaines de blessés. L’État islamique, auquel les ADF ont fait allégeance en 2019, a aussitôt revendiqué la responsabilité de ces attaques dans un communiqué.

Des résultats contrastés

Cette série d’attentats va pousser les autorités ougandaises à réagir. Le 9 décembre 2021, l’Ouganda et la RDC ont signé un accord de défense et de sécurité officialisant le lancement d’opérations conjointes dans le nord-est de la RDC pour démanteler les ADF, suite à une concertation entre le président Tshisekedi et le président Museveni. Mobilisant les FARDC et l’UPDF, elle ciblait principalement les camps des ADF dans les zones forestières et montagneuses de l’Ituri et du Nord-Kivu, avec pour objectifs de réduire les attaques transfrontalières, sécuriser les populations civiles et renforcer la coopération bilatérale.

Patrouilles combinées, opérations ciblées et surveillance aérienne et terrestre étaient au cœur de la stratégie militaire. Mais déjà, les Ougandais cherchaient aussi à protéger leurs intérêts économiques et logistiques en voulant sécuriser la route Béni-Kasindi, axe d’approvisionnement vital pour l’Ouganda, sujette à de nombreuses attaques.

Renouvelée à plusieurs reprises, la dernière fois en juin 2025, l’opération Shujaa a considérablement fragilisé les bases des ADF, les obligeant à se disperser et à déplacer constamment leurs campements. Les luttes intestines ont également contribué à la fragmentation du groupe, désormais divisé en plusieurs unités parfois indépendantes. On estime aujourd’hui que 1 000 à 1 700 combattants ADF sont actifs dans la région frontalière. Dans plusieurs localités du Nord-Kivu, la menace des ADF semble s’être quelque peu éloignée. À Béni, en bordure de la forêt de l’Ituri, les habitants ont enfin pu respirer. La situation sécuritaire s’est également nettement améliorée à Rwenzori, Mwalika et dans la zone triangulaire Oicha-Kamango-Eringeti, autrefois frappée par de nombreux massacres, permettant notamment la réouverture des écoles. L’Ouganda paraît avoir été nettement moins ciblé que les années précédentes, comme nous le confie un journaliste ougandais sous couvert d’anonymat.

Les ADF se radicalisent de plus en plus face à cet environnement hostile.  En effet, malgré la pression militaire, les attaques meurtrières se poursuivent, souvent avec une violence accrue, témoignant de la résilience et de la dangerosité persistante de l’organisation. Sous la pression des opérations conjointes UPDF-FARDC, les ADF ont intensifié leurs représailles contre les civils, multipliant les attaques par petits groupes lors de leurs déplacements forcés. La menace est donc devenue diffuse mais reste bien réelle. L’attaque de la paroisse Bienheureuse-Anuarite de Komanda dans l’Ituri illustre le déchainement de violence du groupe armé. Dans la nuit du 26 au 27 juillet, plus de 43 personnes ont été tuées lors d’une attaque dans la paroisse. L’assaut a visé des fidèles de l’église catholique, faisant plusieurs blessés graves et des enlèvements, malgré la présence de la force conjointe dans la zone.

Le soutien de la France

Le lancement et le déroulement de l’Opération Shujaa ont permis à l’UPDF d’affirmer sa présence dans la région frontalière, officiellement pour protéger les zones sensibles et sécuriser les voies terrestres vers l’Ouganda. Cette dynamique a été soutenue par la France, désireuse de protéger les investissements de Total Energies, qui a formé les troupes ougandaises de la Brigade de montagne et accompagné certains bataillons des FARDC, notamment au Gabon, selon l’institut de recherche congolais Ebuteli.

Le renforcement de cette présence étrangère a contribué à marginaliser le Rwanda dans la région. La construction de routes, notamment l’axe Rutshuru-Goma, a été perçue par Kigali comme une menace directe à son influence, le projet étant qualifié de « provocation » par les autorités rwandaises et considéré comme une ligne rouge à ne pas franchir. Le 23 mars 2022, alors qu’un discours du général ougandais Kayanja Muhanga mettait en avant ces projets routiers, le M23 lançait une attaque majeure à Bunagana, au sud de la frontière RDC-Ouganda, interprétée comme une réaction rwandaise à l’influence croissante de l’Ouganda dans l’est du pays.

Le double jeu de Kampala

 Reste que les objectifs ougandais dépassent le simple cadre sécuritaire pour s’inscrire dans une logique géostratégique. En effet, le renforcement des réseaux commerciaux via la construction des routes citées ci-dessus est au cœur de la stratégique de Shujaa. Les opérations militaires facilitent la construction de ces routes, qui servent directement la politique commerciale de l’Ouganda : l’adhésion en 2022 de la RDC à la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC) a renforcé les échanges et l’exportation des produits ougandais.

La région frontalière abrite également d’importants gisements pétroliers dont la sécurisation constitue également un enjeu majeur de l’Opération. Des investissements de plusieurs milliards de dollars sont en jeu, notamment les projets Tilenga de TotalEnergies et Kingfisher de CNOOC, ainsi que le pipeline EACOP reliant l’Ouganda à la Tanzanie. La militarisation vise à prévenir toute attaque contre les infrastructures pétrolières et à sécuriser la rentabilité du pipeline. Conscient que l’horloge tourne, Museveni souhaite que le pétrole commence à couler avant les élections présidentielles de 2026.

Depuis, l’Opération Shujaa a vu sa zone d’action s’étendre, notamment par le renforcement de la présence ougandaise dans le territoire de Djugu en Ituri pour lutter contre les milices CODECO et Zaïre, ce qui n’était pas initialement prévu. Si certaines extensions se sont faites en concertation entre généraux ougandais et congolais, les ougandais ont fait preuve d’initiatives unilatérales très mal perçues par la RDC. En février-mars 2025, l’Ouganda a déployé plus de 1 000 soldats et un arsenal important en Ituri, à Bunia, Mahagi et Djugu, hors du cadre de l’opération Shujaa, officiellement pour protéger les communautés Hema face aux exactions de la CODECO, selon un rapport de l’ONU.

Puis, le 10 juillet, l’Ouganda a rouvert unilatéralement les postes frontaliers de Bunagana et Ishasha, sous contrôle du M23, sans consulter Kinshasa, provoquant des tensions diplomatiques et des mises en garde sur le respect de la souveraineté congolaise.

Parallèlement, le général ougandais Muhoozi Kainerugaba, fils du président Museveni, a menacé d’étendre les opérations de l’UPDF sans approbation congolaise, multipliant les invectives sur X et affichant un soutien régulier au M23 ainsi qu’au président rwandais Kagame, adversaire de Kinshasa. Plusieurs rencontres diplomatiques notamment entre Muhoozi et Tshisekedi en juin ont permis d’apaiser les tensions.

