Avec Georges Weah, les "natives" du Liberia prennent le pouvoir

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Célébrée par la communauté internationale, l’élection de George Weah, ancienne gloire internationale de football, marque le retour au pouvoir des autochtones libériens, les natives. Un article de Jocksy Ondo Louemba.

Le Liberia est né d’un projet colonial américain mis en œuvre par l’American Colonization Society qui avait pour objectif d’organiser le retour en Afrique de descendants d'esclaves noirs, souvent christianisés, qui avaient été déportés aux Etats Unis. Créée en 1821 sur l’embouchure du fleuve saint Paul, la colonie du Liberia devient indépendante en 1847 avec pour capitale Monrovia en hommage au président américain James Monroe et comme drapeau celui des Etats Unis, mais avec une seule étoile. Seul souci, le Liberia est peuplé que les nouveaux arrivants vont appeler "natives" et qu'ils vont esclavagiser à leur tour.

Les 13.000 anciens esclaves d'Amérique mettent en place un état sur le modèle de la mère patrie, mais aussi un système rigide et cruel de domination des autochtones (ou "natives") bien avant l’indigénat colonial et l’apartheid sud-africain. Si les natives sont tolérés au Liberia, c’est seulement parce que l’élite américano-libérienne en a besoin pour des menus travaux et des taches subalternes. Il y a pire, au début du XXème siècle l’élite américano-libérienne pourtant descendante d’esclaves n’hésitera pas à esclavagiser les natives.

Esclavages et travaux forcés

Les natives libériens, en principes citoyens du premier pays indépendant d’Afrique, étaient vendus comme esclaves en Sierra Leone, sur l’ile de Fernando Po actuelle Bioko en Guinée équatoriale et à Sao Tomé. Sur le plan local, ils étaient soumis au travail forcé dans les plantations de café, de cacao, de coton et dans les nombreuses mines (notamment de fer) du pays. Firestone obtint dans les années 20 de nombreuses concessions où furent développées des plantations de caoutchouc pour répondre au boom de l’industrie automobile américaine. Les conditions de « travail » sont si inhumaines qu’elles finissent par choquer la Société des Nations (S.D.N.) qui condamne en 1930 dans le rapport Christy le travail forcé au Liberia particulièrement dans les concessions de Firestone.

En 1946, le travail forcé est officiellement aboli et le droit de vote est accordé aux natives mais les freemen, les américano-libériens contrôlent toujours le pays et leur parti politique True Whig règne en maitre.

Eègne sans partage des freemen

De 1847 à 1980 les américano-libériens, les freemen, furent les seuls à pouvoir prétendre et à diriger le Liberia. Depuis l’indépendance du pays un parti unique domine tout. Ce fut initialement le par le biais du Parti Républicain qui a fini rapidement par être remplacé par le parti True Whig en 1869. Ce qui fait du Libéria le premier pays du monde à se doter d’un système politique à parti unique et ayant connu ce régime le plus longtemps! Les contestations sont sévèrement réprimées et l’opposition traquée. Le syndicalisme existe même si le président du Libéria est également le président du syndicat des travailleurs du pays. Malgré cela, les différents présidents n’arrivent pas à développer le Liberia à la hauteur de ses nombreuses richesses. La corruption y est systématique et systémique et même pendant « l’ère de prospérité » du président Tubman (1944-1971) le milliard de dollars d’investissement fourni par les Etats Unis et l’Allemagne n’a pas permis au pays d’amorcer un réel développement mais a plutôt donné lieu à des détournements colossaux laissant 95% de la population constituée de natives vivre dans une pauvreté indescriptible.

Malgré les tentatives du successeur de Tubman, William Tolbert de donner au Libéria l’apparence d’un état moderne en organisant le sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine (organisation qui donna encore lieu à des détournements de fonds impressionnants !), la grogne des natives écartés depuis plus d’un siècle de la gestion et des richesses de leur pays ne fait que monter.

Le massacre d’avril 1979

En 1979, alors que le Liberia s’apprête à recevoir le sommet de l’OUA. Le gouvernement décide d’augmenter le prix du riz pourtant aliment de base de l’écrasante majorité des natives. Le sac de riz de 50 kilos passe de 22 à 30 dollars. Le 14 Avril 1979, les natives protestent en descendant dans la rue et le président William Tolbert leur répond en leur faisant tirer dessus. Bilan : une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés.

Tolbert fait traquer les organisateurs de la marche et n’hésite pas à mettre leur tête à prix. Le pays exsangue à causes des dépenses et des détournements liées à l’organisation du sommet de l’Organisation de l’Unité Africaine (O.U.A.) n’arrive plus à payer ses soldats qui comptent bien se faire entendre.

