Algérie, quand Abd El-Kader anéantissait les Français à Sidi Brahim

Après trois jours et trois nuits de combat du 23 au 26 septembre 1845, l’Émir Abd El-Kader inflige une défaite militaire cuisante aux Français à Sidi Brahim 

Une enquête d’Eric Laffitte

       « Les chasseurs d’Orléans se font tuer mais ne se rendent jamais« 

Bien que les troupes françaises colonisent l’Algérie depuis quinze ans, la conquête militaire en 1845 est loin d’être acquise. L’âme de la résistance s’appelle alors Abd el-Kader, considéré comme le père de l’indépendance de l’Algérie. Chef politique et religieux, militaire de premier ordre, il a levé une armée de de 10000 fantassins, 2000 cavaliers. Les troupes françaises s’échinent à l’éliminer. En septembre de cette même année, le lieutenant-colonel de Montagnac à la tête d’une colonne de 421 soldats croit cette heure arrivée. 

Au terme de trois jours et trois nuits de combats acharnés autour de Sidi-Brahim, un hameau perdu à la frontière marocaine, seulement 16 de ses hommes parviendront, hagards, à regagner leur base. On tient là, avec « Camerone » pour la Légion étrangère, une des plus belles défaites de l’armée française. 

Quant au vainqueur, Abd el-Kader, cet implacable ennemi des Français, il héritera quelques années plus tard de la légion d’honneur…

  

Un chef fougueux et aventureux… 

« On voudrait mourir comme cela pour perpétuer l’honneur dans notre armée », commentera à chaud un officier au récit de ces journées tragiques. Quinze jours plus tôt, mi-septembre 1845, le lieutenant-colonel de Montagnac qui tient garnison à Djemaa Ghazaouet (aujourd’hui Ghazaouet) reçoit l’information d’un caïd local selon laquelle Abd el-Kadera franchi la frontière marocaine (derrière laquelle il s’abrite régulièrement) et séjourne dans sa tribu. Une occasion inespérée de mettre la main sur le chef rebelle… 

Les renseignements fournis par l’informateur sont en réalité biaisés notamment sur l’importance des effectifs qui accompagnent Abd el-Kader. Par ailleurs, Montagnac a reçu la consigne stricte de sa hiérarchie de ne pas lancer d’opération avec ses effectifs insuffisants. Montagnac, décrit comme « un chef fougueux, violent, aventureux, mais fort courageux », n’en tient pas compte et mord à l’hameçon que le caïd lui a lancé. 

Le 21 septembre, à 22 heures, à la tête de cinq compagnies du 8ebataillon de chasseurs d’Orléans (ancêtres des chasseurs alpins), d’un escadron du 2e de hussards (60 cavaliers), et de quatre escouades de carabiniers, soit une troupe de 421 hommes, il se lance à la recherche du camp d’Abd el-Kader afin de « surprendre » ce dernier. 

Dans la nuit, après une marche d’une quinzaine de kilomètres, les Français repèrent les feux du camp ennemi, une force alors estimée entre 1000 et 2000 hommes. 

10 000 guerriers  algériens

Le 23 septembre, à l’aube, laissant une petite partie de ses troupes garder le bivouac et son ravitaillement, Montagnac marche à la rencontre de l’ennemi. Une nouvelle progression pénible d’une demi-douzaine de kilomètres. Les chasseurs à pied peinent à suivre les cavaliers.

La rencontre entre les deux forces adverses a lieu dans la matinée. 

Mais en lieu et place des mille à deux mille hommes attendus, c’est sur l’armée au grand complet d’ Abd el-Kader que tombe Montignac. Près de 10 000 guerriers dont 5 000 cavaliers. 

A la tête de ses hussards, Montagnac sabre au clair, charge la cavalerie ennemie. Les Français sont très vite submergés et anéantis.

Les Français luttent désormais pour leur survie

 Trois heures de corps à corps 

Montignac est mortellement blessé. Il n’est déjà plus question de capturer Abd el-Kader. Les Français luttent désormais pour leur survie. Les hussards massacrés, c’est au tour des chasseurs à pied de recevoir la charge de la cavalerie arabe. Le combat au corps à corps va durer trois heures. 

Du bivouac, la 2e compagnie tente de se porter au secours de la colonne encerclée. Elle ne fait pas deux kilomètres avant d’être assaillie à son tour de tous côtés par une nuée de guerriers descendus des crêtes. Son chef est tué, l’officier en second, le capitaine Dutertre blessé, est fait prisonnier.I l n’est pas encore midi ce 23 septembre quand, sur les 421 hommes engagés, il n’en reste plus que 82 ! 

