De nouvelles poussées xénophobes ont fait leur apparition ces dernières semaines, en Afrique du Sud, contre des migrants africains noirs supposés « illégaux », suscitant la protestation du Nigeria, du Ghana et de la Tanzanie. Venance Konan s’étonne de ces violences dans le pays de la lutte contre l’apartheid et il les décrypte.
L’Afrique du Sud est, une nouvelle fois, secouée par des violences xénophobes dont les victimes sont les Africains subsahariens. Dans plusieurs localités du pays, des groupes de « vigilantes » organisent des « opérations de nettoyage » pour traquer les migrants subsahariens, causant des blessures, parfois des morts, et des pillages. Les incidents ont pris une telle ampleur que le gouvernement du Ghana a exigé la protection de ses ressortissants. Le gouvernement sud-africain a réagi en condamnant ces incidents et en promettant des sanctions, mais certains observateurs dénoncent la passivité des autorités.
Les violences xénophobes sont récurrentes en Afrique du Sud. On a observé des pics en 2008, 2015 et 2019. En 2017, je me suis rendu à Johannesburg pour une conférence qui se tenait dans un hôtel d’une banlieue chic et très sécurisée de la ville. Nous venions de plusieurs continents. Le premier conseil qu’on nous donna à tous, mais surtout à nous, les Africains subsahariens, fut d’éviter de sortir seul du quartier et de nous abstenir, autant que possible, de nous rendre dans les quartiers défavorisés habités majoritairement par des Noirs. Parce que des chasses aux étrangers africains pouvaient survenir à tout moment.
Pendant ce séjour, j’eus l’occasion de discuter de la question avec des amis sud-africains et des compatriotes ivoiriens installés dans le pays et qui le connaissaient bien. Et les uns et les autres ont tenté de m’expliquer les raisons de ces poussées de haine xénophobe contre principalement les Africains subsahariens. Voici ce que j’ai compris.
La pauvreté et l’ignorance
Les principales causes des éruptions de xénophobie seraient la pauvreté et l’ignorance. Parce que malgré la fin de l’apartheid et la prise du pouvoir par les Noirs, la situation de la grande masse des Noirs n’a pas beaucoup changé et la pauvreté et l’analphabétisme restent endémiques dans plusieurs régions d’Afrique du Sud au sein de cette communauté. On estime le taux de chômage à environ 33% de la population et les Noirs sont les plus touchés. L’élite noire, qui s’est enrichie essentiellement avec la politique, vit dans les mêmes quartiers chics et hautement sécurisés que les Blancs, qui détiennent, avec les Indiens, l’essentiel des richesses du pays.
Comme partout dans le monde, lorsque la pauvreté frappe à la porte, on cherche un bouc émissaire. Et c’est toujours l’étranger. En Afrique du Sud, à la fin de l’apartheid, les Noirs peu éduqués se sont dit qu’ils n’avaient désormais plus à se fatiguer, puisque la prospérité de leur pays reposait sur le travail des Noirs. Leur tour d’en jouir était donc venu. Ils délaissèrent alors les activités peu rémunérées ou valorisées, ou simplement considérées comme telles, que les migrants venus du reste du continent acceptèrent d’assurer. Et certains y connurent la réussite, pendant que la majorité des Noirs sud-africains convoitaient des emplois confortables dans la fonction publique. Bien sûr, il n’y avait pas assez de postes et tous ne furent pas élus. Toutes ces frustrations attisèrent, contre les étrangers africains, de la jalousie et parfois de la haine.
Dans le détail, la xénophobie est dirigée contre certaines communautés. Il y a les Africains francophones de façon générale, parce qu’ils sont considérés comme étant toujours colonisés par la France. Pendant la crise ivoirienne de 2002 à 2010, dans laquelle le président sud-africain Thabo Mbeki fut désigné comme médiateur, la télévision sud-africaine abreuva abondamment le pays d’images de soldats français stationnés à l’aéroport ou sur les grands axes d’Abidjan, véhiculant ainsi l’idée que la Côte d’Ivoire serait toujours une colonie française. Dans ce groupe de francophones, les Ouest-Africains seraient particulièrement jalousés parce qu’ayant beaucoup de succès auprès des femmes, grâce à leur élégance et à leur galanterie qui les distinguent des Noirs sud-africains.
Ingratitude sud-africaine
Les Nigérians, eux, sont considérés comme des trafiquants de drogue et des proxénètes, bref, des criminels. Les Congolais seraient de grands escrocs, tandis que les Somaliens, qui tiennent souvent les petits commerces de quartier, travailleraient trop en se privant beaucoup. Ils seraient un peu comme les Mauritaniens en Côte d’Ivoire, capables de vivre à trois au quatre dans une cabane d’une seule pièce qui leur sert aussi de boutique, ouverte très tard la nuit. Les Zimbabwéens sont les voisins des Sud-Africains, les plus nombreux parmi les migrants et les plus détestés. Parce qu’ils sont, de loin, mieux éduqués que les Noirs Sud-Africains et occupent des postes de cadres dans les entreprises. Souvent en outre, de vieilles haines ancestrales persistent entre les tribus.
Pour de nombreux Africains, les Sud-Africains sont tout simplement des ingrats, eu égard au soutien que toute l’Afrique leur a apporté pendant leur lutte contre l’apartheid. Mais les Sud-Africains ne voient pas les choses de la même façon. D’abord, la grande majorité des Sud-Africains noirs ne sait pas grand chose de l’Afrique. Souvent lorsqu’ils parlent du reste du continent, de la même façon que les Maghrébins, ils disent l’Afrique, comme s’ils n’y appartenaient pas. Ils disent, par exemple, « je ne connais pas l’Afrique » ou « je n’ai jamais été en Afrique ».
Les Ivoiriens avaient été choqués lorsqu’une artiste sud-africaine de passage en Côte d’Ivoire avait dit qu’elle n’avait jamais entendu parler d’Alpha Blondy, le demi-dieu de la musique en Côte d’Ivoire. C’est que, jusqu’à présent, les Sud-Africains sont davantage tournés vers les États-Unis ou l’Europe que vers le reste du continent. Durant l’apartheid, la propagande du pouvoir blanc présentait le reste de l’Afrique comme un vaste océan de misère dévoré par les guerres, et les Noirs avaient fini par se convaincre que leur situation était plus enviable que celle des autres Africains. La forte émigration des Subsahariens vers leur pays n’a fait que les conforter dans cette vision des choses.
Une libération qu’ils ne doivent qu’à eux-mêmes
Concernant leur libération, ils sont convaincus qu’elle est le fruit de leur seule lutte, à laquelle le reste du continent n’a pas du tout participé, à l’exception des pays qui bordaient l’Afrique du Sud et qu’on appelait « les pays de la ligne du front » (le Zimbabwe, la Tanzanie, le Botswana, la Zambie, l’Angola et le Mozambique). Alors, les Sud-Africains noirs ne se sentent aucunement redevables envers le reste du continent pour quoi que ce soit. Et d’ailleurs, les violences xénophobes sont souvent instrumentalisées par des responsables politiques pour masquer leur incapacité à répondre aux besoins de leurs populations.
Cependant, force est de reconnaître que l’Afrique du Sud n’a pas le monopole de la chasse aux étrangers sur le continent. Ou dans le monde. Rares sont les pays africains dont la population n’y a pas succombé un jour. C’est ce qu’on observe actuellement dans plusieurs pays du Maghreb. L’Amérique de Donald Trump s’y livre aussi, avec les exactions de sa police de l’immigration et les brutales expulsions de migrants vers des pays africains. Et l’on voit son ombre planer dangereusement sur le continent européen.

