Hocine Malti : “L’Algérie est malade de ses dirigeants, pas de son pétrole”

Partages

Hocine Malti, ancien haut responsable de Sonatrach, auteur d’une Histoire secrète du pétrole algérien (La découverte) nous livre son analyse sur la descente aux enfers des cours du pétrole

petrole1L’Algérie est un pays très dépendants des rentes énergétiques qui représentent 97% de ses revenues d’exportation. La chute des cours du pétrole n’en finit plus d’affecter son économie. L’année 2015 commence mal avec une baisse de 10 milliards de dollars des réserves de change et l’annonce de plusieurs mesures d’austérité.

Hocine Malti, ancien haut responsable de Sonatrach, auteur d’une Histoire secrète du pétrole algérien (La découverte) nous livre son analyse sur les raisons de cette chute.

Mondafrique: Les cours du pétrole sont passés de 120$ à moins de 50 $ en l’espace de 7 mois. Le gouvernement algérien a tenté, dans un premier temps de minimiser les conséquences, sauf que les restrictions budgétaires ne se sont pas faites attendre. Le gouvernement était -il préparé à une telle chute ?

Hocine Malti: Il n’y a aucun doute que le gouvernement a bel et bien senti la crise, les chiffres en témoignent et les indices sont réels. Néanmoins, ils n’ont pas pris les dispositions nécessaires.  L’Algérie est malade de ses dirigeants, pas de son pétrole !

M: Le secteur pétrolier représente 97% des revenus d’exportation de l’Etat, les dirigeants ont été relativement laxistes dans la prévision et la gestion de cette crise ?

HM: Tant que les commissions des hauts dirigeants sont toujours aussi copieuses, le reste est moins important. L’enjeu est purement personnel. C’est une vaste guerre de clan. La capture de la rente pétrolière par les dirigeants issus de la guerre d’indépendance explique pour une large part la lenteur de la réaction des hauts dirigeants. D’ailleurs Même avec moins de 97% de revenus, les dirigeants, eux,  ont les moyens nécessaires payer leurs factures…

M: La chute des prix du pétrole est-elle inquiétante pour l’économie algérienne ?

HM: Quand on sait que nos recettes proviennent à 97% des hydrocarbures, on ne peut que s’inquiéter de la persistance de la baisse des cours du pétrole. Il y va de l’équilibre financier le pays.

M: L’Agriculture ne  représente que 2% et l’industrie 4% du PIB. En Algérie il plus facile d’importer que de produire, pour quelles raisons ? Et quels sont les projets prioritaires à entreprendre en vue d’équilibrer l’économie?

HM: Le problème majeur en Algérie est la production nationale. Elle représente une vraie faiblesse. C’est une économie qui ne produit rien et importe la quasi-totalité de ses besoins. D’ailleurs la loi budgétaire pour 2015 prévoit 65 milliards pour l’importation, ce qui dépasse la rente pétrolière. Un déficit de 41 milliards est prévu. A partir de là, le gouvernement se doit d’avoir une vision plus approfondie sur l’avenir de l’industrie du pétrole et de rendre des comptes. Le premier ministre, Abdelmalek Sellal, a récemment déclaré qu’il y aurait une suspension de « tous les projets les moins importants » la question à ce jour et de savoir si le gouvernement a vraiment des « projets » et par la suite de s’interroger sur la manière de sortir de cette dépendance des hydrocarbures.

M: Le prix minimum pour équilibrer le budget est de 57$. Or, les prévisions de loi budgétaire a été calculée sur la base de 100 $ le baril. Jusqu’à quand l’Algérie pourra reposer sur cette pelouse d’or ?

HM: L’Algérie peut faire face à cette chute grâce à ses réserves de change. Le fonds de régulation des recettes (FRR) compensera le manque à gagner. Avec un prix du baril compris entre 45 et 50 $, l’Etat pourra tenir au plus 3 ans ! Au-delà, ils seront obligés se tourner vers les marchés financiers et de s’endetter. Je pense que les prix recommenceront à grimper avant cette date.

M: L’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe ont dénoncé « l’irresponsabilité » des pays producteurs non-membres de l’OPEP, notamment ceux qui produisent du pétrole de schiste, dans cette chute libre des prix sur le marché. Quel intérêt aurait l’OPEP à ne pas intervenir pour réajuster le marché ?

