Alain Juillet (2) : « La France aurait tenu une semaine en Ukraine »

Alain Juillet est à la fois un homme de terrain, un maitre du Renseignement, un spécialiste de l’Intelligence Economique, de la stratégie d’entreprise et de la gestion de crise. Après un premier entretien sur la guerre en Ukraine, il répond, ce lundi 26 décembre, aux interrogations sur la capacité du système français de défense nationale à répondre aux défis du moment. « Il faut repenser complètement, déclare-t-il à Mondafrique, notre stratégie militaire ».

Un entretien avec Joelle Hazard

  • L’ONU et le Conseil de sécurité sont-ils encore adaptés à l’ordre mondial qui se profile ?

La réponse est évidemment Non, pour une raison très simple : c’est que l’ONU, avec son Conseil de sécurité, a été créée juste après la deuxième guerre mondiale, à un moment où les rapports de force, ou plutôt les rapports de puissance, entre les pays et les continents étaient, dans un certain style, entre les vainqueurs de la guerre, que l’on retrouve d’ailleurs dans le Conseil de sécurité – qui les réunit. Depuis tout a changé.

Il y a désormais des pays émergents. Regardez l’Inde, qui se place devant nous au niveau mondial et qui est devenue la cinquième puissance mondiale. Regardez la puissance de la Chine ! Regardez les pays qui émergent, l’Indonésie, le Brésil ou l’Afrique du Sud ! Tout ceux-là ne sont pas représentés. Il est évident que la composition du Conseil de sécurité de l’ONU n’est pas représentative de la réalité du monde d’aujourd’hui, et l’ONU, elle-même, avec ses commissions, avec son système, on voit bien qu’elle fonctionne très mal, parce que les grandes puissances et les très grandes puissances peuvent tout bloquer. À partir de ce moment, il ne peut pas y avoir d’échange, puisque les dispositions sont imposées par certains. Donc, il faut tout repenser.

En réalité, il nous faut repenser le système mondial, repenser complètement tous les équilibres et les organisations internationales, qui ne correspondent pas à la réalité d’aujourd’hui. Bien sûr, pour nous, Occidentaux, ce sera très dur à vivre, parce qu’on se dira : « Mais nous, on va perdre des positions ! » Eh oui ! On perdra des positions, parce qu’on a régressé, à l’échelle mondiale. Il faut le reconnaître. Il faut l’admettre. On ne peut plus prétendre être les leaders du monde quand on est tout petit.

  •    Notre armée qui était principalement mobilisée à l’étranger serait-elle capable de faire face avec des armes conventionnelles à une attaque sur le territoire national ? 

La réponse est encore Non. La réponse a été donnée par le chef d’état-major des armées françaises, par le général Burkhard. Une commission parlementaire a travaillé sur la question. Il est évident que nous avons nous-mêmes conçu, dans le passé, une armée qui était ce qu’on appelle une « armée de projection », c’est-à-dire capable d’être envoyée loin de nos bases pour combattre « en extérieur ».

C’est fait à partir de beaucoup de Forces spéciales, d’hommes et de femmes capables de mener des opérations commando de surveillance de zones, des choses qui sont classiques dans des guerres extérieures, mais qui sont totalement inadaptées à la réalité du terrain dans un conflit comme celui d’aujourd’hui, en Ukraine… Quand on voit ce qui se passe sur place, avec l’importance de l’artillerie, avec l’importance des drones, avec l’importance des lignes logistiques !

Il faut que nous repensions complètement notre outil militaire ; et cela pose d’énormes problèmes, parce que, comme chacun sait, la France n’est pas riche aujourd’hui. Elle a des dettes partout et elle ne peut pas s’endetter plus, mais, d’un autre côté, il lui faut investir dans le domaine militaire pour refondre, pour reconstruire une nouvelle armée capable, je dirais, de faire la guerre en Europe, chose que nous ne pouvons pas faire aujourd’hui.