Péniblement, les survivants parviennent à se réfugier au marabout de Sidi-Brahim, situé à 1 km du bivouac. Soit une petite enceinte où sont plantés deux figuiers entourés d’un mur de pierre. Durant trois jours les rescapés, sans vivres, sans eau, vont soutenir le siège et les assauts de l’armée d’ Abd el-Kader. Pour tenir, la troupe boit sa propre urine, celle des quelques chevaux encore présents. Pour faire « passer », on la coupe avec quelques gouttes d’absinthe. On coupe aussi les cartouches en deux, puis en quatre, pour avoir plus de coups de fusil à tirer.

Un chasseur  d’Orléans en Algérie, ancêtre des Chausseurs Alpins.

« Merde à Abd el-Kader ! » 

Pour en terminer et épargner la vie ses hommes, Abd el-Kader tente de négocier. Selon les usages de l’époque. Ainsi fait-il avancer l’officier Dutertre à qui il promet de trancher la tête s’il ne lance pas un appel à la reddition.Dutertre exhorte au contraire ses camarades à résister « jusqu’ à la mort ». C’est son dernier cri, sa tête roule aussitôt dans la rocaille. 

Le clairon Rolland frise de connaître le même sort. Egalement prisonnier, on lui intime de sonner la retraite pour décourager les derniers combattants. Au péril de sa vie, il sonne alors la charge. Finalement épargné, il parviendra à s’évader quelques mois plus tard. 

Evoquons encore le capitaine de Géraux qui organise la résistance dans le réduit et qui invite à se rendre, répond en écho à Cambrone à Waterloo : « Merde à Abd el-Kader, les chasseurs d’Orléans se font tuer mais ne se rendent jamais« .Le siège du marabout se poursuit ainsi les 24 et 25 septembre. 

Côté assaillants, on sait que faute de vivres et surtout d’eau, la résistance ne peut pas s’éterniser. On attend donc que celle-ci s’épuise. Les assiégés caressent eux l’espoir, durant ces deux journées du 24 et du 25 septembre, qu’on va se porter à leur secours. Ce qui ne se produit pas. A l’aube du 26 septembre, à bout de force et dans l’impasse, les 82 survivants s’élancent à 6 heures du matin, baïonnette au canon, et dans une charge furieuse, parviennent à briser l’encerclement. 

Leur espoir ? Rallier leur garnison de Djemaa Ghazaouet située à 15 km.S’engage alors une marche dantesque pour la petite troupe à demi-morte de soif et composée de nombreux éclopés. Les 82 soldats vont parcourir les 15 km en formation « au carré » afin de résister au attaques de l’ennemi qui surgit de tous côtés. 

Passé l’effet de surprise, en effet, les forces d’Abd el-Kader qui s’étaient éparpillées en attendant la chute du marabout rappliquent en hâte pour participer à l’ultime curée.

Kilomètre après kilomètre, vaille que vaille, en dépit des nouveaux morts, des nouveaux blessés, « le carré » tient. Il parvient jusqu’à l’extrémité du plateau de Tient. A deux kilomètres seulement à vol d’oiseau de la garnison. 

Cavalier Hussard en Algérie

11 survivants 

Ne reste plus qu’un profond ravin à franchir. Au bas duquel coule un ruisseau, l’oued El Mersa. Mais alors, la tentation est irrésistible. Le carré se disloque et les hommes s’y précipitent pour boire. Avec comme conséquence immédiate, celle d’un nouvel et ultime assaut. 

S’en suit un corps à corps désespéré. Il n’y a plus de munitions. On s’étripe à l’arme blanche : sabre contre poignard ou baïonnette. 15 chasseurs et un hussard parmi les 80 échappés le matin de Sidi-Brahim parviendront à rallier le camp. 5 de ces 16 rescapés décèdent de leurs blessures dans les heures, les jours qui suivent. Onze survivants donc sur un effectif initial de quelque quatre cent hommes partis moins d’une semaine plus tôt capturer Abd el-Kader.  

Parmi eux, pas un officier, pas un sous-officier n’ a survécu. Hélas pour Abd el-Kader, il ne transforme pas l’essai. Au terme de quinze ans de guérilla, il est finalement contraint de se rendre en 1847. 

 Reconnaissance internationale

D’abord emprisonné en France, il est finalement gracié par Louis Napoléon Bonaparte suite à une campagne menée dans l’opinion publique française et notamment par Victor Hugo. Puis le nouvel empereur des Français, Napoléon III, le dote d’une pension de 100 000 francs.Abd el-Kader part vivre en Syrie où il mène l’existence d’un intellectuel se consacrant à la théologie, à la philosophie. 

