Même s’ils continuent de cheminer ensemble dans le gouvernement, Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko se mènent de plus en plus une guerre ouverte et sans merci, à travers leurs partisans respectifs. Face au refus catégorique du PM de rendre le tablier, certains voient dans son limogeage la seule solution à cette crise, qui n’est pas sans conséquence dans le fonctionnement des institutions et de l’administration.
Par Mor Amar
Rien ne va plus dans le couple Diomaye-Sonko. La séparation semble de plus en plus actée, avec deux camps qui continuent de se regarder en chiens de faïences. Le dernier acte s’est joué le lundi 30 mars 2026, au stade Lat Dior de Thiès, dans la deuxième région la plus peuplée du pays, à l’occasion du lancement de la semaine nationale de la jeunesse. Le président de la République a été chaleureusement ovationné par les jeunes venus de plusieurs localités du pays. Le stade a vibré au rythme du slogan : « Nioune, Diomaye laniou beugue. Nioune Diomaye laniou beugue… » En français : « Nous, c’est Diomaye que nous aimons… »
Ce message d’amour improvisé a mis, visiblement, du baume au cœur du chef de l’État, lâché par la plupart de ses frères de parti, restés fidèles à son désormais « rival » politique Ousmane Sonko. Les deux mains levées vers le ciel, son visage s’illumine d’un sourire radieux qui témoigne de la joie ressentie à cet instant précis. Depuis ses dissensions avec son ami et Premier ministre, c’est presque la première fois que Diomaye jouit d’un accueil aussi vibrant. Le message était d’autant plus poignant qu’il avait l’air d’être spontané et sincère. Relayé et commenté massivement dans les médias, il a été diversement apprécié par le camp d’en face, celui de Ousmane Sonko.
Le son de l’amour et de la discorde
Alors que certains parlent de mise en scène, d’autres comme le journal d’opinion Yoor Yoor (proche du PM) ont essayé de dénaturer la réalité en parlant de « sonkorisation ». À la place de « nous aimons Diomaye », il entend « nous aimons Sonko ». Et le média pro-Sonko y voit un plébiscite pour le président de Pastef. « Sous le regard attentif du Président Bassirou Diomaye Faye, la jeunesse de Thiès a littéralement sonkorisé la cérémonie, muant le protocole républicain en un plébiscite vibrant pour le leader du PASTEF… » Le journal parle d’un pacte profond entre Sonko et la jeunesse de Thiès, même si Diomaye incarne encore l’autorité de l’État.
La réaction n’a pas tardé chez les partisans du président de la République qui dénoncent une vaine manipulation. « Nous rappelons un principe fondamental du journalisme : les faits sont sacrés, les commentaires sont libres. La diffusion d’informations inexactes à des fins
politiciennes nuit gravement à la crédibilité de la presse et constitue une menace pour le bon fonctionnement de notre démocratie », fustige la cellule de communication de la coalition Diomaye président, qui renvoie aux différentes vidéos originales, qui attestent de la belle communion entre le chef de l’État et sa jeunesse.
Une guerre intense dans le fief de Diomaye
Cet épisode marque s’il en était encore besoin la fracture manifeste entre les deux camps. Les deux « frères » ne se font plus aucun
cadeau. Et de plus en plus, la confrontation se joue dans cette région de Thiès où les parties multiplient les offensives. Une région qui pourrait jouer un rôle décisif sur la suite même de la carrière politique de Bassirou Diomaye Faye. Originaire de la commune de Ndiaganiaw, dans le département de Mbour, dans cette même région, le Président devra s’appuyer sur ce terroir pour se construire la base politique indispensable pour rayonner dans l’espace politique.
Cela est d’autant plus vital que la région constitue la deuxième la plus importante électoralement après Dakar, avec plus de 957 000 électeurs sur un fichier de plus de 7,3 millions d’électeurs. Le département de Mbour, qui est le fief du chef de l’État, fait à lui seul plus de 334 000 électeurs, davantage que toute la région de Ziguinchor, fief du Premier ministre, qui en compte environ 308 000.
Les deux camps semblent parfaitement conscients de ces enjeux. Si pour Diomaye il en va de sa survie en 2029, pour Sonko, cette lutte est hautement stratégique pour couper les ailes à celui qui fut son poulain.
Depuis le début de l’année, le charismatique leader multiplie les apparitions jusque dans les communes limitrophes de celle du président de la République. Il est à nouveau annoncé dans le département de Mbour ce vendredi 3 avril, au stade Caroline Faye, où il clôturera la semaine nationale de la jeunesse. Déjà, certains y voient une réplique politique à Diomaye, pour montrer qui est le vrai boss.
La majorité parlementaire a choisi son camp
Cette bataille devenue ouverte se joue également à l’Assemblée nationale où, de plus en plus, les comportements des uns et des autres sont surveillés comme du lait sur le feu. Si les pro-Sonko n’hésitent pas à faire du bruit, à manifester que la majorité est « sonkoiste », comme ils le disent, les députés estampillés pro-Diomaye se font pour le moment plus discrets en jouant la carte de la neutralité et de l’esprit d’équipe, pour ne pas s’attirer la colère de Sonko et de ses militants, à quelques mois des élections locales. Mais ce combat semble difficile à gagner pour le camp du Président. Il faut noter que la plupart des députés doivent leurs postes au PM, qui avait profité de la démission de Diomaye de son poste de secrétaire général du parti pour composer les listes quasiment seul aux dernières législatives.
Les mêmes tendances sont observées au sein de l’équipe gouvernementale et chez les directeurs des sociétés publiques. Le PM parle de cohabitation douce qui peut virer à une cohabitation forcée ou une rupture totale. À ceux qui se demandent comment les deux personnalités peuvent encore cheminer ensemble dans un même gouvernement, le Premier ministre Ousmane Sonko a répondu, comme un avertissement : « On est dans une situation que je qualifie de cohabitation douce. Nous essayons de gérer avec des compromis. S’il y a rupture, soit ce sera une cohabitation plus forcée, soit on retourne dans l’opposition. »
Jusqu’ici, les deux parties parviennent à trouver des compromis pour sauver ce qui peut encore l’être. Mais cela n’est pas sans conséquence avec un Diomaye de plus en plus excédé par les attaques du camp de son PM, un Diomaye qui commence à se montrer de plus en plus ferme contre les poulains du PM qui bafouent son autorité. En moins d’un mois, il a limogé deux lieutenants de Sonko pour des critiques contre sa gestion de la justice, les mêmes critiques que son PM ne cesse de formuler sans être inquiété.
Une situation qui ne peut perdurer
Selon plusieurs sources, le chef de l’État semble avoir pris la résolution de mettre un terme à cette collaboration devenue toxique. Une telle option pourrait cependant provoquer des perturbations dans le fonctionnement des institutions. De ce fait, certains pensent que le Président pourrait être tenté d’attendre la fin de l’année, à l’anniversaire des deux ans de Pastef au pouvoir, date à partir de laquelle il pourradissoudre l’Assemblée nationale. D’autres estiment, en revanche, que le divorce pourrait survenir beaucoup plus vite.


