Vers une issue incertaine

Les résultats sécuritaires de l’Opération Shujaa restent mitigés : si elle a contribué à fragmenter la menace que représentent les ADF, elle ne se limite pas à des objectifs militaires. L’opération a permis à l’Ouganda d’étendre son influence dans l’Est de la RDC, motivée par des enjeux géopolitiques et géostratégiques ainsi que par la compétition régionale avec le Rwanda. Le rôle des forces de l’UPDF y apparaît ambigu, certains déploiements ayant été menés de manière unilatérale, au-delà de la coordination diplomatique, pour s’implanter dans plusieurs territoires de l’Ituri et du Nord-Kivu.

Une présence qui suscite l’inquiétude des communautés locales, encore marquées par le souvenir des interventions ougandaises lors des guerres de 1996-2003.

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Nigeria, des frappes américaines contre productives contre les groupes djihadistes https://mondafrique.com/international/joyeux-noel-a-tous-y-compris-aux-terroristes-morts-trump/ https://mondafrique.com/international/joyeux-noel-a-tous-y-compris-aux-terroristes-morts-trump/#respond Mon, 29 Dec 2025 14:14:11 +0000 https://mondafrique.com/?p=144524 Selon Donald Trump, les frappes qui, le jour de Noël, ont visé des groupes djihadistes au Nigeria visaient à protéger les chrétiens de ce pays, qui seraient victimes d’un « génocide ». Qu’en est-il réellement, et quelles pourraient être les conséquences de ces bombardements ? Pierre Firode Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire […]

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Selon Donald Trump, les frappes qui, le jour de Noël, ont visé des groupes djihadistes au Nigeria visaient à protéger les chrétiens de ce pays, qui seraient victimes d’un « génocide ». Qu’en est-il réellement, et quelles pourraient être les conséquences de ces bombardements ?


Professeur agrégé de géographie, membre du Laboratoire interdisciplinaire sur les mutations des espaces économiques et politiques Paris-Saclay (LIMEEP-PS) et du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université

Cette année, la déclaration de Noël du président des États-Unis a de quoi surprendre : Donald Trump a ironiquement souhaité un « joyeux Noël à tous, y compris aux terroristes morts » dans les bombardements américains du jour même et a conclu en évoquant la possibilité d’une intervention militaire au Nigeria, dans un message censé célébrer la paix.

Mais c’est la géographie de ces frappes qui étonne le plus les observateurs : les bombardements n’ont pas visé les positions bien connues de l’État islamique en Afrique de l’Ouest, situées dans l’État de Borno (nord-est du pays, dans la région du lac Tchad) mais se sont concentrés sur l’État de Sokoto (nord-ouest), soit à l’autre extrémité de la frontière septentrionale du Nigeria.

La Maison Blanche prétendant avoir touché des cibles appartenant à l’État islamique, nous pouvons en déduire que ces frappes ont certainement visé un groupe djihadiste récemment implanté dans la région appelé Lakurawa. Pour autant, contrairement à ce que Trump suggère, ce groupe ne constitue pas une menace pour la survie des chrétiens dans la région, puisqu’il ne regrouperait qu’environ 200 combattants, chiffre dérisoire si on le compare aux forces de l’État islamique en Afrique de l’Ouest ou de Boko Haram (plusieurs milliers de combattants) ou au nombre colossal de « bandits », ces groupes criminels qui s’attaquent aux communautés rurales du nord-ouest afin de s’enrichir via le pillage et les rançons.

Ce sont donc d’abord ces « bandits » qui frappent les minorités chrétiennes de Sokoto et sont à l’origine d’opérations spectaculaires — comme récemment l’enlèvement massif de fidèles le 19 novembre dernier dans une église pentecôtiste dans la ville d’Eruku — afin de capturer et de rançonner les populations rassemblées lors des messes. Dès lors, les chrétiens du Nigeria sont-ils réellement menacés avant tout par l’État islamique, comme l’affirme la Maison Blanche ? Et si tel est le cas, l’intervention américaine pourrait-elle les protéger sur le long terme ?

L’État islamique en Afrique de l’Ouest : vers une nouvelle stratégie

Il est incontestable que le sort des chrétiens dans les États du nord est préoccupant. Depuis 2009, on estime à plusieurs dizaines de milliers le nombre de victimes chrétiennes dans les 12 États septentrionaux, où ils constituent environ 10 % de la population totale. Dans la région du lac Tchad, les chrétiens sont parfois pris pour cible lors d’attaques terroristes organisées par Boko Haram comme celle de Chibok en avril 2014, quand 276 lycéennes, la plupart chrétiennes, avaient été enlevées.

Néanmoins la fréquence des attaques contre les civils chrétiens décline dans la région, notamment depuis 2021, année de la reprise de contrôle de Boko Haram par l’État islamique en Afrique de l’Ouest, qui élimina alors le chef de l’organisation, Aboubakar Shekau. Partisan d’un djihad brutal qui se nourrit de razzias menées à l’encontre des « Koufars » (les non-musulmans) et des « apostats » (les musulmans qui refusent la tutelle de Boko Haram), Shekau avait été destitué par l’EI en 2016 au profit d’Abou Mousab Al-Barnaoui, le fils du fondateur de Boko Haram, qui fut alors nommé wali, c’est-à-dire gouverneur, dans la région du lac Tchad.iLes dirigeants de l’EI reprochaient à Shekau la violence extrême de ses méthodes et son incapacité à abandonner le pillage systématique des populations civiles pour se muer en une force de gouvernement capable de gérer des territoires et d’y prélever l’impôt. Soucieux de perpétuer la razzia contre les civils, Shekau a donc créé sa propre faction, le Groupe sunnite pour la prédication et le djihad ou JAS, l’ancien nom du groupe Boko Haram, ce qui a incité l’EI à l’éliminer en 2021.

Le lac Tchad constitue donc un nouveau laboratoire où l’EI essaie de dépasser sa matrice prédatrice et criminelle en limitant l’influence de ses membres les plus extrémistes comme Shekau et en freinant les persécutions contre les civils afin de pérenniser son califat.

Dans ce contexte, les frappes décidées par Trump, qui prétendent viser l’État islamique, sont un peu à contre-courant des évolutions récentes du groupe dans la région : les principales attaques de 2024/2025 sont davantage revendiquées par la mouvance de Shekau (dirigée après 2021 par son successeur Ibrahim Mamadou Bakoura, dont la mort a été annoncée plusieurs fois sans qu’on puisse en être entièrement certains), que par l’État islamique en Afrique de l’Ouest, qui tente de ne pas complètement perdre le soutien des populations locales.