En juillet 1860, de violentes émeutes anti-chrétiennes éclatent en Syrie. Les Druzes y massacrent plus de 3000 chrétiens à Damas. Abd el-Kader, dont l’autorité morale est grande à Damas, s’interpose et place les chrétiens de la ville sous sa protection personnelle. Son intervention, parfaitement efficace, sauve ainsi la vie de milliers de chrétiens. Un geste qui connaît un retentissement international. 

 D’Amérique, Abraham Lincoln lui envoie une paire de revolvers incrustés d’or. De Buckingham, les Britanniques, un fusil précieux. Le Vatican le décore de l’ordre de Pie XI, etc.  

En France, à l’implacable ennemi d’hier, « aux mains tachées du sang des héros de Sidi-Brahim », l’on décerne la plus haute distinction. Il est fait Grand-croix de la légion d’honneur ! Abd el-Kader meurt à Damas en 1883, ses cendres reposent aujourd’hui au cimetière d’El Alia à Alger où – à quelques exceptions près – il est considéré comme le héros national. Les ossements des soldats français tombés à Sidi-Brahim ont été rassemblés au « tombeau des braves » au château de Vincennes à Paris. 

 « Francs chasseurs, hardis compagnons,

voici venu le jour de gloire »
 
L’hymne des chasseurs alpins en vigueur aujourd’hui date de la bataille de Sidi Brahim.
 
 
https://mondafrique.com/grandes-batailles-volet-1-massacre-a-la-mitrailleuse-au-soudan-en-1898/
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

1 COMMENT

  1. Histoire véritable de la bataille de Sidi Brahim
    J’ai eu la chance de lire le rapport d’un officier dépêché par le ministère français de la guerre depuis Paris. Ledit rapport fut édité sous forme de livre à Oran et un exemplaire était disponible au siège de la Société de Géographie. Le défunt Malki Noreddine me l’a prêté pour deux semaines, le temps de le lire et de me rendre à l’endroit même où s’est déroulée cette bataille pour confronter les positions des deux armées avec les lieux indiqués sur la carte en annexe du rapport. Bien plus tard, quand j’ai lu sur le net les montagnes de mensonges sur cette bataille et les raisons de la raclée administrée au lieutenant-colonel Montagnac, j’ai demandé au frère du défunt de me passer de nouveau le livre le temps de le publier sur un journal électronique. Trop tard, il l’avait prêté à un officier des services de renseignements et depuis, ce document est porté disparu. Le rapport en question est d’une objectivité surprenante et, sur les hommes comme sur les lieux, d’une précision d’horloger. Que rapportait-il ?
    1/ Que Montagnac passait au fil de l’épée, au hasard de ses rencontres, trois Algériens et faisait accrocher sur des mâts de fortune les trois têtes à chacune des trois entrées de la ville de Ghazaouet. Le message était clair : quiconque rentrait en ville ou en sortait devait voir et se prosterner devant le nouveau maître. Choc et effroi, dit-on depuis Ullmann et Wade.
    2/ El Hadj Mohamed Trari, le caïd des Souahlias (Tounane), était choqué et révolté par de telles pratiques mais pas du tout effrayé. C’est cet homme qui va concevoir la souricière aux 450 soldats français. Il joue à l’agent double et tient informé Montagnac de tout mouvement depuis et vers le Maroc où se trouve l’émir. La hâte du barbare français à vouloir capturer l’Emir, accrocher la tête du chef de la résistance à son trophée et en tirer la gloire attendue, va servir Mohamed Trari à le piéger en exploitant sa folle ambition.
    3/ M. Trari est en contact avec les chefs des tribus voisines. Leur concours n’était pas difficile à obtenir devant les humiliations que leur faisait subir la soldatesque française et leur désir de vengeance était incommensurable. Des messagers du caïd tiennent informé l’Emir sur l’état d’esprit des officiers ennemis, de l’adhésion des chefs de tribus au traquenard en préparation et de l’avancement des étapes du plan de bataille conçu par Trari en collaboration avec le chef de la résistance nationale.
    4/ Le 19 ou le 20 septembre 1845, Trari se rend au Q.G. du 15ème Léger formé du 8ème bataillon de chasseurs d’Orléans et du 2ème régiment des hussards et communique au lieutenant-colonel les excitantes informations qu’il attendait avec impatience depuis longtemps. C’est l’effervescence dans le camp ennemi quand le prétentieux commandant apprend la date du retour de l’Emir en territoire algérien et, surtout, l’itinéraire qu’il compte prendre.
    5/ le 21 septembre, de nuit, Montagnac, à la tête de 450 soldats, promené par Trari, se dirige vers le sud, au lieu dit Ennakhla, à 22 km au sud ouest de Ghazaouet, et le 22, au matin, quelques cavaliers Algériens apparaissent sur une crête à l’ouest. Quelques coups de feu sont échangés, le temps de provoquer les troupes françaises puis le groupe disparait. Le 23, à l’aube, Montagnac fonce vers la crête d’où les algériens étaient apparus la veille. Le leurre a fonctionné. Comme convenu avec Trari et l’Emir, les arouchs M’sirda, à l’abri dans les nombreux ourlets de Benkrama, ferment le côté Ouest du lieu choisi pour la bataille, se dressent devant les soldats français. L’Emir, lui, va prendre Montagnac à revers en contournant la saillie de Yenbou. La bataille ne dure pas plus de trois heures et non pas trois jours comme l’écrivent de nombreux chroniqueurs de guerre français repris par des algériens prêts à avaler n’importe quoi. On peut comprendre les premiers dans leurs maladroites tentatives à se donner bonne conscience en produisant des circonstances atténuantes, en allongeant la durée des combats, insistant sur “la farouche résistance des intrépides chasseurs”, mais les autres….

