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Boncana Maïga, le maestro qui a marié le Mali et La Havane

Boncana Maïga (au centre), avec Jospinto et Juancito, deux grandes voix du Bénin et de La Havane, mai 2019, Paris.

Boncana Maïga, disparu le 28 février 2026 à Bamako, restera comme l’un de ces rares musiciens dont le nom se confond avec une esthétique tout entière : celle du pont patiemment jeté entre l’Afrique de l’Ouest et les Caraïbes, entre le fleuve Niger et le Malecón de La Havane. Flûtiste élégant, arrangeur redouté, pédagogue discret mais exigeant, il aura façonné pendant plus d’un demi‑siècle le son moderne d’une Afrique à la fois fidèle à ses racines et pleinement mondialisée.

Par Adama Drame

Les origines d’un maestro

Né en 1949 à Gao, dans le nord du Mali encore Soudan français, Boncana Issa Maïga grandit dans ces années d’indépendance où la culture est pensée comme un instrument de souveraineté nationale. Très tôt, le jeune homme se distingue au sein du Negro‑Band, formation avec laquelle il sillonne le pays et apprend le métier sur scène, au contact direct du public.

En 1963, il obtient, avec neuf (9) autres jeunes, une bourse pour Cuba, destination autant idéologique que musicale pour le Mali socialiste présidé alors par Modibo Keïta. À La Havane, il se forme à la flûte et au saxophone, forgeant un vocabulaire où la clave cubaine se mêle aux cadences sahéliennes, et il participe en 1965 à la fondation de Las Maravillas del Mali, pionnier du métissage afro‑cubain. L’orchestre est formé par lui et six des dix autres jeunes. Les trois autres ont été renvoyés au Mali pour des raisons assez troubles.

Les sept (7) Merveilles du Mali feront un tabac avec leur premier album dont le morceau culte est « Rendez-vous ce soir chez Fatimata », qui sera longtemps à la tête des hit-parades des radiodiffusions africaines.

L’architecte d’un son afro‑cubain

De retour en Afrique, Boncana Maïga ne se contente pas d’être instrumentiste : il devient architecte sonore, bâtisseur d’orchestres et d’identités musicales. Les autorités d’alors imposent aux Maravillas la promotion des instruments du terroir. Las Maravillas del Mali est  rebaptisé Badéma national.

En 1974, Boncana s’exile en Côte d’Ivoire. Dans son pays d’adoption, il dirige pendant des années l’orchestre de la Radiodiffusion et Télévision ivoirienne (RTI), forme des générations de musiciens et affine sa réputation d’arrangeur capable de révéler la voix d’un artiste autant que l’âme d’un morceau.

En 1992, il franchit un cap avec Africando, projet cofondé avec le producteur Ibrahima Sylla. Cette formation panafricaine, qui marie voix ouest‑africaines et orchestration salsa, propulse la musique afro‑latine sur les scènes internationales, faisant du maestro malien l’un des cerveaux du renouveau afro‑cubain.

Le passeur et le pédagogue

Boncana Maïga est aussi l’homme de l’ombre derrière nombre de carrières emblématiques. Il accompagne, arrange ou dirige des artistes aussi divers qu’Ami Koïta, Oumou Sangaré, Aïcha Koné, Alpha Blondy ou Manu Dibango, confirmant son rôle de catalyseur plus que de simple collaborateur.

Sa vision dépasse le studio : à partir de 2001, il devient le visage de “Stars Parade”, une émission musicale diffusée d’abord sur CFI puis sur TV5 Monde, vitrine d’une Afrique musicale moderne, plurielle, loin des clichés folklorisants. De retour au Mali au milieu des années 2000, il crée Maestro‑Sound Mali, structure de production et d’enregistrement, et co‑anime l’émission “Tounkagouna”, dédiée à la découverte de nouveaux talents, fidèle à son rôle de passeur entre générations.

Cinéma, studios et rayonnement international

La caméra aussi fera appel à son oreille. Dans les années 1980, il signe la musique d’Aya puis du film culte Bal Poussière d’Henri Duparc, avant de composer, en 2004, la bande originale de Moolaadé d’Ousmane Sembène, confirmant sa capacité à mettre en musique les grandes narrations africaines. Son passage par des studios de référence, jusqu’au Tuff Gong de Kingston, entérine sa stature d’expert international, consulté pour son savoir‑faire plus que pour son exotisme.

Partout, la même signature : un goût pour les orchestrations précises, un sens de la mélodie immédiatement mémorisable, et cette façon d’inscrire la syncope cubaine dans la mémoire rythmique mandingue sans que l’une ne trahisse l’autre. Boncana Maïga ne copiait pas Cuba, il traduisait l’Afrique en langue latino.

Un héritage pour plusieurs générations

Le 28 février 2026, à 77 ans, le maestro s’éteint à Bamako, salué par les autorités maliennes comme par le monde de la culture, qui perd là l’une de ses figures les plus respectées. Les médias publics rendent hommage à une “figure emblématique” qui aura marqué plusieurs générations par son talent, son exigence artistique et son sens de l’innovation, formule qui résume autant l’homme que l’œuvre.

Son héritage se lit dans les catalogues discographiques, dans les archives télévisées, mais surtout dans les réflexes de milliers de musiciens africains pour qui la salsa n’est plus une musique importée, mais un dialecte familier de la grande langue africaine. En reliant Gao, La Havane, Abidjan, Paris, Bamako et au‑delà, Boncana Maïga aura prouvé qu’un orchestre bien dirigé peut parfois en dire plus long sur l’histoire d’un continent que bien des discours.

Avec lui (à la flûte, au guiro et au saxophone), disparait la 7e Merveille du Mali. Aliou Traoré (violon), Dramane Koulibaly (flûte), Kalilou Traoré (piano), Moustapha Sakho (violon), Salif Traoré (contrebasse) et Tapo Bah (percussions), les autres Merveilles l’ont devancé dans le repos éternel.

Dors en paix MAESTRO !