Si l’on analyse les rapports des uns et des autres, il semble bien que nous, à la place des Ukrainiens – sur le plan technique, sur le plan des munitions en particulier – on aurait pu tenir, semble-t-il, une semaine ! Cela veut dire qu’au bout d’une semaine, on aurait arrêté de faire la guerre. C’est exactement cela !

On voit que les Américains et l’OTAN aident l’Ukraine. Peut-être que si nous étions attaqués nous-mêmes, d’autres nous aideraient, mais, quand même, nous serions dans une situation désespérée ! Donc, il faut effectivement tout repenser.  Et cela va coûter très cher

  • Dans ces conditions, est ce que l’Europe de la Défense se fera, étant donnée la préférence fréquente de nos voisins pour l’armement américain ? 

L’Europe de la Défense ?!  Il n’y a que les Français qui y ont cru ! Il faut le savoir. Jamais, les Allemands n’ont cru à l’Europe de la Défense. Madame Merkel avait une stratégie calée sur trois piliers : celui de la défense américaine dans le cadre de l’OTAN, celui des Énergies avec les Russes et celui du développement économique avec les Chinois. Jamais il n’avait été question de « Défense Européenne ». La Défense, c’était l’OTAN. L’OTAN, c’était les États-Unis.

C’est pour cela que Trump avait piqué une grande colère en disant : « Il faut que vous investissiez de l’argent dans la défense : 2% du PIB dans tous les pays européens, parce que les Américains en ont marre de payer pour vous ! ». 

La Défense Européenne n’existait pas. Mais nous, les Français, on a toujours voulu de la Défense Européenne, pour deux raisons : nous souhaitons avoir une Europe forte, pas inféodée à des puissances étrangères, et puis, aussi, parce que nous sommes le pays d’Europe qui a la plus grosse industrie de défense et qu’on espérait bien pouvoir vendre nos outils de défense, nos avions, nos bateaux et autres  aux pays de l’Europe.

Le moins qu’on puisse dire actuellement, c’est que nous n’en vendons pas en Europe. Nous en vendons aux autres pays du monde, mais sur l’Europe, c’est un désastre. Il faut en tirer les conséquences.

  •  l’Avion de combat européen qui devrait remplacer d’ici 2040 les avions Rafale français et les avions Eurofighter allemands et espagnols sont à nouveau à l’ordre du jour. Dassault et Airbus auraient trouvé un accord, après plus d’un an de blocage. Est-ce une Utopie ?

 Il faut être réaliste.  En Europe, les Italiens et les Anglais ont décidé de faire leur propre avion de chasse, comme nous avec le Rafale. Nous avons mis deux à trois ans pour nous mettre d’accord avec les Allemands pour lancer un projet de système de combat aérien du futur (SCAF), le remplaçant du Rafale. Mais dans le même temps, voilà que les Allemands achètent les F-35 américains – et tous les pays d’Europe alentour en font autant. Donc il faut arrêter.

Si, un jour, il y a un SCAF, il sera français, je vous le dis, je prends mes risques. S’il y en a un jour, il sera comme le Rafale, financé à 100% ou presque par la France, peut-être aussi par l’Espagne, mais, en tout cas, par la France, et il sera vendu en dehors de l’Europe.  Sinon on n’en sortira pas. Malheureusement, car je ne vois pas d’autre solution.

Quant à la déclaration officielle selon laquelle « on se serait mis d’accord entre Allemands et Français », voilà comment cela s’est effectivement passé : les Allemands sont à l’origine de cette déclaration, parce que les Français poussaient des cris, en disant : « C’est scandaleux ! Dans tous les contrats – pour le Tigre, pour l’avion patrouilleur, pour le char, dans tous les projets – vous nous laissez tomber ! Il y en a marre »

Du coup, les Allemands disaient : « Mais non, mais ça y est, on va se mettre d’accord pour le SCAF… » Du coup, le gouvernement français, à qui l’on disait : « Mais attendez l’Europe de la Défense… vous rigolez !», répondait « Mais, pas du tout, nous avons le SCAF ! » Et après, vous avez Dassault, qui dit « …ben oui, on s’est mis d’accord… ».

