Entre défaillances électriques étonnantes et réseaux logistiques opaques, l’accident du Falcon 50 qui transportait le général Al-Haddad et une partie de l’état-major libyen fait l’objet d’une enquête approfondie des autorités turques et suscite des soupçons d’interférences extérieures.
Par la rédaction de Mondafrique
Le soir du 23 décembre 2025, les lueurs de l’incendie qui ont déchiré le ciel de Haymana, dans la périphérie d’Ankara, n’étaient pas celles d’un simple accident de l’aviation civile. La destruction de l’appareil Dassault Falcon 50 a emporté avec elle une architecture sécuritaire hyper sensible. À bord de l’avion se trouvaient le général de corps d’armée Mohamed Al-Haddad, figure de proue de l’état-major de l’Ouest libyen, et ses plus proches collaborateurs. Ce qui a pu faire croire, de prime abord, à une défaillance mécanique sur un appareil quadragénaire ouvre en réalité un arc de questions vertigineuses, là où les enjeux de renseignement international se disputent les restes du « gâteau libyen ».
Six minutes de « cécité » : anatomie d’une chute libre
La chronologie des faits, enregistrée par la tour de contrôle d’Esenboğa, défie les probabilités statistiques de la sécurité aérienne. Jusqu’à 20h31, le vol 9H-DFS s’inscrivait dans une routine parfaite à 32 000 pieds. L’alerte « Pan-Pan » lancée par le commandant signale alors une défaillance technique sérieuse, mais gérable. Pourtant, en moins de cent-vingt secondes, la situation bascule dans l’irréel.
À 20h33, l’activation du code d’urgence maximum « 7700 » précède un « black-out électrique total ». Sur un appareil Falcon 50, la redondance des systèmes est la règle d’or : les trois moteurs disposent de générateurs indépendants. Un obscurcissement simultané de tous les instruments de bord suggère une rupture systémique fulgurante, souvent incompatible avec une simple usure mécanique. À 20h38, l’avion disparaît des radars. Il ne s’agit pas d’un atterrissage d’urgence, mais d’une chute libre dépassant les 5 000 pieds par minute. Des témoins oculaires rapportent une dislocation de l’appareil en plein ciel avant l’impact, dispersant débris et restes humains sur un rayon de trois kilomètres. Les 8 occupants du jet, parmi lesquels 3 membres d’équipage dont deux Français, sont tués. Suicide mécanique ou intervention extérieure chirurgicale ?
Les liaisons dangereuses de Harmony Jets entre Lyon et Malte
Au cœur de l’enquête surgit une figure singulière : Pierre-Olivier Édouard. Cet ancien pilote français, fondateur de la société Harmony Jets, enregistrée à Malte en 2017, gère ses opérations depuis une succursale située à Lyon. Sa spécialité : « voler là où les autres ne vont pas ». Ce pragmatisme a séduit l’état-major de Tripoli mais soulève aujourd’hui une faille de souveraineté cinglante.
Le passif de la société interroge. En 2025, des rapports d’experts du Conseil de sécurité de l’ONU ont pointé du doigt Harmony Jets pour des violations présumées de l’embargo sur les armes, faisant état du transport d’instructeurs militaires de la firme Irish Training Solutions (ITS) vers Benghazi — le fief de l’adversaire de l’Est. Comment le haut commandement de l’Ouest libyen a-t-il pu confier ses déplacements les plus stratégiques à un opérateur dont la flotte de cinq avions multipliait les rotations charter (47 vols recensés) entre l’Europe et des zones d’influence hostiles ?
Les trajectoires du Falcon 9H-DFS avant son ultime escale à Ankara dessinent d’ailleurs une cartographie troublante :
- 15 décembre 2025 : Bruxelles – N’Djamena (Tchad)
- 16 décembre 2025 : N’Djamena – Abou Dhabi (Émirats arabes unis)
- 18 décembre 2025 : Abou Dhabi – Djouba (Soudan du Sud) puis Le Caire
Cette itinérance dans des hubs géopolitiques clés renforce l’idée que l’appareil était bien plus qu’un simple taxi aérien : un vecteur au cœur de réseaux d’influence poreux.
Une décapitation stratégique
L’onde de choc qui a suivi le crash n’est pas seulement humaine ; elle est structurelle. L’appareil ne transportait pas que le général Al-Haddad, mais ce que les observateurs décrivent comme le « cerveau » collectif de l’état-major de Tripoli. La liste des victimes révèle l’ampleur du vide creusé en un instant dans l’appareil sécuritaire libyen :
- Mohamed Al-Haddad : plus qu’un chef d’état-major, cet officier formé à l’Académie militaire en 1987 était l’architecte du cessez-le-feu de 2020. Son rôle de médiateur entre les factions armées de l’Ouest et d’acteur du dialogue avec l’Est faisaient de lui un pivot indispensable de la stabilité précaire.
- Al-Fitouri Ahmed Gribbil : commandant des forces terrestres et membre clé du Comité militaire 5+5. Sa disparition fragilise directement les efforts d’unification de l’armée nationale sous l’égide de l’ONU.
- Mahmoud Al-Qatyoui : directeur de l’Organisme de fabrication militaire. Il était l’homme de l’autonomie de défense, supervisant les contrats sensibles et le développement des capacités de production locale.
- Mohamed Diab Al-Asawi : conseiller stratégique et figure de proue de l’opération « Al-Bunyan Al-Marsous ». Expert en planification, il était chargé de réviser les accords de sécurité internationaux, notamment avec la Turquie.
L’élite militaire de Tripoli revenait d’une réunion marathon de six heures avec les hauts commandants turcs. Le timing, coïncidant avec la prolongation du mandat des forces turques en Libye, transforme cet accident en une « coïncidence » géopolitique hautement suspecte.
