Immigration, la génération des bébés Chirac

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Jacques Chirac sera le premier qui, réélu à l’Elysée en 2002, nommera dans son gouvernement une ministre issue de l’immigration et venue des quartiers difficiles, Tokia Saidi, qui ouvre la voie aux élites politiques issues de la diversité. Le bilan de Chirac restera mitigé.

Le lancement du mouvement« Unir » en 1996 marque l’apparition d’une génération de « bébés Chirac ». L’initiateur en est François Touazi, un diplomate subtil et cultivé. Ce fils de harki fit ses premières armes en politique sous la houlette de Roger Romani et de Jacques Toubon, des vieux grognards de la chiraquie. « Unir » réunit aussi bien les enfants de harkis que ceux des immigrés. Parmi eux, se trouvent Jeannette Boughrab, Tokia Saidi, la future secrétaire d’Etat de Jacques Chirac et son compagnon Oto Ferhati….

Quand Chirac défendait le métissage

 Un an après le lancement d’UNIR, le club Averroès se crée avec l’onction de l’Elysée, pour vanter le métissage auprès de rédactions trop uniformément blanches. Conseiller municipal indépendant de Suresnes où il est en charge de la voierie, Amirouche Laidi convie aussi bien Rachida Dati que Najat Vallaud Belkacem aux diners qu’il organise avec les grands noms des médias et de la politique.  Le premier invité du club est Etienne Mougeotte, patron de la rédaction de TF1. Nicolas Sarkozy en revanche devait conserver un souvenir mitigé du grand oral que lui font passer, sans complaisance, les amis d’Amirouche Laidi. Les mêmes n’hésitent pas, dans leur rapport annuel, à dénoncer « l’épuration ethnique » qui sévit au sein de France Télévision, ce qui leur vaut de perdre un procès. « Je défends, explique Amirouche Laidi, une certaine vision du vivre ensemble.»[3]

Les réseaux tissés par le club Averroès permettent l’embauche de quelques dizaines de journalistes et de réalisateurs issus de la diversité. Ces initiatives reçoivent un sérieux coup de pouce de Jacques Chirac après les émeutes de 2005 dans les banlieues. Soucieux de redresser l’image de la France, le chef de l’Etat convoque à l’Elysée les patrons de quelques grands medias en présence d’Amirouche Laidi [4].

-« Il existe un trop grand décalage entre les rédactions et la diversité de la société française. A la tète des grand médias, vous êtes le prolongement de la démocratie. Mobilisez vous ! Et agissez ! Sinon, je serai obligé de prendre des dispositions. »

-« Dans le service public, proteste Patrice de Carolis, nous avons quelques journalistes venus de la banlieue »

– Vous me faites penser, ricane Jacques Chirac, à ces vieilles dames qui ont leur pauvres.»

« Dans les cités, cela va mal »

Le 11 septembre 2001, les attentats terroristes détruisent les « twin towers » de New York, un coup de tonnerre dans un ciel trop calme. Nos élites politiques prennent peur. Le terrorisme –déjà !- serait à nos portes. Il faut, sans tarder, trouver des interlocuteurs crédibles au delà des boulevards périphériques. Quelques semaines plus tard, le chef de l’Etat, Jacques Chirac, se trouve à New York pour une session de l’ONU. Une petite réception est organisée  par l’ambassade de France, à laquelle sont conviés Julien Dray et Harlem Désir. Jacques Chirac prend à part le fondateur de SOS.

– « Dites Julien, dans les cités, cela va apparemment très mal.»

– « C’est sur », répond l’autre avec un brin d’ironie.

– « Nous avons des rapports des Renseignements Généraux, la violence est très présente. Que pensez vous de Malek Boutih? Je songe à le faire entrer au gouvernement, si je suis réélu à l’Elysée».[5]

En 2002, l’heure de Malek Boutih ne sonnera pas, mais Jacques Chirac en trouve la porte du gouvernement aux beurgeois. Le Premier ministre, Jean Pierre Raffarin propose un modeste secrétariat d’Etat au développement durable à la jeune Tokia Saifi qu’il a rencontrée au sein de son mouvement, « Démocratie libérale ». Le parcours politique de cette déçue de SOS Racisme débute, loin de la gauche, chez les amis de Brice Lalonde à « Génération Ecologie ». En 1986, Tokia créée avec son frère Nadir et son futur époux, Amo Ferrati, « Espace intégration ». Aidée par la riche famille Mulliez, l’association s’inscrivait à droite. On les vit recevoir, dès ces années là, des industriels et des policiers, qui n’étaient pas les interlocuteurs préférés des lascars des cités. « Nous étions une avant garde », veut croire Nadir Saifi (54 ans), attaché parlementaire au Sénat et inconditionnel de Daniel Con Bendit, le plus qualifié pour être « la voix des beurs ».Lorsqu’il parle de sa sœur Tokia, Nadir dit « nous », diablement fier de son parcours. « Nous appartenons, Tokia et moi, à une génération tournée vers le travail et l’intégration.» [6]

Jacques Chirac et Jean Pierre Raffarin ont choisi la sœur plutôt que le frère. ]« Il fallait une femme », tranche Zaïr Kaddidouche, inconditionnel de Jacques Chirac[8]. Les représentants de la diversité seraient-ils traités comme de simples variables d’ajustements ?  