Si c’était vraiment un accord loyal et sincère, c’est Dassault qui aurait dit le premier qu’il avait un accord, et non pas les gouvernements. On est dans la politique, on n’est pas dans le réalisme…

  • La France quitte le Mali. Elle est de plus en plus conspuée en Afrique sur les réseaux sociaux et tenue à distance par les juntes militaires qui ont pris le pouvoir. L’opération Barkhane, c’est fini ! Mayotte, territoire français, explose ! Ces soubresauts sont-ils les dernières manifestations de la décolonisation et de la « Françafrique », ou bien sont-ils le résultat des erreurs commises par la diplomatie française ?

Je crois qu’il faut faire la part des choses. D’abord, il ne faut pas oublier que l’armée française n’a pas été en Afrique pour des raisons colonialistes, ce que voudraient nous faire croire certains, alors que ce n’est pas vrai. Elle est allée en Afrique, car elle avait été appelée par des gouvernements africains qui perdaient pied devant la montée du djihadisme. C’est ce qui est arrivé au Mali, mais ce n’est pas qu’au Mali ! Il y a eu le Burkina Faso, il y a eu le Tchad, il y en a eu plein. Et donc les Français ont dit OK ! On va vous aider

Il y a eu deux étapes : une première opération avant Barkhane ; une opération ponctuelle des Forces de projection. On allait là où il y avait des Djihadistes et on les détruisait. Cela a très bien marché. On a fait notre boulot et on a vraiment donné un grand coup aux Djihadistes.

L’erreur que nous avons faite – probablement parce qu’on avait réussi – est qu’on a cru qu’on pourrait ensuite contrôler la zone, qui est une zone immense, allant de la Mauritanie au Nigeria ! On a cru qu’on pourrait contrôler la zone avec nos hommes, avec les quelques milliers de militaires français qu’on avait là-bas. Imaginez que je vous dise : « Demain matin, nous allons contrôler de Gibraltar à Moscou et de Londres à Belgrade… et on va contrôler tout cela avec 3000 hommes ! » Vous direz que ce n’est pas sérieux. On ne peut pas contrôler une zone pareille avec 3000 hommes. Et là, on voit la réalité du problème. Nous avons voulu faire du contrôle de terrain sur une zone trop grande par rapport à nos moyens.  

Et l’autre volet, c’est que nos soldats – qui sont indiscutablement de très bons professionnels, il n’y a pas de doute là-dessus, tout le monde le reconnaît, et qui ont une expérience que n’ont pas les combattants des autres pays européens – n’ont pas su, au Mali comme ailleurs, créer le contact avec la population. On est passé du profil des commandos, qui n’étaient là que pour détruire des gens faisant du mal aux populations locales, à l’idée fausse qu’ils étaient des troupes d’occupation.

Les gens ne nous ont plus perçu comme ceux qui sont là pour leur rendre service mais comme des gens qui viennent pour les occuper. C’est un peu votre question « Est-ce que ce n’est pas la Françafrique ? »  C’est cela !  Les gens ont cru qu’on était encore à l’époque de la colonisation et de la Françafrique. Ce qui n’était pas vrai mais qu’on leur a laissé croire. Ce qui peut laisser penser, et c’est votre dernier point, qu’il y a eu des erreurs diplomatiques. Parce qu’on a laissé croire, parce qu’on s’est mal exprimé, on n’a pas fait d’effort auprès des populations, on ne les a pas aidées, alors… résultat de l’opération, on a été vus comme des envahisseurs et non pas comme des libérateurs. Donc c’est un problème qui est beaucoup plus psychologique qu’autre chose.

Mais, bien sûr, nos ennemis, nos ennemis de l’intérieur et les autres, sont toujours avec les mêmes slogans « Ça y est, c’est la Françafrique… » Ce n’est pas cela du tout ! Nos soldats actuels n’ont rien à voir avec tout cela ; c’est simplement que nous n’avons pas su devenir amis avec les populations. On s’est fait détester, on s’est fait détester au Mali. Je vais vous donner un exemple.