L’EI a, semble-t-il, tiré les enseignements de ses échecs au Levant, où il s’est vu supplanter par des djihadistes plus pragmatiques, qui refusent la persécution systématique des civils s’éloignant de l’orthodoxie sunnite.

Des chrétiens victimes de l’insécurité plus que de l’islamisme

Si la fréquence des opérations revendiquées par l’EI diminue, qu’est-ce qui explique la persistance des attaques dont les chrétiens sont victimes, notamment dans ce qu’on appelle la Middle Belt, ces États à l’interface entre la partie musulmane et la partie chrétienne du pays ?

 

Plus que la religion, c’est la question foncière qui semble être l’enjeu fondamental des affrontements inter-religieux, dans ces territoires où, comme dans l’État de Plateau, les éleveurs nomades musulmans peuls se disputent les terres possédées par les agriculteurs sédentaires chrétiens, yorubas pour l’essentiel. En mars et en avril 2025, une centaine d’agriculteurs chrétiens sont ainsi massacrés dans l’État de Plateau par des éleveurs peuls. Dans l’État voisin de Benue, des agriculteurs chrétiens sont massacrés pour des raisons identiques les 24 et 26 mai 2025.

Les migrations internes, et l’aridité croissante dans le nord du pays, qui déplace toujours plus au sud les itinéraires de la transhumance, conduisent à des conflits pour le contrôle de la terre où les clivages religieux (musulmans contre chrétiens) et ethniques (Peuls contre Yorubas) se confondent avec le clivage conflictuel classique entre pasteurs nomades et agriculteurs sédentaires.

En plus des conflits liés à la terre, les agriculteurs chrétiens, comme les populations musulmanes, sont aussi victimes des « bandits », qui s’attaquent aux communautés rurales les moins protégées, quelle qu’en soit la religion. Ils profitent de la faillite de l’État nigérian dont l’armée est débordée face aux nombreuses menaces : menaces sécessionnistes au sud-est où les insurgés igbos menacent de reprendre les armes contre l’État dans la région du Biafrapiraterie sur le littoral, djihadisme dans la région du lac Tchad et maintenant banditisme dans tout le nord du pays.

Des frappes contre-productives

Dans ce contexte, quelles pourraient être les conséquences des frappes lancées par Trump ? Bien loin d’endiguer les violences contre les civils, elles pourraient avoir l’effet inverse. Les bombardements américains ont fait ressortir l’impuissance de l’État nigérian à contrôler son propre territoire et ont mis le gouvernement sous pression. Elles peuvent, paradoxalement, inciter les « bandits » à s’en prendre encore plus aux chrétiens, dont la rançon augmente à mesure que Washington exige du Nigeria qu’il garantisse leur sécurité.

Pis : la faiblesse de l’État nigérian pourrait pousser les populations musulmanes à s’organiser en milices d’autodéfense pour pallier les faiblesses de l’État. Or, c’est précisément dans ce contexte que se développent les groupes djihadistes dans l’État de Sokoto (le groupe Lakurawa s’apparente à l’origine à une milice d’autodéfense composée de soldats provenant du Mali ou du Niger, destinée à protéger les populations musulmanes contre les « bandits »). Les frappes américaines finissent d’achever, aux yeux de nombreux musulmans du Nord, la crédibilité d’un État nigérian assimilé de façon abusive aux ethnies chrétiennes du Sud et accusé d’abandonner les États musulmans du Nord.

Assimilé à une puissance extérieure, l’État nigérian pourrait de plus en plus être perçu comme une force d’occupation par les populations musulmanes locales, ce qui permettrait aux djihadistes de développer leur propagande classique, à savoir appeler à défendre le « Dar al Islam » menacé par les « croisés » et par un « État mécréant ».

Ainsi, les frappes lancées par Trump le 25 décembre dans l’État de Sokoto ne font pas sens si l’on considère l’environnement géopolitique régional. Peu présent dans la région, l’État islamique en Afrique de l’Ouest pourrait même se voir renforcé par ces opérations américaines. Mais pour le locataire de la Maison Blanche, c’est sans doute secondaire : le plus probable est que l’objectif premier des frappes de Noël a été de satisfaire l’aile évangélique de la branche MAGA à un moment où une partie de celle-ci se met à douter du président du fait de sa gestion de l’affaire Epstein. Ici comme en d’autres points du globe, la politique étrangère de Trump poursuit des objectifs d’abord domestiques : il s’agit de conserver le soutien du mouvement MAGA, en prétendant agir au nom des intérêts stratégiques américains et de la protection d’une minorité menacée.

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La reconnaissance du Somaliland par Israël négociée par le Mossad https://mondafrique.com/international/la-reconnaissance-du-somaliland-par-israel-un-tournant-geopolitique/ https://mondafrique.com/international/la-reconnaissance-du-somaliland-par-israel-un-tournant-geopolitique/#respond Sat, 27 Dec 2025 08:27:31 +0000 https://mondafrique.com/?p=144469  La décision d’Israël de reconnaître officiellement le Somaliland comme État souverain, annoncée le 25 décembre 2025 par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, marque une inflexion notable dans la diplomatie de l’État hébreu en Afrique de l’Est.   La rédaction de Mondafrique    Source:https://x.com/IsraeliPM/status/2004551501017219568?s=20   Indépendant depuis 1991, le Somaliland n’est pas reconnu par la communauté […]

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 La décision d’Israël de reconnaître officiellement le Somaliland comme État souverain, annoncée le 25 décembre 2025 par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, marque une inflexion notable dans la diplomatie de l’État hébreu en Afrique de l’Est.
 
La rédaction de Mondafrique 
 
 

Indépendant depuis 1991, le Somaliland n’est pas reconnu par la communauté internationale. L’ancienne Somalie britannique mise sur le développement du port de Berbera, sur le Golfe d’Aden, pour concurrencer Djibouti et accueillir les importations et les exportations de l’Éthiopie (120 millions d’habitants), un géant privé d’accès à la mer.

Le Somaliland n’a pas répondu, mais les Etats-Unis lui ont fait la proposition: contre l’accueil des Palestiniens, Washington reconnaîtrait ce pays qui, depuis 1991, reste un paria, reconnu par aucun pays dans le monde. L’ancien Somalie britannique ne vit que de la vente de Chameaux, de moutons, de chèvres dans les pays du Golfe, ainsi que des 1,5 millions de Somalilandais qui vivent à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne. Hargeisa n’a pas accès à l’aide internationale, Banque mondiale, etc. 