HM: L’intérêt  principal de l’Arabie saoudite est d’affaiblir les compagnies américaines de pétrole de schiste. Il ne faut pas oublier que l’Arabie saoudite détient 15 à 20% du marché pétrolier alors qu’il y a quelques années elle détenait 30% … la part perdue a été accaparé par les producteurs américains de petite tailles. Cette position ferme de l’Arabie saoudite s’appuie non seulement sur ses 700 milliards de $ de réserve et ses bas coûts d’exploitation, mais aussi sur sa détermination à exclure les producteurs « irresponsables » du marché. Les retombées et les signaux négatifs commencent à se faire sentir, plusieurs entreprises de pétrole de schiste, à fort coût d’exploitation, se trouvent déjà en mauvaise posture, avec des programmes de développement amputés.

Au delà, les relations commencent à se crisper entre le Royaume saoudien et les Etats-Unis. Il y a quelques jours, des responsables politiques américains de toutes tendances viennent de relancer une campagne pour obtenir la déclassification des 28 pages du rapport du Congrès rédigé en 2002 au sujet du financement des attentats du 11 septembre. Les pages censurées pointeraient les responsabilités directes et indirectes de l’Arabie saoudite, importante alliée des Etats-Unis au Proche-Orient, dans ces attentats. Ce serait un coup terrible pour la diplomatie saoudienne !
M: Même si les saoudiens partagent le marché pétrolier, ils continuent à être les maitres du cours. Même si l’OPEP compte tout de même plusieurs pays, on a l’impression que le royaume wahhabite est le seul acteur à pouvoir agir sur les prix ?

HM: Les pays membres de l’OPEP ne sont pas tous d’accord ni sur les manières ni sur les mesures à mettre en place pour enrayer la chute. Maintenir le même niveau de production sur le marché est loin de faire l’unanimité. Mais il serait faux de penser que l’Arabie saoudite est seule au manœuvre. Elle est contrainte de négocier également avec les puissantes compagnies pétrolières qui, elles, ne se soucient guère des prix, bien au contraire: cette situation leur permet de se débarrasser des « petits » concurrents implantés sur le marché de pétrole de schiste américain.

M: Les prix du pétrole et du gaz peuvent, dans certains cas, être indexés, peut-on craindre un effet d’entrainement négatif? Dans ce cas, quel impact aura t- il  face aux mutations gazières mondiales?

HM: Dans certains contrats sur le long terme la chute des prix du gaz sera inévitable. Mais les prix ne sont pas systématiquement indexés vu qu’ils sont directement fixés par le marché pour les contrats dits de court terme. L’Algérie est sérieusement affectée par la chute des prix du pétrole, donc pas à l’abri d’une autre crise qui risque de surgir dans le marché gazier

M: En Algérie, le pétrole a toujours été un facteur de stabilité sociale. Le pouvoir en place, riche de plusieurs dizaines de milliards de dollars en réserves de change, y répond au coup par coup, à la fois par la répression et par l’achat de la paix sociale. Or, actuellement on assiste à une montée des tensions dans la région du Grand sud qui s’oppose à l’exploitation du gaz de schiste. Peut-on craindre un soulèvement général ? Le pire pour le régime en place?

HM: Les gens se révoltent dans la région du Grand sud avant tout pour signifier l’injustice sociale, pour signifier la mauvaise répartition des richesses entre le sud et le nord. Ils sont excédés contre la surexploitation de leur région. Ceci est le fonds de leur revendication! Le gouvernement refuse d’établir un dialogue national et tente de les étouffer. Mohamed Djellab, le ministre des finances, avait promis initialement que les projets de développement d’infrastructures économiques et sociales ne subiront aucun changement ni pour le court, ni pour le moyen terme, alors que une  des premières restrictives budgétaires annoncées est le gel des emplois dans le secteur public en 2015. Je rappelle que ces dernières années, la fonction publique a été le premier secteur recruteur dans le pays. Une décision qui peut s’avérer dramatique pour les jeunes!

M: Le président du Venezuela, M. Maduro, a effectué le 12 janvier une visite à Alger, après l’Iran et l’Arabie Saoudite pour appeler les pays membres à constituer un front au sein de l’OPEP entre les pays favorables à une action pour redresser les cours du pétrole. L’Algérie pourrait t- elle peser dans les négociations et réussir à convaincre l’Arabie saoudite à réajuster le marché?

