Soixante ans après les accords d’Evian, le révisionnisme du régime algérien

En traitant de « voleurs » les grandes figures de la guerre d’Algérie que sont Mohamed Khider, secrétaire général alors du FLN, Ait Ahmed, un des chefs historiques de la rébellion, Mohamed Boudiaf, l’éphémère chef d’état algérien en 1992 qui finira assassiné, le journaliste Saad Bouakba lance une polémique bien ciblée alors qu’on célèbre, le 18 mars,  le 30 eme anniversaire de la fin de la guerre l’Algérie..

Doyen des journalistes algériens qui a démarré son parcours dans une presse aux ordres lorsque le FLN était encore le parti unique, ce plumitif aux ordres tente de rallumer une guerre des mémoires sur son journal électronique « Awras.com ». Son objectif est de consolider le socle idéologique de l’actuel pouvoir à Alger dont l’ossature est militaire et jamais de nature civile.

Ce clivages qui existaient durant la guerre d’indépendance dominent toujours le théâtre politique algérien.

Une chronique de Djaffar Amokrane

Principaux dirigeants du FLN (de gauche à droite : Mohamed Khider, Mostefa Lacheraf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf et Ahmed Ben Bella) après leur arrestation suite au détournement, le 22 octobre 1956 par l’armée française, de leur avion civil marocain, entre Rabat et Tunis, en direction du Caire (Egypte).

« L’histoire enseigne aux hommes la difficulté des grandes tâches et la lenteur des accomplissements, mais elle justifie l’invincible espoir ». Jean Jaurès

Tout a débuté au Château d’Aulnoy  en France où étaient détenus Mohamed Boudiaf, un des cinq chefs historiques du FLN, Aït Ahmed, la principale figure de la résistance en Kabylie,  Mohamed Khider, trésorier du FLN à l’Indépendance, ou encore le futur président Ben Bella. Le capitaine Abdelaziz Bouteflika avait été chargé par le colonel Boumediene, chef de l’état-major général, de rencontrer les prisonniers peu avant les accords d’Evian, et de les sonder sur un éventuel ralliement à leur cause. Boumedienne et son bras doit Bouteflika constituaient le fameux clan d’Oujda qui s’opposa au Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA), le bras politique  du FLN durant la guerre d’indépendance. Seul le futur président Ben Bella se rallie alors à l’armée des frontières des deux hommes.

Chefs de ce clan militaire, Ben Bella et Bouteflika prennent le pouvoir lors de l’indépendance du pays en 1962. Les moudjahidine qui se sont battus à l’intérieur de  l’Algérie, les wilayas III et IV, sont balayés par la force militaire en quelques semaines. En septembre, Ben Bella est élu président et Mohamed Khider rejoint l’opposition. Quant à Ferhat Abbas, président du parlement et partisan d’une procédure démocratique pour élaborer le texte constitutionnel, il claque la porte. 

« L’armée est la colonne vertébrale de l’Algérie, expliquait Boumedienne,  et les services secrets sa moelle épinière » . 

Pourquoi cette campagne de presse?

Les clivages qui existaient durant la guerre d’indépendance sont toujours d’actualité. On voyait s’affronter alors une branche militaire et une branche politique. En creux s’opposaient deux visions du futur État algérien, celle d’un État militaire ou celle d’un État civil. « L’armée est la colonne vertébrale de l’Algérie, expliquait Boumedienne,  et les services secrets sa moelle épinière » .
Or cet antagonisme essentiel oppose aujourd’hui encore un peuple mobilisé en faveur du retour des militaires dans ses casernes et une hiérarchie  militaire qui n’ a rien appris, rien oublié depuis le règne de Boumedienne. 

C’est une bataille de la mémoire qui se livre en Algérie, tant les repères historiques pèsent lourd dans le débat politique d’aujourd’hui.Les héritiers du clan militaire d’Oujda toujours au pouvoir et coupables de révisonnisme, veillent à instruire les jeunes générations dans une vision manichéenne de l’histoire du pays.

Le trésor caché du FLN 

Pétri de mauvaise foi, le journaliste Saad Bouakban qui allume l’incendie mémoriel, revient à l’affaire dite du trésor caché du FLN. Rappelons les faits: en avril 1963, Mohamed Khider entre en conflit avec Ben Bella, démissionne du poste de secrétaire général du FLN tout en gardant la fonction de trésorier du parti. Il assiste de loin au congrès du Parti unique tenu à la salle Afrique en 1964. Ne reconnaissant pas la direction issue du congrès, il passe à l’opposition. Mais auparavant, il place une partie des fonds hérités de la guerre d’indépendance à la Banque Commerciale Arabe (BCA) à Genève. Le reste de ce trésor de guerre , soit 25% du total, est placé dans la banque populaire algérienne (BPA) et réinjecté dans l’économie nationale.

Le 7 juillet 1964, l’avocat du gouvernement algérien, Raymond Nicolet, obtient de la justice helvétique la mise sous séquestre des sommes déposées la banque commerciale Arabe. Le juge d’instruction suisse chargé de l’affaire, M. Dussaix, découvre l’imbroglio. L’administrateur de ces fonds n’est autre que le suisse François Genoud, ami et conseiller de Khider.

La famille de Mohamed Khider a toujours voulu régler le problème du trésor caché du FLN avec les autorités algériennes

La réécriture de l’Histoire

Après le coup d’Etat du 19 juin 1965, le colonel Boumediene n’a montré aucun intérêt pour la restitution des fameux fonds, plus intéressé par l’élimination physique de ses opposants. Mohamed Khider en a payé le prix: il est assassiné le 3 Janvier 1967, 27ème jour du Ramadhan.

Depuis, des propositions de restitution sont venues de la famille du feu trésorier du FLN. Ainsi la première tentative fut celle de Madame Khider qui, en 1970, rencontrait Boumediene. Elle est restée des mois sans recevoir de réponse concrète de sa part. La seconde tentative fut  négociée avec Messaoud Zeggar, alias « Rachid Casa », intime de Boumediene et son représentant officieux aux États Unis, sans aboutir au dénouement escompté. L’ultime tentative de la famille fut  couronnée de succès sous l’impulsion de Feu le président Chadli Bendjedid.

Boumediene n’aspirait pas à récupérer les fonds plus que de consolider son régime bâti sur le dénigrement de l’opposition qualifiée de « voleurs ». Le journaliste Bouakba tend à maintenir cette fable. En réalité, les refus de Boumediene lors des négociations butent sur les conditions de restitutions des fonds. En effet, la famille Khider exigeait la réhabilitation des figures historiques qu’étaient Mohamed Khider, un des chefs historiques de la rébellion, Belkacem Krim, négociateur des accords d’Evian et le colonel Chaâbani, à la tète de la VIme région de l’Armée de Libération Nationale tous trois assassinés pour s’être opposés à Bumedienne.

Le pouvoir algérien de nature militaire n’a rien appris, rien oublié depuis 1962

Des « voleurs » utiles

Aucun des hommes historiques diffamés par Bouakba n’a bénéficié des largesses du pouvoir en place depuis 1962. Le journaliste aurait mieux d’écrire sur les détournements du régime de l’ex Président Bouteflika. Aucune ligne rédigée dans sa chronique sur les milliards partis en fumée. 

L’actuelle campagne de presse commandée par le pouvoir algérien se focalise sur le dossier éventé du trésor caché du FLN pour salir les partisans historiques d’un régime non militaire en Algérie.

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