Installée dans une petite rue paisible, la modeste ambassade du Somaliland n’est qu’à un coup d’accélérateur de l’aéroport d’Addis-Abeba. L’Éthiopie demeure le seul pays – avec Taïwan – à reconnaître cet État fantôme boudé par le reste du monde. Les formalités ne durent qu’une quinzaine de minutes. Les visiteurs ne se bousculent guère dans ce territoire semi-désertique, vaste comme le tiers de la France, et peuplé de 3,5 millions d’âmes. Seule la compagnie Ethiopien Airlines permet de rejoindre en quatre-vingt-dix minutes Hargeisa, la capitale de ce pays qui n’existe pas.

Fidèle à l’ancien colonisateur, le Somaliland importe des voitures avec le volant à droite, mais paradoxalement, on y roule aujourd’hui à droite… La langue officielle, le Somali, a opté pour les caractères latins. Mais sur son drapeau, la devise est écrite en arabe. L’islam est la religion d’État et toute promotion d’un autre culte est interdite par la constitution somalilandaise.  

Le Mossad dans la boucle

 
Cette reconnaissance israélienne, hautement symbolique, s’inscrit dans un contexte régional complexe et révèle des calculs stratégiques qui dépassent largement la simple reconnaissance politique. En remerciant publiquement le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa’ar et le chef du Mossad David Barnea pour leur rôle dans cette initiative, Netanyahu a souligné le caractère concerté et multidimensionnel de cette démarche. L’implication du Mossad laisse deviner une dimension sécuritaire et de renseignement significative, à la croisée des enjeux de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, zones clefs pour les routes énergétiques et maritimes mondiales.
 
Pour Israël, cette reconnaissance répond à plusieurs objectifs. D’une part, elle permet d’affirmer son influence sur un axe stratégique reliant la Méditerranée, la mer Rouge et l’océan Indien, à un moment où l’Iran et la Chine renforcent leur présence navale et diplomatique dans la région. D’autre part, elle offre un accès privilégié à un partenaire africain stable dans un environnement marqué par l’instabilité somalienne et les rivalités éthiopiennes.

Trente ans d’isolement

Danses traditionnelles dans un pays très religieux
Danses traditionnelles dans un pays très religieux
 
Du côté du Somaliland, cette reconnaissance constitue une victoire politique majeure. Après plus de trente ans d’attente et d’isolement diplomatique, Hargeisa obtient un soutien international venant d’un acteur technologiquement avancé et militairement puissant. Ce partenariat pourrait accélérer son développement économique, notamment dans les secteurs de la sécurité maritime, de l’agriculture technologique et des énergies renouvelables.
 
Cependant, cette décision risque d’exacerber les tensions régionales. Mogadiscio, farouchement opposé à toute reconnaissance du Somaliland, pourrait y voir une provocation.

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Des frappes américaines meurtrières contre l’État Islamique au Nigeria https://mondafrique.com/a-la-une/le-calvaire-des-chretiens-au-nigeria/ https://mondafrique.com/a-la-une/le-calvaire-des-chretiens-au-nigeria/#respond Fri, 26 Dec 2025 07:38:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=142196 Washington a replacé le Nigeria sur la liste des pays particulièrement préoccupants en matière de libertés religieuses, aux côtés de la Chine et du Pakistan.

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Le président américain, Donald Trump, a annoncé, jeudi 25 décembre, que les Etats-Unis avaient mené de « nombreuses » frappes meurtrières contre l’organisation Etat islamique (EI) dans le nord-ouest du Nigeria, et promis de nouvelles attaques si l’organisation continuait de tuer des chrétiens dans le pays.

Notre site partenaire « Ici Beyrouth »

« J’avais précédemment prévenu ces terroristes que s’ils n’arrêtaient pas le massacre de chrétiens, ils allaient le payer cher, et ce soir, ils ont payé », a déclaré Donald Trump le 25 décembre sur sa plateforme Truth Social, ajoutant que le « ministère de la guerre a réalisé de nombreuses frappes parfaites » le jour de Noël. « Joyeux Noël à tous, y compris aux terroristes morts, qui seront encore plus nombreux si le massacre des chrétiens se poursuit », a-t-il encore asséné.

Dans un message virulent publié dès novembre sur Truth Social, le président américain avait menacé d’une intervention militaire «rapide et brutale» si Abuja ne mettait pas fin aux massacres de chrétiens, accusant le gouvernement nigérian de «faillir à protéger la liberté religieuse». Dans la foulée cet automne, Washington avait  replacé le Nigeria sur la liste des pays particulièrement préoccupants en matière de libertés religieuses, aux côtés de la Chine et du Pakistan. 

Une violence généralisée

Un contexte d’explosion de la violence existe bel et bien au Nigeria, rappelle notre site partenaire « Ici Beyrouth ». Cette année, plusieurs attaques meurtrières ont ravivé les tensions confessionnelles dans le centre du pays.  En juin, plus d’une centaine de personnes ont été tuées dans le village majoritairement chrétien de Yelwata, dans l’État de Benue, au centre du pays, lorsque des assaillants, présumés des miliciens peuls, ont incendié des dizaines d’habitations et exécuté des habitants, dont des enfants, avant de disparaître dans la brousse. 

En octobre, la Christian Association of Nigeria (CAN) a exhorté la communauté internationale à ouvrir une enquête indépendante sur «les meurtres systématiques de chrétiens dans le nord et le centre du pays», évoquant des «crimes d’atrocité». 

Début novembre, Abuja a rejeté avec vigueur les accusations américaines de «persécution religieuse», affirmant que la violence frappait indistinctement chrétiens et musulmans, et qu’elle relevait avant tout de conflits fonciers et criminels.

Ces drames récents s’inscrivent dans une spirale de violence amorcée depuis plusieurs années. Selon Human Rights Watch, l’année 2024 a été marquée par une recrudescence des enlèvements, des raids armés et des affrontements communautaires, notamment dans les États du Nord-Ouest et du Centre.

Une guerre civile larvée

Les heurts entre agriculteurs chrétiens et bergers musulmans, exacerbés par la raréfaction des terres cultivables, ont pris la forme d’une véritable guerre confessionnelle larvée. À Noël 2023, plus de 140 personnes ont été massacrées dans l’État de Plateau, à majorité chrétienne, au centre du pays, lors d’attaques attribuées à des milices d’éleveurs peuls. Quelques semaines plus tard, une trentaine de civils étaient tués dans de nouveaux assauts contre la région voisine de Mangu.

À ces violences se superposent celles du groupe djihadiste Boko Haram et de l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), actifs depuis plus de quinze ans dans le Nord-Est.

En février 2024, quelque 200 déplacés internes ont été enlevés dans le district de Ngala, dans l’État de Borno, au nord-est du pays, tandis qu’en septembre de la même année, 170 villageois étaient exécutés dans le Yobe, au nord-est, lors d’une attaque attribuée à l’ISWAP. 

