Quand la CIA voulait éliminer Lumumba au Congo

Les services américains ont bien tenté d’empoisonner le premier Premier ministre de la RDC indépendante, proche des soviétiques. Mais ce sont les Belges et leurs supplétifs katangais qui se sont finalement chargés de la sale besogne

Une enquête d’Olivier Toscer

En 1972, la CIA reconnaît avoir eu le projet d’empoisonner Patrice Lumumba, dix ans plus tôt

30 juin 1960. La République du Congo devient indépendante. C’est la fin de 52 années d’union coloniale avec la Belgique. Mais précipité et mal préparé, le retrait de la Belgique plonge vite le nouveau pays dans le chaos. Face à la personnalité falote du président Joseph Kasavubu, le Premier ministre Patrice Lumumba est le nouvel homme fort du pays. Mais il doit affronter dès le départ les velléités de sécession des provinces du Katanga et du Sud-Kasaï ainsi que la désorganisation totale de l’armée bientôt sous la responsabilité d’un général alors inconnu Mobutu Sese Seko.

La situation inquiète les Etats-Unis depuis plusieurs mois.

Le discours radical anti-belge de Lumumba et ses bonnes relations avec le camp soviétique, alors que la guerre froide fait rage entre les Etats-Unis et l’URSS, le rendent suspect au yeux de la CIA.On sait que Lumumba va tenir seulement six mois avant d’être assassiné et de devenir une icône progressiste mondiale.

Mais la confusion règne depuis longtemps sur l’enchaînement des faits ayant conduit à son meurtre. La CIA a-t-elle appuyée sur la détente ? Armée les assassins ? Commanditée l’assassinat ?

En réalité, si les Américains ont bel et bien tenté de le faire disparaître, l’assassinat du leader congolais résulte plus de la perversité de général Mobutu, de l’opportunisme de ses concurrents congolais et du cynisme des Belges désireux de préserver leurs intérêts économiques dans la région.

C’est ce que montre clairement un examen attentif des archives de la CIA aujourd’hui déclassifiées.

12000 casques bleus de l’ONU

Début 1960, avant même la proclamation d’indépendance du Congo, au moment où se mettent en place les forces politiques locales lors d’élections législatives, il n’est pas encore question d’éliminer ce leader gênant.« Nous sommes opposé à une éventuelle campagne pour arrêter Lumumba, écrit le chef de la division Afrique de la CIA, Tweedy Bronson.(…) Nous pensons qu’il est certain qu’il jouera un rôle politique important au Congo lors de ces deux prochaines années. Ainsi une campagne anti-Lumumba pourrait-elle se retourner contre nous. Bien que nous le trouvons peu scrupuleux et prêt à accepter l’aide de n’importe qui si cela le sert, nous suggérons la possibilité de lui apporter un montant limité de fonds comme aux autres leaders. Cela laissera les portes ouvertes pour de futurs contacts avec lui et cela évitera peut-être de le perdre s’il apprend que nous finançons les autres leaders »[1].

Un timbre poste soviétique à l’effigie du leader congolais

Mais Lumumba est tout de même sous haute surveillance à Langley. Les Etats-Unis ne sont pas disposé à voir naître un abcès de fixation pro-soviétique en pleine décolonisation. La CIA est chargée d’y veiller en menant à bien une double mission clairement énoncée : « l’élection d’un gouvernement pro-occidental et bien disposé vis-à-vis des Etats-Unis, l’identification et l’exclusion de tous les groupes marxistes »[2]

Sur le terrain, la situation se dégrade vite et conduit les Nations-Unis a dépêcher 12 000 casques bleus sur place, où près de 2 000 paras commandos belges ont déjà pris position. La situation éminemment confuse conduit le gouvernement américain à lancer ce qu’ils appellent « un programme secret d’influence politique », qui va durer presque sept ans. Cette fois-ci il s’agit bel et bien d’éloigner Lumumba du pouvoir et de le remplacer par un leader pro-occidental plus modéré. C’est le premier objectif. Le plus urgent car Lumumba vient d’appeler officiellement Moscou à l’aide.

Feu vert pour un assassinat

Résultat, les Américains envisagent maintenant l’assassinat pur et simple de celui qui est encore Premier ministre du Congo belge. Le feu vert est donné par le président Eisheinover, très précisément au cours d’une réunion du Conseil de Sécurité, le 18 août 1960.

Depuis plusieurs jours, le président était chauffé à blanc par son service de renseignement qui ne cessait de l’alerter sur le danger Lumumba : « Bien que la situation politique est chaotique et qu’il est difficile de prévoir ce qui va se passer, l’ambassade et la station pensent que Lumumba se radicalise à gauche et que l’influence des cocos (sic) augmente, observe par exemple Lawrence Devlin, le chef de station de la CIA à Léopoldville (aujourd’hui Kinshasa). A moins de le stopper rapidement, nous pensons qu’il va devenir un homme fort, éliminant l’opposition modérée et établir un régime sous influence, voir totalement contrôlé par les cocos (re-sic) » [3]

Les hésitations de Lawrence Devlin, chef de la station de la CIA au Congo, font échouer l’empoisonnement prévu

Pour autant les hommes de la CIA au Congo n’envisagent pas encore formellement l’élimination physique du leader congolais. Ils préconisent plutôt de financer largement des partis politiques qui s’engageraient contre le communisme et infiltrer le gouvernement Lumumba « pour limiter l’influence des cocos et des politiciens incompétents ».