Tripoli a-t-il sacrifié sa souveraineté sur l’autel de la vétusté ?
Une question hante les chancelleries : comment le chef d’état-major d’un pays assis sur les plus grandes réserves de pétrole d’Afrique a-t-il pu voyager à bord d’un avion de quarante ans d’âge ? L’affrètement de cet appareil auprès d’une société privée, dont la maintenance est opérée à Lyon et l’équipage composé de nationalités hétérogènes (française et chypriote-grecque), constitue une violation flagrante des protocoles de « sécurité souveraine ».
En confiant leurs mouvements à un opérateur privé, les dirigeants libyens ont exposé leurs données de navigation et leurs secrets de déplacement à des regards étrangers, transformant le commandement militaire en une cible vulnérable dans un espace aérien saturé d’intérêts divergents.
Migration des boîtes noires et « grand jeu » diplomatique
L’affaire du « témoin silencieux » orange est entrée dans une phase de tergiversations internationales qui rappelle les heures les plus sombres de la guerre froide. Après avoir affirmé que les boîtes noires étaient intactes, Ankara a brusquement évoqué des dommages rendant l’analyse locale impossible et a indiqué chercher un « pays neutre » pour procéder à leur examen. S’en est suivi un ballet diplomatique singulier :
- Refus turc opposé à la France : bien que la France soit le pays constructeur (Dassault) et le lieu de maintenance, la Turquie lui a opposé une fin de non-recevoir, craignant une « politisation » des résultats ou la révélation de failles impliquant des réseaux français.
- Défaillance allemande : Berlin a été sollicité avant de se retirer avec une froideur diplomatique inédite, invoquant un « manque de capacités techniques » — argument difficilement recevable pour la première puissance industrielle d’Europe.
- Étape finale britannique : c’est finalement au Royaume-Uni que les enregistreurs ont été confiés pour analyse.
Ce retard, qualifié d’« énigmatique » par le président du Parlement libyen, Aguila Saleh, laisse planer l’ombre d’une négociation en coulisses pour « lisser » les conclusions d’un rapport potentiellement incendiaire.
L’hypothèse d’un sabotage
Pour les experts de l’aéronautique militaire, une panne électrique générale sur un Falcon 50 est difficilement imaginable. La conception même de l’appareil, avec ses trois réacteurs motorisés de manière indépendante, rend la probabilité d’une extinction totale quasi nulle sans une intervention malveillante. Trois pistes sérieuses se dessinent, dès lors, dans les cercles de renseignement :
- Le sabotage physique : l’implantation d’un dispositif de perturbation ou d’une micro-charge explosive dans les bus bars (barres omnibus), centres névralgiques de la distribution électrique.
- La cyber attaque de précision : bien que l’appareil soit ancien, ses systèmes de navigation modernisés par Harmony Jets sont vulnérables à un piratage à distance capable de fausser les données d’altitude et de verrouiller les commandes.
- L’explosion structurelle : les témoignages faisant état d’une dislocation en plein vol renforcent l’hypothèse d’un engin explosif placé dans une zone critique du fuselage, provoquant une décompression explosive immédiate.
Séisme à Tripoli et recomposition forcée du pouvoir
Sur le front politique, l’accident a provoqué un vide que le Conseil présidentiel s’est trouvé contraint de combler dans l’urgence. La nomination du général Salah Al-Namroush comme chef d’état-major par intérim, alors que les noms d’Osama Juili et Ahmed Boushama et Abelbacet Marouane circulent déjà pour une succession permanente, illustre la fébrilité du camp de l’Ouest.
Cependant, c’est du côté de l’Est libyen que les réactions sont les plus scrutées. Les déclarations d’Aguila Saleh liant subtilement le crash aux accords maritimes turco-libyens suggèrent que cet événement pourrait servir de levier dans les négociations sur l’unification de l’institution militaire. L’accident survient d’ailleurs au moment où la Grèce, Israël et Chypre renforcent leur coopération militaire en Méditerranée, perçue comme un contrepoids direct à l’influence d’Ankara.
Le « témoin silencieux » et le mystère de l’hôtesse chypriote
L’enquête turque a pris, ces derniers jours, une dimension plus complexe. Tandis que les enregistreurs de vol étaient confiés à des laboratoires britanniques pour analyse, des informations relayées par plusieurs médias turcs évoquent l’audition, pour le moment sans suite, d’un membre d’équipage de nationalité chypriote-grecque. Aucune communication officielle n’est encore venue préciser la nature ou la portée de ces investigations.
Pourquoi cette membre d’équipage est-elle au centre d’une enquête coordonnée par le parquet d’Ankara ? Avait-elle accès à l’appareil durant les phases de maintenance ou d’escale ? La réponse à cette question, jointe aux analyses de trajectoire du vol 9H-DFS, pourrait transformer l’accident en une affaire d’état internationale impliquant plusieurs capitales méditerranéennes.
Un secret enterré dans les sables mouvants
Si le rapport britannique conclut à une simple « fatigue des matériaux », le dossier judiciaire pourrait se refermer à Ankara mais sans éteindre le soupçon dans la mémoire collective libyenne. La disparition de Mohamed Al-Haddad dans de telles circonstances demeure un échec retentissant dans la gestion des risques souverains de la Libye.
Ce drame, écrit avec du sang sur les nuages d’Ankara, apparaît comme le premier chapitre d’une nouvelle lutte d’influence. En Méditerranée, où les intérêts gaziers et militaires s’entremêlent, la vérité est souvent la première victime. Pour l’heure, elle reste confinée dans le mutisme d’une boîte orange en transit vers Londres, tandis que Tripoli tente de panser ses plaies dans un climat de méfiance généralisée.





