L’organisation jihadiste Ansaru, dissidente de Boko Haram, a poursuivi ses enlèvements dans le centre du pays, notamment à Kuchi, au nord du pays, en mai 2024.

Une persécution ciblée

Derrière cette insécurité endémique, les chrétiens demeurent les principales victimes. L’organisation Portes Ouvertes classe le Nigeria comme le pays le plus meurtrier au monde pour les croyants, plus encore que l’Afghanistan ou la Corée du Nord. 

Des villages entiers sont incendiés, les églises détruites, les fidèles tués ou réduits à la fuite. En décembre 2023, des attaques ont fait près de 300 morts et huit églises ont été incendiées. Les survivants, souvent des femmes et des enfants, se réfugient dans des camps de déplacés où règnent la misère et la discrimination.i

 

Dans douze États du Nord, régis par la charia, les chrétiens vivent comme des citoyens de seconde zone. Les convertis de l’islam risquent la mort, et les autorités ferment les yeux sur les violences commises au nom de la religion.

Dans certaines régions, les écoles chrétiennes ont même été fermées durant le ramadan sur ordre des autorités locales, en violation du principe de laïcité inscrit dans la Constitution.

États nigérians qui appliquent une forme de charia (en vert)

Le rôle central des milices peules

Mais la menace la plus pressante provient désormais des milices d’éleveurs peuls armés, particulièrement actives dans la «Middle Belt», zone charnière entre Nord musulman et Sud chrétien. 

Selon le Hudson Institute, ces groupes ont tué des milliers d’agriculteurs chrétiens dans les États de Benue, Kaduna et Plateau. Leurs attaques, souvent menées au cri d’«Allahu Akbar», viseraient à chasser les populations chrétiennes de leurs terres fertiles afin d’imposer un contrôle territorial. Des millions de paysans ont été déplacés, transformant cette région en épicentre d’une crise humanitaire et alimentaire.

Le gouvernement fédéral, accusé d’inaction, nie toute motivation religieuse, évoquant un simple conflit pour les pâturages aggravé par le changement climatique. Une lecture que dénoncent les églises locales, qui y voient une stratégie d’islamisation progressive du pays.

L’Église catholique nigériane a plusieurs fois interpellé Abuja sur son inertie, sans obtenir de réponse.

L’inaction d’Abuja 

Les rapports de Human Rights Watch et du McCain Institute soulignent un constat commun : la passivité des forces de sécurité face aux alertes des populations. Dans plusieurs cas documentés, la police ou l’armée n’ont pas répondu aux appels de détresse avant ou pendant les attaques. 

Les responsables religieux évoquent une impunité totale : ni les commanditaires ni les auteurs des massacres ne sont poursuivis. Pire encore, certains prêtres ou pasteurs enlevés sont retrouvés morts, comme le père Sylvester Okechukwu en mars, sans qu’aucune enquête sérieuse ne soit ouverte.

Les camps de déplacés, majoritairement peuplés de chrétiens, se sont multipliés dans les États du Centre et du Nord-Est. Les conditions de vie y sont catastrophiques : manque d’eau, de soins, d’éducation. 

Pour l’heure, les chrétiens nigérians demeurent pris entre le marteau du fanatisme et l’enclume de l’indifférence étatique. Derrière les statistiques, c’est la survie même du pluralisme religieux au cœur de l’Afrique qui se joue. Dans un pays censé incarner la diversité, croire devient, chaque jour un peu plus, un acte de résistance.

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Tunisie, Mondher Zenaidi, victime de la folie de Kaïs Saïed https://mondafrique.com/international/tunisie-mondher-zenaidi-victime-de-la-folie-de-kais-saied/ https://mondafrique.com/international/tunisie-mondher-zenaidi-victime-de-la-folie-de-kais-saied/#respond Fri, 26 Dec 2025 07:09:16 +0000 https://mondafrique.com/?p=144450 Comme tout Tunisien de l’après 25 juillet 2021 désireux de rompre avec le régime de la dictature et les violations des droits et libertés fondamentales, Mondher Zenaidi s’est présenté à l’élection présidentielle du 6 octobre 2024 face à Kaïs Saïed. Un geste perçu comme un véritable péché par le pouvoir en place. Sa candidature, comme d’autres candidatures sérieuses, […]

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Comme tout Tunisien de l’après 25 juillet 2021 désireux de rompre avec le régime de la dictature et les violations des droits et libertés fondamentales, Mondher Zenaidi s’est présenté à l’élection présidentielle du 6 octobre 2024 face à Kaïs Saïed. Un geste perçu comme un véritable péché par le pouvoir en place.

Sa candidature, comme d’autres candidatures sérieuses, a été refusée par une instance électorale -ISIE- entièrement nommée par Kaïs Saïed, en violation flagrante de la légalité, y compris au regard de sa propre constitution de 2022.
Pourtant, la plus haute formation du Tribunal administratif a annulé ce refus et ordonné la réintégration de M. Zenaidi dans la liste des candidats. Mais l’ISIE a refusé d’obtempérer et a maintenu son exclusion, en toute illégalité, tout comme elle l’a fait pour deux autres candidats. Car oser se présenter face à Kaïs Saïed est désormais perçu comme un crime, et puni comme tel.

Mondher Zenaidi a ensuite été renvoyé devant la chambre criminelle du pôle antiterroriste du Tribunal de première instance de Tunis, à la suite d’une décision de la chambre d’accusation de la Cour d’appel, toujours du même pôle.

Une avalanche d’accusation extravagantes

Dans un procédé devenu courant dans les affaires politiques, la liste d’accusations est aussi longue qu’absurde :

  • Constitution d’une entente terroriste en lien avec des crimes terroristes ; fourniture de fonds, matériel, moyens de transport, documents, sites électroniques, au profit d’une organisation terroriste.
  • Publication ou transmission d’informations sensibles au bénéfice de groupes terroristes.
  • Complot en vue de commettre des attentats contre les personnes et les biens.
  • Complot contre la sûreté intérieure et extérieure de l’État.
  • Incitation à la violence, à la guerre civile, à la division nationale.
  • Expression d’un avis favorable à un complot contre la sécurité intérieure.
  • Nuisance délibérée via les réseaux de télécommunication.
  • Utilisation des réseaux numériques pour produire et diffuser de fausses rumeurs, documents falsifiés ou attribués à autrui, dans l’objectif de porter atteinte à la sûreté publique et semer la terreur.

