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Au Mali, Moscou dit « niet » au scénario syrien

Assimi Goïta, l'ambassadeur russe, Igor Gromiko et des officiers d'Africa Corps

Assimi Goïta, l'ambassadeur russe Igor Gromiko et des officiers d'Africa Corps, le 28 avril 2026 au Palais de Koulouba.

Défaite majeure pour les uns, simple repli tactique pour les autres : après la chute de Kidal et de Tessalit, les revers des forces russes au Mali ont relancé les interrogations sur leurs capacités et leur stratégie. Mais au-delà du choc militaire, un autre enjeu s’est imposé : l’espoir, du côté des assaillants djihadistes et indépendantistes, de voir se reproduire un « scénario syrien », dans lequel les Russes se tiendraient à l’écart du conflit. Une hypothèse que Moscou a rapidement écartée, réaffirmant son engagement aux côtés de Bamako.

Par Leslie Varenne

Africa Corps au Mali, lieu et date non précisés (African Initiative).

Kidal, un symbole

Dès « la chute » ou la « libération » de Kidal – selon le camp où on se place – les analystes ont multiplié les lectures très critiques de la stratégie russe au Mali. À l’instar du Financial Times, nombreux sont ceux qui ont présenté la reprise de cette ville, par les rebelles du FLA (Front de libération de l’Azawad) alliés au JNIM (Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin), groupe affilié à Al-Qaïda et dirigé par Iyad Ag Ghaly, comme une « humiliation » pour Moscou. Le retrait de l’Africa Corps, successeur des paramilitaires de Wagner, est ainsi décrit comme un revers majeur.

Si, pour certains de ces commentateurs, il s’agit d’une revanche symbolique liée au ressentiment envers le pouvoir de Bamako et ses partenaires russes depuis le départ forcé des forces françaises du Sahel, il n’en reste pas moins que la perte de Kidal constitue, en effet, une catastrophe. Son ampleur est à la mesure des manifestations et des nombreuses célébrations qui avaient accompagné sa reprise par les autorités maliennes et leurs partenaires en novembre 2023. Kidal est plus qu’une ville : elle est le symbole des rébellions touarègues contre l’État malien. Le 25 avril au matin, la petite localité est tombée comme une feuille morte, tout s’est joué dans les premières heures. Les combats ont été courts mais intenses.

Une évacuation négociée

L’Africa Corps ne communique pas sur ses pertes, néanmoins plusieurs sources évoquent de nombreux morts et blessés dans ses rangs. À ce bilan s’ajoutent les pertes subies lors des attaques contre les camps militaires de Sévaré et Gao, où un hélicoptère piloté par un équipage russe a été abattu. Ces éléments infirment, au passage, les rumeurs selon lesquelles les Russes auraient abandonné le terrain sans combattre. Côté malien, le décompte est encore plus lourd, puisqu’aux nombreuses victimes s’ajoutent des centaines de prisonniers.

Dans les heures qui ont suivi, des négociations entre l’Africa Corps et le FLA ont permis un retrait sécurisé des forces russes et maliennes le 26 avril. Ces pourparlers auraient été facilités par l’Algérie, même si Moscou disposait également de ses propres canaux, notamment avec la libération, mi-avril, de deux géologues – un Russe et un Ukrainien retenus en otage par le JNIM pendant deux ans. Quoi qu’il en soit, environ 400 militaires Russes et Maliens ont ainsi été évacués sous escorte vers d’autres positions. Ce retrait, obtenu sans affrontement direct, pourrait éclairer la stratégie poursuivie par le JNIM.

De Kaboul à Damas, comprendre le « scénario syrien »

Dans un communiqué diffusé dans la soirée du 25 avril, le JNIM revendique les assauts de la veille, dénonce l’alliance entre la junte malienne et Moscou, mais, fait notable, n’exige pas le départ immédiat des Russes. Au contraire, il encourage l’Africa Corps à rester en dehors des combats, afin de pouvoir établir une « relation future équilibrée et efficace ». Le message est clair : Iyad Ag Ghaly espère voir les Russes se mettre en retrait, comme cela s’est produit en Syrie en décembre 2024, lors de la chute de Bachar el-Assad. L’allié du régime s’efface et cesse de soutenir le pouvoir en place…

Pendant longtemps, le patron du JNIM a regardé du côté de Kaboul, s’inspirant du modèle taliban, fait de patience stratégique et d’usure. L’idée du modèle syrien a germé dans son esprit et celui de ses soutiens après l’arrivée au pouvoir à Damas d’Ahmed al-Sharaa, alias Abou Mohammad al-Joulani.

Le parcours du nouveau maître de Damas est, à ce titre, saisissant. Ancien combattant de l’État islamique en Irak, proche d’Abou Bakr al-Baghdadi, il est ensuite envoyé en Syrie, où il fonde le Front al-Nosra affilié à al-Qaïda, avant de se débarrasser de l’encombrant compagnonnage d’une organisation terroriste. Devenu chef de Hay’at Tahrir al-Sham (HTS), il s’impose comme l’homme fort du nord-ouest syrien avant de lancer, avec l’appui de la Turquie, l’offensive éclair qui précipite la chute de Damas.