Au Mali, il y avait des militaires africains qui se battaient auprès de nous. On n’a jamais entendu les commentateurs militaires français, l’armée française qui était là-bas, après une opération, dire : « Eh bien, les troupes du Mali, par exemple, le Deuxième Régiment ou la Troisième Compagnie, a fait un boulot formidable ! ». On ne parlait que des Français… Évidemment, cela vexe les gens. Ils ont eu des morts comme nous, qui se sont battus comme nous, ils ne comprennent pas qu’on ne parle pas d’Eux. Voilà un exemple.

  • Q     L’Etat Libanais est en ruine. La France paraît démunie face à ce délabrement. Les élections présidentielles restent inféodées aux pays voisins. L’influence de la Syrie, entre autres, est-elle toujours aussi importante au Liban qu’elle a toujours été ?

Le Liban est en ruines, parce que le Liban ne s’est pas remis de tout ce qui s’y est passé, successivement, avec tous les conflits et, en particulier, les tensions entre les communautés. Le Liban a été conçu avec un régime construit autour des communautés maronites, chiites, sunnites et druzes. Au Liban, aujourd’hui, il n’y a plus rien. L’Industrie ne marche pas, les structures ne marchent pas. Rien ne marche au Liban.

Ce n’est pas parce qu’on va changer un gouvernement qu’on va l’améliorer en 24 heures, ce n’est pas vrai ! Ce qu’il faudrait, c’est reconstruire progressivement le pays. Mais, d’abord, Israël n’y a aucun intérêt. Tant que le Liban est faible, Israël peut en tirer parti en exploitant beaucoup plus vite que lui les champs gaziers et pétroliers qui se trouvent en Mer. Encore faudrait-il que les problèmes internes du pays soient réglés. On parle aujourd’hui d’un plan de reconstruction de l’Ukraine, mais, en ce qui concerne le Liban, plutôt que de dire : « Il faut changer le gouvernement !», on ferait mieux de dire : « Faisons, au niveau international, un plan de reconstruction du Liban pour remettre en état le pays. »

Mais ce sera très difficile pour une autre raison : nous voyons le Liban – les Français en particulier – comme la Suisse du Moyen-Orient, parce que le pays a été, pendant très longtemps, le centre financier du Moyen-Orient. Tout l’argent venait là. Les gens des Émirats et de l’Arabie saoudite, quand ils voulaient s’amuser, faire la fête, boire de l’alcool et voir des filles, allaient au Liban. Donc, c’était la Suisse sur le plan financier pour les uns et en même temps un lieu de détente et de plaisir pour tous les autres. C’est fini. Parce qu’entre temps, Dubaï s’est chargé de remplacer le Liban sur ce plan-là et que Abu Dhabi est devenu la plateforme financière numéro un. Le Liban, en plus, ne peut plus espérer redevenir ce qu’il était avant. Donc, il est effectivement en très mauvaise posture. 

La Syrie n’a pas actuellement d’influence au Liban, la Syrie est elle-même en difficultés. Elle essaye de survivre, en dépit de conflits internes entre les différentes oppositions, les Djihadistes wahabites de tendance islamiste, d’un côté, et les partisans de Bachar el Assad, c’est-à-dire les Alaouites, les Chrétiens, les Juifs, les Chiites, enfin bref, tout ce qui n’est pas Sunnite, de l’autre. Et vous avez les Kurdes, qui se cherchent en ne sachant pas s’ils sont … par moment ils sont pro-syriens, par moment ils sont … ça dépend de ce que fait Ankara. La Syrie a tellement de problèmes qu’elle n’a pas le temps de s’occuper du reste. Donc elle n’influence plus de l’autre côté.

  •  Après la présidence de Jacques Chirac les relations entre la France et l’Algérie n’ont cessé de se détériorer. Le président Macron a tenté un rapprochement. Il y a eu quelques signaux positifs rapidement démentis par les faits.  Comment expliquez-vous cette difficulté qu’il y a « à se retrouver » ?