Un cocktail d’infractions fourre-tout, devenu la norme dans les procès politiques. Aucun élément matériel ne permet de justifier ces accusations, encore moins de les qualifier d’actes terroristes. Mais qu’importe : la chambre de première instance, fidèle exécutante des décisions du pouvoir, a condamné M. Zenaidi à 19 ans de prison, avec exécution immédiate, et ce, en son absence.

Une peine à la mesure de la peur du pouvoir

Cette condamnation grotesque n’est pas proportionnée à des faits, puisqu’ils sont inexistants, ni même aux éléments à décharge pourtant manifestes dans le dossier. Elle est proportionnée à une seule chose : la phobie de Kaïs Saïed.

Phobie de voir émerger une personnalité disposant d’une légitimité politique, d’un parcours public reconnu et d’une vision alternative pour le pays, susceptible d’incarner une voie de sortie du blocage actuel.
Kaïs Saïed orchestre un acharnement judiciaire systémique, destiné à vider la scène politique, et ainsi se garantir le monopole du pouvoir par le vide.

Le CRLDHT

  • Réaffirme son soutien total à Mondher Zenaidi, ainsi qu’à toutes les victimes de l’exclusion politique, des détentions arbitraires et des violations du droit à un procès équitable.
  • Condamne fermement la politique systématique de répression du régime, visant à anéantir toute voix dissidente et à étouffer toute alternative politique aux échecs retentissants de Kaïs Saïed et de son système défaillant.
  • Rappelle son appel aux Tunisiennes et Tunisiens à une résistance pacifique, lucide et déterminée, pour reprendre en main leur destin collectif, renouer avec la transition démocratique et bâtir un avenir meilleur, en tirant les leçons des expériences passées.

 

le 24 décembre 2025

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Les frappes de Donald Trump au Nigeria très contestables https://mondafrique.com/international/les-frappes-de-donald-trump-au-nigeria-contestables/ https://mondafrique.com/international/les-frappes-de-donald-trump-au-nigeria-contestables/#respond Fri, 26 Dec 2025 07:05:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=144463 Notre chroniqueur, Cheick Boucadry Traore, exprime de sérieuses préoccupations sur les récentes frappes américaines menées au Nigeria. Ces opérations, bien que présentées comme ciblant des groupes extrémistes, apparaissent injustifiées dans leur forme actuelle et risquent, à court comme à long terme, de provoquer davantage de victimes parmi les populations civiles que parmi les assaillants eux‑mêmes. […]

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Notre chroniqueur, Cheick Boucadry Traore, exprime de sérieuses préoccupations sur les récentes frappes américaines menées au Nigeria.

Ces opérations, bien que présentées comme ciblant des groupes extrémistes, apparaissent injustifiées dans leur forme actuelle et risquent, à court comme à long terme, de provoquer davantage de victimes parmi les populations civiles que parmi les assaillants eux‑mêmes.

Plusieurs éléments l’expliquent:

1.⁠ ⁠Les zones visées sont densément habitées et les groupes armés se fondent dans les communautés locales. Toute frappe aérienne, même dite « précise », expose directement les villages, les familles et les infrastructures essentielles.

2.⁠ ⁠Le risque de représailles contre les civils est élevé

L’expérience du Sahel et du bassin du lac Tchad montre que chaque intervention extérieure entraîne des attaques de vengeance contre les populations, qui deviennent les premières cibles.

3.⁠ ⁠L’intervention étrangère fragilise la souveraineté et la stabilité locale

Une opération militaire menée par une puissance extérieure, même en coordination officielle, peut être perçue comme une ingérence. Cela affaiblit la confiance des citoyens envers leurs propres institutions et renforce les discours radicaux.

4.⁠ ⁠Les frappes ne traitent aucune cause profonde du conflit

Pauvreté, conflits fonciers, absence de services publics, corruption locale, effondrement de la sécurité rurale: aucune bombe ne peut résoudre ces réalités. Au contraire, les destructions et les déplacements forcés aggravent les tensions.

5.⁠ ⁠Des solutions alternatives existent et sont plus durables

Renforcement des forces locales, sécurisation communautaire, développement rural, coopération régionale ciblée, programmes de prévention et de déradicalisation: ce sont ces leviers qui construisent la paix, pas les frappes aériennes.

Notre responsabilité collective est de défendre la vie, la dignité et la stabilité de nos populations. Toute action militaire qui met en péril ces principes doit être questionnée avec rigueur. Les frappes actuelles, dans leur nature et leur contexte, risquent davantage d’alimenter le cycle de violence que de le briser.

 

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Rejoignez la nouvelle chaine Whatsapp de Mondafrique https://mondafrique.com/confidentiels/rejoignez-la-nouvelle-chaine-whattsapp-de-mondafrique/ Fri, 26 Dec 2025 03:18:00 +0000 https://mondafrique.com/?p=107637 Avec quelques 500000 visiteurs par mois pour le site fondé en 2014, 35000 abonnés sur Instagram et 5000 fidèles de nos pages WhatsApp , « Mondafrique » a imposé une vision pluraliste et originale en matière d’information sur le monde arabe et africain

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Mondafrique qui rentre dans sa onzième année d’existence le doit à ses fidèles lecteurs qui résident pour moitié en Europe (majoritairement en France, beaucoup au Canada) et pour moitié dans les pays du Maghreb (surtout en Algérie) , du Sahel (le Niger et le Mali en tète)  et du Moyen Orient (notamment le Liban).

Avec quelques 500000 visiteurs par mois pour le site fondé en 2014, 35000 abonnés sur Instagram et 5000 fidèles de nos pages WhatsApp , « Mondafrique » a imposé une vision pluraliste et originale en matière d’information sur le monde arabe et africain. Depuis le début des guerres en Ukraine et au Moyen Orient, nous ne nous interdisons pas d’accueillir des analyses sur les grands équilibres mondiaux qui ne peuvent pas manquer de se répercuter sur le mode africain et maghrébin. 

Notre positionnement critique vis à vis des pouvoirs en place, la diversité des contributeurs du site -journalistes, diplomates, universitaires ou simples citoyens-, la volonté enfin d’apporter des informations et des analyses qui tranchent avec la reste de la presse ont été nos seules lignes de conduite.  

Notre indépendance est totale.

Nous revendiquons une totale transparence. Deux hommes d’affaires et actionnaires du site, l’un mauritanien et l’autre libanais,  nous permettent de disposer de ressources pour faire vivre le site. Qu’ils en soient remerciés.

Le fondateur de Mondafrique, Nicolas Beau, contrôle l’actionnariat, ce qui place notre media à l’abri de toutes les pressions.