« Un leader charismatique »

En quelques jours, celui dont la tête était mise à prix à 10 millions de dollars par Washington change d’image : nouvelle coiffure, barbe raccourcie, costume élégant… En mai 2025, il monte les marches de l’Élysée. En novembre de la même année, il reçoit les honneurs de la Maison Blanche. Donald Trump déclare à cette occasion : « L’homme qui dirige la Syrie était à la tête d’organisations redoutables. C’est un homme assez dur. » Puis il a poursuivi avec des amabilités : « Je l’aime bien, je m’entends bien avec lui, c’est un leader charismatique ». Cette normalisation d’un ancien chef d’une organisation terroriste qui a fait trembler les Syriens durant plus d’une décennie a légitimement suscité des convoitises.

Le patron du JNIM, lui-même désigné ennemi public numéro un par Emmanuel Macron lors du sommet du G5 Sahel à N’Djamena en avril 2021, a parié sur une évolution comparable : un effondrement militaire, la chute de Bamako, suivie d’un repositionnement des acteurs internationaux.

La Syrie, un modèle ?

Qu’Iyad Ag Ghaly s’inspire de ce scénario pour des intérêts bien compris et pour sortir d’une logique purement militaire, s’entend. En revanche, que le porte-parole du FLA, Mohamed Ould Ramadan, écume les plateaux de télévision pour affirmer que «l’expérience syrienne est inspirante » relève soit d’un cynisme absolu, soit d’une profonde méconnaissance des réalités syriennes. En quoi cette expérience serait-elle inspirante ? Depuis l’arrivée au pouvoir d’Ahmed al-Sharaa, de nombreuses exactions ont été documentées par des ONG et des organisations internationales. Massacres de civils alaouites dans les régions côtières, violences contre les Druzes à Suwayda, attaques contre des communautés chrétiennes : loin d’apparaître comme un processus stabilisateur, la transition syrienne s’accompagne de fortes tensions communautaires et de violences persistantes.

Prendre ce pays pour modèle alors même que le Mali est confronté à des tensions similaires est a minima hasardeux. D’autant que la Syrie reste profondément fracturé, pris en étau entre la Turquie et Israël. Derrière l’image d’un pouvoir normalisé, la fragmentation du territoire et les tensions persistent. Par ailleurs, le pouvoir d’Al-Sharaa est loin d’être stabilisé.

En outre, le contexte malien est très différent. Si Moscou se retirait à ce stade du conflit, il prendrait le risque de fragiliser une grande partie de ses partenariats africains. Depuis dix ans, la Russie a beaucoup investi sur le continent qu’elle a érigé en pilier de sa politique étrangère. Abandonner le Mali en pleine guerre reviendrait à entamer sa crédibilité auprès de tous ses alliés, notamment au sein de l’Alliance des États du Sahel.

Le message du Kremlin a d’ailleurs été sans ambiguïté. Trois jours après les premiers affrontements, le président Assimi Goïta a rencontré l’ambassadeur Igor Gromyko, accompagné d’officiers de l’Africa Corps, venu réaffirmer la solidité du partenariat russo-malien. Le 30 avril, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov déclarait que la Russie « poursuivra la lutte contre l’extrémisme et continuera d’apporter son soutien aux autorités maliennes ». En d’autres termes, là où certains espéraient une auto-neutralisation russe, Moscou a clairement répondu : « niet ».

Un verrou militaire, une impasse politique

Cependant, sur le terrain, la situation reste extrêmement mouvante, le brouillard de guerre est épais, avec de la propagande dans chaque camp. Les forces armées maliennes (FAMA) et l’Africa Corps ont gardé le contrôle de Bamako, de Kati et des zones du centre et du sud du pays. Mais dans le nord, Kidal et Tessalit sont passées sous contrôle du FLA. Tandis que le JNIM poursuit ses pressions sur la capitale qu’il tente d’assiéger. En réponse, les frappes aériennes se poursuivent et les patrouilles conjointes maliano-russes tentent de contenir l’avancée des groupes armés.

Néanmoins, le « scénario syrien » ne s’est pas matérialisé. Ni dans l’effondrement rapide du pouvoir à Bamako, qui était le premier objectif de l’offensive du 25 avril, ni dans un retrait russe.

Cela ne signifie pas pour autant que la situation soit maîtrisée. Tous les scénarios restent ouverts : enlisement, fragmentation progressive du territoire, ou reconfiguration du dispositif autour des centres de pouvoir. Avec des effectifs limités, environ 2 000 hommes, et la perte de positions clés comme Tessalit, la capacité à contrôler durablement le nord paraît fragilisée.

La Russie doit désormais faire face à une situation complexe. Elle se retrouve prise au piège : elle est engagée dans un conflit où elle assure la survie du pouvoir de Bamako, sans avoir la main sur les décisions politiques qui, seules pourtant, pourront décider de l’issue du conflit. Une configuration qui n’est pas sans rappeler celle que Moscou a connue en Syrie !

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