D’abord, il y a une chose qu’il faut bien regarder. Il a trois pays dans le Maghreb, le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Quand le Maroc a pris son indépendance, grâce au Sultan du Maroc, Mohamed V, tout de suite les relations ont été des relations de pays à pays, sans aucune animosité. Si vous regardez ce qui se passe au Maroc, bon, on n’a pas chassé les Français, on n’a pas chassé les Juifs, on n’a pas …tout le monde est resté. Ceux qui voulaient rester sont restés. Et c’était connu : entre les présidents français et les rois du Maroc, bon, jusqu’à Chirac, et même sous Sarkozy, c’étaient des relations excellentes.

Avec la Tunisie, il n’y a jamais eu de problème non plus. On n’avait pas les mêmes échanges, mais tout de même de très bonnes relations avec les Tunisiens, ça se passait très bien.

Avec l’Algérie, on a un problème depuis le début, qu’on n’arrive pas à résoudre… Bien sûr, moi je suis Français, mais je pense sincèrement que ça tient plus à Eux qu’à nous. Pourquoi ? Et ça se comprend, c’est historique ! Le Maroc est une puissance qui existait en tant que royaume en l’an 900 ça fait douze cents ans, que dis-je ? Oui, onze cents ans que le royaume de Fez existe, donc ils ont une Histoire. Les Marocains n’ont pas besoin de se construire une Histoire ; ils ont une Histoire réelle.

Quand vous voyez l’Algérie… l’Algérie, elle, s’est créée – quand je dis ça, cela ne leur plaît pas, je les comprends – elle s’est construite grâce à la guerre. Avant, c’était un protectorat turc, ce n’était pas un pays, c’était une zone. Avant, il y avait eu les Espagnols, qui avaient envahi la région. Il y avait eu les Arabes, les bédouins du désert, qui étaient passés pour remonter justement vers l’Espagne. La première fois où, véritablement, ce pays a pris conscience d’être un pays, ça a été au moment de la guerre d’indépendance. Avant il n’y avait une seule zone en Algérie qui avait une Histoire, c’était la Kabylie, avec la Kahena, reine guerrière berbère qui avait affronté les Omeyyades. Et c’est pour ça que la Kabylie est toujours restée une partie du pays très difficilement gérable par les Algériens, parce que ses habitants revendiquent au minimum une autonomie, en disant : « Nous, on a une Histoire ! Nous les Kabyles on a une Histoire qui date, une Histoire millénaire ! » Ce qui n’est pas le cas des autres.

Du coup, comme la référence pour eux c’est la guerre, et que la guerre c’était contre nous… l’ennemi, c’est toujours les Français ! Le Français, c’est celui qui est responsable de tout. Ça, c’est une réalité. Le deuxième élément qu’on n’arrive pas à résoudre, c’est que ça fait maintenant soixante ans que l’Algérie a eu son indépendance. Est-ce que, sérieusement, soixante ans après une indépendance, on peut encore dire que tout ce qui va mal, c’est la faute des envahisseurs qui étaient avant ? Non, après soixante ans, il faut reconnaître les choses en face. Si ça va mal, c’est peut-être qu’on a quelques torts. Et là, on voit bien que ce n’est pas ce qui se passe aujourd’hui. Aujourd’hui, la faute, c’est toujours nous.

Alors évidemment, quand les Français viennent et disent, comme on a vu et entendu le président Macron le dire : « Oui, on n’a pas été parfaits, loin de là, pendant la colonisation ! » …ce qui est vrai, car on n’a pas fait que des bonnes choses – on a fait des mauvaises choses, comme dans toute colonisation, quelle qu’elle soit, dans l’histoire du monde. Là-dessus, il ne faut pas se cacher. OK ! On a fait du mauvais, on a fait du bon. Maintenant, essayons de parler de l’avenir.

Et là, tout se bloque, parce que, tout de suite, ils vous disent : « Ah, mais non, nous on reste à l’Histoire d’avant. » Alors qu’il faut penser à l’Histoire d’après. Et je fais partie de ceux qui pensent que l’Algérie ne repartira vraiment que lorsque cette attitude aura changé.