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L’Afrique est devenue le nouvel eldorado de l’État Islamique https://mondafrique.com/international/lafrique-devenue-le-nouvel-eldorado-de-letat-islamique/ https://mondafrique.com/international/lafrique-devenue-le-nouvel-eldorado-de-letat-islamique/#respond Wed, 24 Dec 2025 17:43:06 +0000 https://mondafrique.com/?p=144424 Le djihadisme international, en recul au Moyen-Orient, est revitalisé depuis plusieurs années dans plusieurs régions d’Afrique – essentiellement dans les zones frontalières entre États affaiblis où vivent des populations marginalisées. De la région des trois frontières entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali à l’est de la République démocratique du Congo, en passant par […]

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Le djihadisme international, en recul au Moyen-Orient, est revitalisé depuis plusieurs années dans plusieurs régions d’Afrique – essentiellement dans les zones frontalières entre États affaiblis où vivent des populations marginalisées. De la région des trois frontières entre le Burkina Faso, le Niger et le Mali à l’est de la République démocratique du Congo, en passant par le lac Tchad, des dynamiques similaires sont à l’œuvre.

Un article paru sur le site « The Conversation » qui autorise les reprises par d’autres medias.

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Le djihad global incarné par le groupe État islamique (EI) est incontestablement en recul au Moyen-Orient. L’EI a perdu la grande majorité de son éphémère califat et les pertes que lui a infligées la coalition internationale s’avèrent difficilement remplaçables. L’enracinement du groupe dans les sociétés moyen-orientales a lui aussi décliné significativement au cours de ces dernières années : l’EI se retrouve éclipsé par des groupes qui prônent un djihad d’abord régional voire national et qui, bien que salafistes, renoncent au terrorisme international, à l’image du groupe Hayat Tahrir Al-Cham (HTC) en Syrie ou des talibans en Afghanistan.

À l’inverse, l’EI semble particulièrement gagner du terrain sur le continent africain : au Nigeria, Boko Haram connaît une spectaculaire ascension depuis son allégeance à l’EI en 2015 tandis que les Forces démocratiques alliées (ADF), groupe djihadiste d’Afrique centrale rallié en 2017 à l’EI, s’implantent durablement au nord de la RDC dans la région du Nord-Kivu.

Le Sahel s’inscrit lui aussi dans cette dynamique globale puisque le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin, JNIM), affilié à Al-Qaida, ne parvient pas à supplanter totalement la filiale de l’EI dans la région, l’État islamique dans le Grand Sahara, qui gagne du terrain au Mali, au Niger comme au Burkina Faso.

Au vu de cette régression de l’EI au Levant et de son ascension en Afrique, il serait pertinent de repenser la relation centre/périphérie dans le monde du djihad global. Le continent africain devient peu à peu l’épicentre de l’EI, qui pourrait renoncer aux rêves de réaliser le Sham (un État regroupant les sunnites de la région) en Orient au profit d’un califat en terre africaine.

Quelles opportunités stratégiques le continent africain offre-t-il à l’EI ? Le groupe pourrait-il installer son sanctuaire en Afrique, inaugurant ainsi un nouvel âge dans l’histoire du djihad ?

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L’émergence de sanctuaires transfrontaliers propices au djihad

L’implantation de l’EI en Afrique répond à une logique géographique récurrente : le groupe s’enracine dans des espaces transfrontaliers où les djihadistes utilisent les frontières internationales comme un refuge leur permettant d’échapper aux offensives des armées conventionnelles qu’ils affrontent. Le cas de la zone dite des « trois frontières » entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger est de ce point de vue emblématique.

 
Prévention et réduction de la conflictualité dans les régions frontalières du Mali, du Burkina Faso et du Niger (zone des trois frontières/Liptako Gourma). aha-international.org

Dans cette zone transfrontalière à cheval sur les trois pays, les djihadistes de l’État islamique dans le Grand Sahara peuvent échapper aux offensives de l’armée nigérienne en se réfugiant au Mali ou au Burkina Faso, les armées conventionnelles étant, à l’inverse des groupes terroristes, contraintes de respecter les frontières internationales et la souveraineté des pays voisins. D’autant que les trois pays ne parviennent plus à coordonner leurs efforts militaires contre les djihadistes, comme le montre l’échec cuisant du G5 Sahel.

Créé à l’initiative de la France et des pays du Sahel dans le contexte de l’opération Barkhane, le G5 Sahel se voulait une réponse au djihad transnational régional. L’organisation devait permettre la coopération des armées burkinabée, nigérienne et malienne, censées agir de façon concertée des trois côtés de la zone de frontière afin d’acculer les djihadistes et de les priver d’opportunités de replis. Le départ, en 2022, de la France, qui était à l’origine de cette initiative militaire, suivie par le retrait du Mali et du Burkina Faso la même année puis du Niger en 2023, a mis fin à toute forme de coordination transnationale efficace dans la région.

L’Alliance des États du Sahel (AES), créée en 2023 pour remplacer le G5 Sahel, n’a pas débouché sur des actions militaires transfrontalières concrètes tandis que les miliciens russes de l’Africa Corps, certes implantés au Mali, au Niger comme au Burkina Faso, enchaînent les revers militaires notamment depuis leur défaite face aux Touaregs à l’été 2025 dans la région de Kidal et n’ont jamais repris le contrôle de la zone des trois frontières.

Cette situation n’est pas sans rappeler le rôle qu’a joué la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan pendant l’occupation américaine de l’Afghanistan : comme les terroristes au Sahel, le réseau Al-Qaida avait pu survivre à l’incroyable effort des États-Unis et de leurs alliés en se réfugiant au Pakistan en 2005, dans les zones tribales, là où l’armée américaine ne pouvait pas se déployer sans risquer de déstabiliser complètement son allié pakistanais.

 
L’« effet refuge » de la frontière entre l’Ouganda et la République démocratique du Congo (Source : Screenshot at PM). Fourni par l’auteur

Cette configuration géographique « à l’afghane » concerne aussi les deux autres foyers du djihad en Afrique : la région du lac Tchad et le Nord-Kivu en République démocratique du Congo (RDC).

Dans cette dernière région, les djihadistes des ADF exploitent particulièrement l’« effet refuge » de la frontière entre l’Ouganda et la RDC. À l’origine, les ADF constituent un groupe djihadiste purement ougandais en lutte contre le gouvernement du pays. Mais à la fin des années 1990, les offensives répétées de l’armée ougandaise ont obligé le mouvement terroriste à migrer en direction de la RDC, où se situe désormais son sanctuaire, depuis lequel les djihadistes déstabilisent non seulement le Kivu mais aussi l’Ouganda, tout en échappant autant à l’armée congolaise qu’aux forces ougandaises.