Mais tout dérape lors de la réunion du Conseil de sécurité du 18 août en présence d’Eisenhower. A la manœuvre, Douglas Dillon, le sous-secrétaire d’Etat s’inquiète des velléités de Lumumba d’expulser les Casques Bleus des Nations Unis du Congo et d’une intervention militaire possible de l’Union Soviétique. « Inconcevable », décrète Eisenhower. Le compte rendu officiel de cette réunion ne fait état d’aucun feu vert donné noir sur blanc à l’assassinat de Lumumba. Mais quinze ans plus tard, lors d’une enquête parlementaire sur le rôle des Etats-Unis au Congo ces années-là, un membre du Conseil de Sécurité en témoignera : « Le président a dit quelque chose signifiant que Lumumba devait être éliminé. Il y a eu un silence de quinze secondes et la réunion a continué ».

Le même jour, un télégramme des équipes de la CIA à Léopoldville accentue encore un peu plus la pression : « L’ambassade et la station pensent que le Congo expérimente la stratégie classique des communistes pour prendre le contrôle du gouvernement. Plusieurs forces agissent en ce sens : les Soviétiques, les Tchèques, les Guinéens, les Ghanéens, le parti communiste, ect »[4].

Quelques jours plus tard Allen Dulles, le patron de la CIA prévient la station de Léopoldville qu’il y a l’accord « des hautes sphères » pour que l’élimination de Lumumba soit un « objectif prioritaire et urgent » de leur équipe. Là encore, le mot « assassinat » n’est pas écrit noir sur blanc. Néanmoins, les documents aujourd’hui déclassifiés prouvent que Richard Bissel, le patron des missions secrètes à l’Agence a déjà envoyé un médecin pour réunir du « matériel biologique pour l’assassinat d’un leader africain (non identifié) et que l’opération avait l’aval présidentiel ».

Un médecin de l’Agence de renseignement, le docteur Sydney Gottlieb, a préparé le poison

Le docteur Sydney Gottlieb, est envoyé à Léopoldville avec un poison dissimulé dans un tube de dentifrice. A charge pour les hommes de la CIA sur place de se débrouiller pour le placer dans la salle de bain du Premier ministre congolais. Las, Lawrence Devlin, le chef de station tergiverse[5] et abandonne la mission après que la résidence de Patrice Lumumba, placée en résidence surveillée le 14 septembre 1960 par l’armée du général Mobutu, ne soit plus accessible.

Le plan tombe définitivement à l’eau le 27 novembre quand Patrice Lumumba réussi à s’échapper de sa résidence surveillé et s’enfuit en province. Le leader congolais est cependant rattrapé par l’armée de Mobutu quelques jours plus tard. Les Américains semblent alors ne plus s’en occuper. Tout juste suivent-ils ses déplacements. « Patrice Lumumba est arrivé en avion vers 17 heures le 17 janvier à Elisabethville (aujourd’hui Lubumbashi, dans la province du Katanga, ndlr). Lumumba et deux de ses camarades ont débarqués enchaînés ensemble avec des signes montrant qu’ils avaient été méchamment battus dans l’avion »[6].

Moïse Tschombé, leader du Katanga

Livré par le Général Mobutu aux rebelles du Katanga, les alliés des colons belges désireux de préserver leurs intérêts miniers dans la région, le premier Premier ministre du Congo indépendant sera assassiné dans les heures suivantes.

La CIA n’aura la froide confirmation de son exécution que trois semaines plus tard : « Patrice Lumumba, Joseph Okito et Maurice M’Polo ont été exécuté peu de temps après leur arrivée à Elisabethville en fin d’après-midi du 17 janvier (…) Un officier belge flamand a exécuté Lumumba d’une rafale de fusil-mitrailleur. Une oreille de Lumumba a été coupé et envoyée à Albert Kalondji, président du Sud-Kasaï (un ancien camarade de Lumumba devenu son rival, ndlr) »[7]

Les archives secrètes américaines ne montre aucune émotion de Washington face à la nouvelle, ni aucune demande de plus amples informations effectuées auprès de Général Mobutu.Seule certitude : Mobutu a réussi ce que la CIA avait imaginé de faire sans y parvenir : éliminer Lumumba et donc tout risque d’intervention soviétique au cœur de l’Afrique.

Le général Mobutu est maintenant en position de force face à Washington. Le soutien américain va lui permettre de rester pouvoir pendant les 35 années à venir.

[1] Mémorandum du directeur de la division Afrique de la CIA à l’attention du directeur-adjoint des opérations, le 18 avril 1960

[2] Position de la CIA dans les élections au Congo, note de la CIA, non datée

[3] Télégramme de la CIA du 11 août 1960

[4] Télégramme 0772 de la CIA le 18 août 1960.

[5] Il se confiera deux ans plus tard à un haut responsable de la CIA Lyman Krikpatrick comme le rappelle une note déclassifié du 14 février 1972 (voir fac-similé)

[6] Note de terrain daté du 18 janvier 1961.

[7] Rapport de terrain TDCS–3/464, 615, daté du 7 février 1961

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