L’Algérie est le pays le plus riche du Maghreb. Au Maghreb, c’est le pays le plus riche. Quand vous voyez les autres et le développement du Maroc, par exemple ! C’est invraisemblable de voir comment un pays beaucoup plus pauvre et sans Pétrole ni Gaz arrive à s’en sortir très bien ! On sait qu’il y a des problèmes. Comment peut-on régler ces problèmes ? Je pense qu’il y a toutes les solutions, toutes les possibilités en Algérie pour le faire.

Je pense que les Algériens ont des élites parfaitement capables. Ce qu’il faut, c’est qu’il y ait un changement de génération. Nous sommes avec des gens qui sont issus de cette guerre, il faut qu’on les change, il faut qu’ils changent, pour une jeune génération de cadres, hommes et femmes, formés en France, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Russie, où vous voudrez, mais qui, eux, savent ce que c’est que le monde moderne et soient prêts à l’affronter, ayant les capacités de se battre dans ce monde-là. Et le jour où cela va arriver, il n’y aura plus de problèmes entre nous, des problèmes normaux mais pas de problème particulier entre l’Algérie et la France, mais surtout, l’Algérie se redéveloppera alors et elle occupera la place qu’elle mérite.

C’est quand même le pays le plus fort et le plus riche de tout le Maghreb, et aujourd’hui, on ne peut pas dire que c’est merveilleux ! C’est le moins que l’on puisse dire.

  • . L’expertise française en matière de politique internationale, que ce soit à l’université, en diplomatie, dans la presse, les services de renseignement, est-elle en panne ? 

L’expertise dépend de la connaissance, mais elle dépend aussi des hommes ou des femmes et de leurs positions. Il est certain que la France n’a plus la position internationale qu’elle avait il y a 30, il y a 50 ans. On a progressivement abandonné ce qui faisait nos points forts. La Francophonie… La langue française ! Elle a commencé chez nous, même si elle a migré un peu partout, même si, aujourd’hui, il y a beaucoup plus de francophones en Afrique qu’il n’y a en France. Il faut bien reconnaître quand même que nous avons créé la langue, nous sommes à l’origine de la langue… Regardez la Francophonie, on l’a abandonnée ! Les derniers dirigeants de la Francophonie ? On a eu une Canadienne et, maintenant, on a une Rwandaise, qui ne sont pas de pays très proches de la France, ni l’une ni l’autre, d’ailleurs.

Quand vous regardez les ambassades, on était le deuxième réseau d’ambassades au niveau mondial, il y a 20 ans ; regardez ce qu’on est devenu aujourd’hui. Tous les jours, l’on en réduit. On réduit le nombre d’ambassades, cela coûte trop cher !

On avait des « Alliances Françaises », des lycées français à l’étranger. On avait une image internationale, qui était basée en particulier sur la culture et sur la diplomatie. Diplomatie, parce qu’on était une grande puissance, qui savait négocier, et la Culture, parce qu’on véhiculait notre culture au niveau mondial.

Il faut être honnête, la nôtre est en train de disparaître, parce que la culture anglo-saxonne, peu à peu, nous a mangés, à travers les films, à travers les télévisions à travers tout ce que vous voulez… et par le fait que nous n’enseignons plus la culture française à l’étranger dans nos écoles, dans des lycées ou des Alliances Françaises.

Vous me direz : « On ne le fait pas non plus en France ; on a perdu cette capacité culturelle, cette force culturelle que nous avions, même si elle reste sous-jacente, parce qu’on ne peut pas renier nos chefs-d’œuvre, nos auteurs ou nos musiciens. »

Sur le plan diplomatique, on a moins de représentations et on est plus petit. Donc, c’est beaucoup plus difficile de tirer son épingle du jeu. Je ne dis pas qu’on est en panne, je dirai qu’on est moins performants.

1 COMMENTAIRE

  1. Excellente analyse!on peut ajouter une illustration de tout cela:plus aucun chef d’Etat trancher ne vient se faire soigner en France depuis la fermeture du Val de Grâce, dont De Gaulle avait un des instruments de sa diplomatie.

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