    6/ le commandant Froment Coste, à la tête du 2ème hussard, en bivouac à 4 km de là est alerté du désastre. Il tente de venir au secours de Montagnac. Il n’ira pas loin. Les arouchs Souahlias surgissent du côté Nord. L’étau se referme, il est étanche. Les hussards sont décimés. Les survivants fuient vers l’Est. Ils ne peuvent aller loin. Les arouchs Djebalas les attendent de ce côté. Ils se réfugient dans le mausolée de Sidi Brahim, à 800 mètres de là, en pensant, non sans raison, que les algériens ne les attaqueraient pas dans un lieu saint. Ils sont au nombre de 24 et non pas 80 comme l’écrit R. Clément. Sidi Brahim est entouré d’un muret construit en pisé haut d’un mètre et demi ; c’est un carré de 6 m sur 6 et à l’intérieur une coupole (une demi-sphère de 3 m sur 3 et 2 m de hauteur) où se trouve le tombeau du m’rabet. Est-il possible que 80 hommes puissent se réfugier dans un espace si exigu ? Pour quitter ces lieux, est-il plus indiqué d’enjamber la murette ou d’escalader la face (sic) Nord de la coupole ? Faut-il rappeler que cette coupole n’est pas l’Annapurna ?
    7/ Les combats terminés, l’Emir donne les consignes aux trois familles qui vivent près du mausolée : “ces soldats ennemis ont faim, donnez leur à manger et traitez les humainement, telles sont les recommandations de notre religion”. Lui et ses compagnons se dirigent ensuite vers Nédroma dont l’accès lui est interdit par le caïd M. Nekkache. Il n’insiste pas et continue son chemin vers l’Est par le col de la trouée de Bab Taza.
    8/ la nuit tombée, un homme, un roseau à la main au bout duquel il a accroché un tissu blanc, s’avance vers le mausolée. Il pense bien faire en proposant à manger aux réfugiés. Il est reçu par un coup de feu. Il s’engouffre dans un massif de figues de barbarie et abandonne son projet. A l’aube, les 24 survivants quittent sans difficulté aucune le mausolée en empruntant le lit d’oued Z’lamet et tôt le matin ils arrivent à une mare d’eau formée par la rencontre de cet affluent d’oued marsa. C’est à cet endroit que les femmes de la région ont l’habitude de laver le linge, de l’étendre sur les arbrisseaux jusqu’à séchage et d’échanger les nouvelles. Pour le malheur des rescapés, ce matin-là, Zohra al afya est présente. L’auteur du rapport a traduit le mot arabe al afya par le mot français paix. Mais dans la région et jusqu’à aujourd’hui le mot al afya signifie le feu. Va savoir pourquoi. L’adolescente est la fille de l’imam des Ouled Ziri.
    9/Armée d’une sabbana, un épais morceau de bois confectionné par les artisans et qui servait à battre, après immersion, les couvertures en laine (bourabah), peaux de mouton et tapis, Zohra al afya s’attaque aux soldats français. Blessés pour la plupart, affamés et épuisés, ils succombent l’un après l’autre pendant le trajet vers la caserne au milieu de la ville de Ghazaouet. Devant la porte, les derniers, au nombre de 4, sont au sol. Craignant que la foule n’envahisse les lieux, le soldat en faction dans une guérite en haut du mur d’enceinte de la caserne s’abstient d’ouvrir la porte et porter secours à ses camarades. Il attendra la dispersion de la foule et, à la faveur de la nuit, tire les corps à l’intérieur de la caserne. Trois d’entre eux étaient encore en vie. Ils attendront l’arrivée des secours pour être transportés à l’hôpital de Tlemcen et recevoir les soins. Ils témoigneront, avant que l’un d’eux ne succombe, à l’officier chargé de l’enquête sur l’historique raclée de Sidi Brahim.

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