HM: Quand on  parle de l’Arabie saoudite on parle aussi des pays du golf qui la soutiennent et qui représentent un poids considérable dans la production mondiale. Il serait très difficile d’exercer une pression. Les prix vont continuer à chuter pour s’arrêter autour de 35-40 $ (prix plancher), une position qui sera évidemment difficile à maintenir sur le long terme. Les saoudiens persisteront jusqu’à l’affaiblissement des producteurs américains. Ils ne s’arrêteront pas là.

M: Avec cette stratégie saoudienne qui vise à éliminer les producteurs de petites tailles, est ce qu’on peut craindre une aggravation du déficit  américain ?

L’industrie du pétrole de schiste va disparaitre petit à petit. Les producteurs de petites tailles ne pourront pas résister à cette baisse des prix car leur coup de production est plus élevé. Déjà le 4 janvier, l’entreprise américaine de pétrole de schiste WBH Energy s’est déclarée en faillite.

Les investissements dans l’industrie du pétrole de schiste ont été excessivement encouragés par la politique de taux zéro de la Fed, exactement comme les subprimes avaient reçu le renfort de la baisse des taux initiée par Alan Greenspan après 2001. Ce secteur ne fonctionne que grâce à des prêts bancaires. C’est une énorme bull qui risque d’éclater et de se répercuter sur toute l’économie américaine. La première perdante est la banque fédérale américaine. Il y a   un tel micmac mondial que les dettes d’une banque américaine vont de toute évidence se retrouver sur le marché financier mondial … Exactement comme la crise des subprimes !

M: En termes de recherche pétrolière et d’innovation, où se situe l’Algérie ?

HM: Actuellement la production algérienne est largement supérieure à la découverte de nouveaux gisements. Ils produisent beaucoup plus de pétrole que ce qu’ils découvrent au sol, ce qui signifie que les travaux de recherche ne sont pas au point.

M: En 2004, pendant la campagne présidentielles de Bouteflika, il y a avait le projet d’un grand partenariat entre l’Algérie et les Etats-Unis censé permettre la mise au point du savoir-faire et les technologies. Qu’en est-il de cette coopération ?

HM: Le but principal de ce partenariat était d’abord de permettre aux compagnies américaines de devenir propriétaires des réserves pétrolières de l’Algérie. Dès son arrivée à la Maison Blanche, le président George W. Bush avait, en effet, confié à un groupe de travail, la mise au point de cette doctrine. Sans surprise la nouvelle loi algérienne adoptait le même objectif que celui visé par les américains, à savoir le transfert des droits de propriété sur les gisements de pétrole et de gaz des compagnies nationales des pays producteurs vers les multinationales pétrolières, dominées comme on le sait, par des intérêts américains. Après une saga abracadabrante qui dura 4 années, au cours desquelles cette loi fut d’abord gelée puis adoptée, Abdelaziz Bouteflika en fit finalement annuler les dispositions les plus controversées en 2006. L’échec de la tentative de céder le contrôle du secteur pétrolier algérien aux firmes américaines ne décourageait cependant pas le président algérien, qui s’était engagé à satisfaire toute demande américaine au point de faire de l’Algérie le premier fournisseur africain des Etats-Unis en pétrole ; ainsi les enlèvements de pétrole algérien par ces derniers passaient d’un niveau quasi nul (50 000 tonnes en 2000) à 22 000 000 de tonnes en 2007.

On sait que parmi les Algériens qui avaient été combattre en Afghanistan, se trouvaient des agents du DRS qui, à leur retour, avaient ramené une moisson d’informations sur les GIA ; ils avaient aussi collecté de précieux renseignements sur les Talibans et sur Al Qaïda. En mettant cette mine de renseignements à disposition des Américains, Abdelaziz Bouteflika avait placé définitivement l’Algérie du côté de l’axe du Bien, tel que défini par George W. Bush. C’est à compter de cette date que des liens de plus en plus puissants allaient être tissés entre la CIA et le DRS.

M: Nombreux sont ceux qui s’interrogent sur la nature du pouvoir politique algérien et n’arrivent pas à le cerner avec exactitude. Est-ce que cette chute pourrait avoir une influence quelconque sur la succession de Bouteflika au vu de ce climat social particulièrement tendu? 

HM: Ce sera forcément une variable très importante à prendre en compte par le prochain gouvernement; le successeur devra apporter les réponses adéquates à la détresse de la population. Faire la sourde oreille serait une faute impardonnable, une faute de trop pour le pouvoir algérien…

 

Partages