Comme dans la zone des trois frontières, la frontière entre l’Ouganda et la RDC restreint les manœuvres des troupes conventionnelles, mais reste complètement ouverte aux groupes terroristes puisqu’elle sépare des États faillis qui n’ont pas les moyens d’assurer un véritable contrôle frontalier. D’autant que le Kivu comme la zone des trois frontières constituent de véritables zones grises, périphériques, où la présence de milices, la faiblesse des infrastructures, la distance par rapport aux centres du pouvoir rendent la présence de l’autorité régalienne pour le moins superficielle.

Des périphéries marginalisées en voie de devenir des terres de djihad

 
Screenshot at PM. Fourni par l’auteur

En plus d’être des espaces transfrontaliers, les nouveaux sanctuaires de l’EI en Afrique s’apparentent à des territoires marginalisés politiquement, économiquement et, parfois, culturellement. Éloignés des métropoles qui polarisent l’activité économique, peuplés d’ethnies minoritaires, ces territoires sont touchés par un rejet de l’État central, un régionalisme voire un sécessionnisme que l’EI exploite pour grossir ses rangs.

Le cas du Lac Tchad, territoire à cheval sur le Nigeria, le Niger, le Tchad et le Cameroun, est emblématique de ce lien entre marginalisation des territoires et développement de l’EI. Le groupe Boko Haram, affilié à l’EI depuis 2015, s’y appuie sur le sentiment d’abandon que nourrissent les ethnies musulmanes Haoussa et Kanouri peuplant le nord du pays, à l’encontre d’un État nigérian dominé par les ethnies chrétiennes du sud, comme les Yorubas.

D’autant que Boko Haram peut élargir son recrutement aux populations précarisées par l’assèchement du lac Tchad, qui basculent dans une économie de prédation à défaut de pouvoir produire de quoi se nourrir. Dans son ouvrage L’Afrique sera-t-elle la catastrophe du XXIe siècle ?, Serge Eric Menye avait déjà bien montré le lien entre marginalisation économique de certains territoires ruraux africains privés de débouchés économiques d’une part et développement du djihadisme d’autre part. Dans ces territoires, des activités criminelles, à l’image des « coupeurs de routes » autour du Lac Tchad, s’installent afin de pallier le recul de l’économie productive et créent un terreau particulièrement fertile pour le développement des groupes djihadistes.

Ces territoires offrent aux djihadistes la possibilité de développer leur classique discours de propagande appelant au djihad dit « défensif ». Au Kivu comme au nord du Nigeria, les musulmans constituent une minorité nationale, dominée par des pouvoirs exercés par (ou assimilés à) des populations chrétiennes. Cette réalité culturelle et politique sert le narratif de l’EI qui consiste souvent à mobiliser les musulmans pour protéger un « Dar al-Islam » menacé par un État « mécréant ». L’objectif proclamé – défendre des musulmans « opprimés » par un État « infidèle » – pourrait drainer des combattants de l’ensemble de l’Oumma, et il ne fait aucun doute que l’EI tentera de jouer cette carte à mesure que les marges musulmanes du Nigeria ou du Congo s’enfonceront dans la violence ou subiront les représailles des armées conventionnelles ou des milices locales non musulmanes comme les Maï-Maï au Kivu.

De ce point de vue, les territoires les plus prometteurs dans l’optique djihadiste sont ceux qui se trouvent à la frontière de l’Afrique chrétienne et de l’Afrique musulmane, comme la RDC ou le Nigeria.

Les freins à l’explosion du djihad africain

Même si le Kivu, le lac Tchad ou la zone des trois frontières tendent à devenir des sanctuaires de l’EI, l’analyse de ces territoires laisse apparaître plusieurs obstacles à l’implantation des djihadistes en Afrique.

Les mouvements djihadistes, tels qu’Al-Qaida en Irak puis son successeur l’EI, devaient leur succès au rejet par les populations locales d’une occupation étrangère : la filiale irakienne d’Al-Qaida s’était d’abord construite comme un mouvement de résistance à l’occupation américaine dans les villes du triangle sunnite au printemps 2003. Or, depuis le départ des Français du Mali, aucune puissance internationale (hormis la Russie) n’est présente dans les territoires touchés par le djihadisme, ce qui empêche les mouvements djihadistes africains de se présenter en force de résistance luttant contre une occupation étrangère.

Au lieu de s’opposer à des forces d’occupation, les djihadistes maliens, nigérians ou congolais se retrouvent souvent face à des milices locales comme les Maï-Maï au Congo ou les dozos au Mali : en Afrique, contrairement au Moyen-Orient, l’esprit local de résistance, bien loin de profiter aux djihadistes, joue clairement contre eux.

D’autant que la guerre contre les « musulmans déviants », autre moteur du djihad tel que le conçoit l’EI, ne semble pas trouver en Afrique un terreau favorable. En effet, quel que soit le pays considéré, la grande majorité des musulmans africains demeurent sunnites, malgré un essor récent du chiisme en Afrique de l’Ouest, si bien que les djihadistes de l’EI ne pourront pas transformer leur combat en une fitna (révolte) tournée contre les chiites, contrairement à leurs prédécesseurs irakiens ou syriens.

Privés du ressentiment antichiite ainsi que de l’esprit de résistance qui ont poussé tant d’Irakiens à rejoindre Al-Qaida en Irak puis l’État islamique, les djihadistes africains ne peuvent pas non plus s’appuyer sur la radicalité des populations locales. Majoritairement malikite, l’islam subsaharien reste moins exposé aux progrès de l’intégrisme que les territoires du Moyen-Orient dans lesquels l’approche hanbalite de l’islam permet des transferts plus faciles vers l’extrémisme.

Ainsi, le lac Tchad, la zone des trois frontières ou le Nord-Kivu pourraient, en théorie, devenir un « nouvel Afghanistan » pour reprendre les termes de Seidik Abba dans son ouvrage Mali-Sahel, notre Afghanistan à nous. Ces territoires présentent des caractéristiques géopolitiques communes : constitution d’un sanctuaire transfrontalier autour de périphéries marginalisées politiquement, culturellement et économiquement.

L’État islamique semble parfaitement conscient des opportunités que lui offre le continent africain, comme le montre l’essor de Boko Haram au Nigeria ou celui des ADF au Congo. Pour autant, aucune des trois provinces africaines de l’EI ne s’est pour l’instant substituée au berceau irako-syrien, malgré les défaites militaires de l’organisation au Levant.

Sans doute faut-il voir ici, entre autres facteurs explicatifs, l’effet des réticences des djihadistes à l’idée de déplacer l’épicentre du djihad du monde arabe vers les périphéries du monde musulman. Néanmoins, cet univers mental djihadiste où le monde arabe constitue encore le centre semble de plus en plus en décalage avec la réalité géographique du djihad dont l’Afrique subsaharienne tend à devenir l’épicentre.

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