« Le communautarisme d’en haut »

A l’image de la présence gouvernementale de Tokia, les parcours des jeunes des cités n’eurent rien de spectaculaire durant le règne de Jacques Chirac. L’ancien champion de judo, Mourad Ghazli pour qui le sport fut une formidable rampe de lancement, est ainsi largement revenu de ses engagements passés en faveur de la droite chiraquienne. Dès 1993, ce fils d’un harki d’Aubagne, militant au Parti Communiste, est conquis par Jacques Chirac. « L’ascenseur social était en panne, j’ai pris l’escalier », raconte ce père de huit enfants aux allures de Boudha qui, avec son formidable appétit de vivre, aura toujours mené plusieurs vies à la fois, dans le désordre : entrepreneur de BTP, conseiller municipal, cadre salarié à la RATP, animateur aux « Grandes Gueules » de RTL, auteur de livres, accroc des réseaux sociaux et enfin initié à la « Grande Loge Nationale de France ». [9]

En 2004, ce brillant et attachant provocateur décide de se présenter à la présidence de l’UMP contre Alain Juppé. Malaise dans les rangs. Sur cinq candidats, deux proviennent de la diversité, dont Rachid Kaci, l’ancien conseiller de Charles Pasqua qui fut le premier à s’afficher dans la galaxie beur en faveur de la droite musclée. Deux arabes d’un coup, bonjour les dégâts ! L’appareil du RPR est inquiet de l’image du mouvement à l’extérieur. Immédiatement, Amo Ferhati, le compagnon de Tokia Saif, toute nouvelle secrétaire d’Etat, passe un coup de fil à son ami Mourad Ghazli pour lui faire miroiter une promesse d’emploi. A condition qu’il fasse «un tandem avec Rachid Kaci ». Ce dont l’autre ne veut à aucun prix.

Il n’empêche, Mourad Ghazli a obtenu 0,88% des voix pour la présidence du mouvement gaulliste, la bonne jauge pour évaluer le maigre poids des arabes au RPR. Du coup, on le courtise. « Il faut qu’on se revoit ». En quelques mois, Philippe Douste-Blazy, secrétaire général de l’UMP en 2002, Renaud Donnedieu de Vabres ou Yves Jego lui font des offres de service. Chaque fois, la feuille de route est la même : organiser  des réunions pour les jeunes issus de l’immigration et dire tout le bien qu’il pense du maire ou du futur maire. Mais il ne donne pas suite. Pas question pour lui de jouer « les rabatteurs d’arabes ».

Un an avant les régionales de 2004, Mourad Ghazli est reçu par Jérome Monod, l’ancien patron du groupe Suez et le fidèle secrétaire général de Jacques Chirac qui veille, depuis l’Elysée, sur les arcanes de l’UMP. Un formidable quiproquo va s’installer entre les deux hommes, le haut fonctionnaire protestant et le lascar de banlieue.

-« Je suis jeune, courageux, fidèle au Président, explique Mourad Ghazli. Que me manque-t-il pour avoir des fonctions au sein de notre mouvement ?»

-« On a déjà nommé des gens de chez vous», lui répond Jérome Monod.

-« De « chez nous » ? De quoi parlez vous au juste? »

-« Je parle de Zaïd Keddadouche, de Jeannette Boughrab, de Hervé Mechri.»

-« J’ai peur que nous ne nous soyons pas compris, tranche Mourad Ghazli, je ne suis pas là pour être un arabe de plus.»

En guerre contre « le communautarisme d’en haut », ce franc tireur s’insurge contre « les élites politiques qui draguent les arabes dès que les caméras s’éloignent »[10]. «  Il est dommage qu’en politique, confie-t-il, beaucoup n’aient vu en moi que mon nom et mon teint un peu bronzé.» Et de conclure : « Tous ces beurgeois fréquentent le gratin au Flore ou à l’Elysée et ne mettent plus les pieds en banlieue. Or on se bat les couilles de la réussite individuelle. Il faut agir pour ceux qui restent sur le carreau.»[11] Plus surprenant, cet ancien militant laïque et chiraquien songe aujourd’hui à aller vivre dans la Turquie très islamiste du président Erdogan. Le voici qui loue sur les réseaux sociaux les qualités d’homme d’Etat du leader de l’AKP turque. « En France, tranche-t-il, nous sommes toujours considérés comme un problème quand Erdogan en Turquie parle d’amour et de fraternité ». Le climat actuel dans l’héxagone qui l’insupporte le pousse aussi à cet exil volontaire. Certains ne prétendent-ils pas, Manuel Valls en tète, que « l’Islam serait le nid de l’islamisme et l’islamisme le nid du terrorisme» ?[12]

Ce qui restera des années Chirac

Dans la lutte que Jacques Chirac avait annoncée, lors de sa campagne présidentielle de 1995, contre « la fracture sociale », l’ancien Président s’est contenté du service minimum: quelques nominations emblématiques; le lancement des grandes rénovations urbaines sous la houlette de Jean Luis Borloo, ministre de la ville; la création d’« internats d’excellence » qui n’ont pas fait recette. « Il restera pourtant l’image d’un Président, qui n’est pas suspect d’avoir établi une hiérarchie entre les Français », note le franco-marocain Khalid Hamdani, qui a été le premier franco-maghrébin à devenir secrétaire départemental du RPR en 1997[13]. Le musée des Arts Premiers, la cité de l’immigration, la non intervention de la France durant l’intervention américaine en Irak, la visite à risque en Israël en 1997 lorsque Jacques Chirac s’en est pris publiquement à la soldatesque de l’Etat hébreu: autant de signaux positifs envoyés vers les communautés issues du Maghreb. Aucune trace chez l’ancien Président, toujours d’après Khalid Hamdani, de ce « mépris républicain, pavé de toutes les hiérarchies symboliques de la République», qui caractériserait, selon lui, les élites françaises[14].

Sous cette bannière républicaine, Jacques Chirac entraine une partie de la gauche française à adopter, le 15 mars 2004, la loi emblématique interdisant le voile dans les collèges et lycées. Nommé le 23 octobre 2002 à la tète du Haut Comité à l’Intégration (HCI), la redoutable Blandine Kriegel nomme à ses cotés des chiraquiens pur jus comme Zaïr Keddadouche et la jeune Jeannette Bougrab,  ou un éditorialiste, Claude Imbert, qui revendique, totalement décomplexé, d’être « un peu islamophobe »[15].  Autant de ralliements permettront de préparer l’opinion publique la loi sur le voile. On verra Blandine Kriegel combattre Yazid Sabbeg puisque coupable, à ses yeux, de réclamer la discrimination positive et les statistiques ethniques, ferments du communautarisme. Dans la foulée, Jacques Chirac charge en 2003 une commission présidée par l’ancien ministre centriste et consensuel Bernard Stasi, fils d’un catalan et d’une cubaine et auteur, dès 1984, de « l’immigration, une chance pour la France », de réfléchir à l’application du principe de laïcité en France. Sous la férule de Blandine Kriegel devenue conseillère du chef de l’Etat à l’Elysée, la future loi se prépare dans ce cénacle consensuel. Par une manœuvre particulièrement habile, la commission Stasi s’ouvre largement aux chercheurs et écrivains progressistes comme Gilles Képel, Régis Debray ou Patrick Weil. 

L’alliance est scellée entre les chiraquiens et la gauche intellectuelle pour dénoncer les atteintes au principe de laïcité. Ces protections dureront qui donnent aujourd’hui encore dans la mémoire collective un vernis progressiste à l’ancien Président de la République, Jacques Chirac


[3] Entretien d’Amirouche Laidi avec l’auteur le 9 juin 2018

[4] Les patrons présents à l’Elysée étaient Etienne Mougeotte (TF1)-, Richard Belmer (Canal Plus), Alain Weil (BFM), Patrice de Carolis (France Télévision)

[5] Cette conversation est rapportée par Julen Dray dans un entretien le 25 février 2016

[6] Entretien de Nadir Saifi avec l’auteur le 5 février 2016

[7] Ibid

[8] Op.Cit.

[9] Entretien avec l’auteur de Mourad Ghazli le 8 mars 2016

[10] Ibid.

[11] Ibid

[12] Ibid.

[13] Entretien de Khalid Hamdani avec l’auteur le 21 juin 2016

[14] Ibid.

[15] C’est du moins ce qu’il déclare sur LCI le 24 octobre 2003 : Je suis un peu islamophobe et cela neme gène pas de le dire. »

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)

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