Samuel Kanyon Doe au pouvoir

Le 12 Avril 1980 à une heure du matin, un groupe de soldats dirigés par le Master Sergeant Samuel Kanyon Doe, formé par les bérets verts américains se dirige vers le palais présidentiel, l’executive mansion, pour réclamer le paiement de leur solde. Les soldats trouvent le palais sans surveillance et l’investissent. Ils trouvent le président Tolbert dans son lit et le tuent. Samuel Doe, le chef du groupe devient de facto président du Liberia et premier native à accéder à la plus haute fonction du pays. Les natives exultent, ils tiennent enfin leur vengeance, elle sera sans pitié. Samuel Doe fait arrêter la majorité des membres du gouvernement et fusiller 13 d’entre eux sur la plage de south beach à Monrovia devant une foule en transe. Samuel Doe n’hésite également pas à faire enlever le fils de William Tolbert, Adolphus Benedict, à l’ambassade de France et à le faire assassiner. Autoritaire et brutal, malgré le soutien réel de la population Samuel Doe échoue à faire reculer la corruption et à améliorer les conditions de vie des libériens, pire il mène une politique tribale en favorisant sa communauté, les krahn, au détriment des autres natives. Malgré tout, Samuel Doe réussi à donner une nouvelle constitution au pays et des élections sont prévues pour 1985 et tout le monde souhaite qu’il passe la main.

Rendez-vous manqué

Contre toute attente Samuel Doe se déclare candidat et affronte le 15 Octobre 1985 Jackson Fiah Doe, un autre native qui n’est aucunement lié à lui. Cette élection est une première dans l’histoire du pays car elle voit s’affronter deux natives pour le pouvoir. Alors que tous les éléments donnent Jackson Doe largement vainqueur, Samuel Doe fait arrêter par ses soldats le dépouillement et se fait déclarer vainqueur. Samuel Doe, qui s’appuie sur sa communauté les krahn organise la répression des partisans de Jackson Doe. La guerre entre natives est en gestation. Le Général Thomas Quiwonkpa un native originaire du peuple Gio, ancien compagnon de Samuel Doe et ancien commandant en chef de l’armée libérienne décide renverser Samuel Doe mais échoue et se fait capturer par les hommes de Samuel Doe. Thomas Quiwonkpa est assassiné, démembré et dévoré. Samuel Doe ordonne des représailles contre le peuple Gio et fait massacrer plus de 3000 d’entre eux. La première guerre civile libérienne qui commence 1989 trouve en partie ses origines dans le massacre du peuple Gio. Ironie de l’histoire, en Septembre 1990, Samuel Doe est capturé, torturé et massacré par un native seigneur de guerre, ancien aide de camp de Thomas Quiwonkpa, Prince Yornie Johnson.

George Weah, l'entrée en politique

Après deux guerres civiles qui ont duré une dizaine d’années et fait plus de 250.000 morts, la démocratie est revenue péniblement au Liberia après la chute de Charles Taylor en 2003. En 2005, George Opong Weah, une native issu du peuple krahn, star mondiale de football, ancien ballon d’or mondial, qui avait même pendant ses années d’activité sportives toujours été à la disposition de ses concitoyens et n’hésitait pas en prendre entièrement en charge l’équipe nationale de football du Libéria, se déclare candidat à la présidence. George Weah affronte au second tour Ellen Johnson Sirleaf, américano-libérienne, ancienne cadre des régimes Tubman et Tolbert, ancienne collectrice de fonds de Charles Taylor. Arrivé en tête au premier tour avec 23,8% des voix (contre 19,8% pour Shirleaf) George Weah est déclaré battu au second tour en depit de nombreuses fraudes incontestables, il décide de ne pas contester dans la rue l’élection de Shirleaf. Une décision qui calme la situation qui était sur le point de dégénérer.

Mister George president ! Le retour triomphal des natives

En 2017, George Weah est à nouveau candidat à l’élection présidentielle, entretemps il est devenu sénateur de Monrovia. Au premier tour, Weah obtient 38,4% des voix. Il affronte au deuxième tour un autre native Joseph Bokai, ancien vice-président d’Ellen Johnson Shirleaf qui obtenu 28,8% des voix au premier tour. Le second tour prévu pour le 6 novembre 2017 est suspendu par la Cour suprême qui doit examiner les recours des candidats Charles Brumskine et de Prince Johnson, sénateur de Nimba, ancien seigneur de guerre et meurtrier de Samuel Doe.

Le second tour a fini par se tenir et c’est sans surprise que George Weah est élu président le 26 Décembre 2017. Cette élection marque non seulement une alternance pacifique dans un pays encore marqué par les stigmates de l’affreuse guerre civile, mais aussi le retour triomphal des natives à la tête du Liberia 37 ans après le coup d’état de Samuel Doe. George Weah est du peuple Krahn comme Samuel Doe et c’est là tout ce qui le relie à lui. Pour le reste, nul doute que son magistère sera aux antipodes de son sinistre prédécesseur et qu’il fera de son mieux pour améliorer de manière significative les conditions de vies des libériens au regard de son engagement humanitaire sans faille pour ce pays meurtri qu’il aime tant. Nul doute également que George Weah œuvrera pour la consolidation de la réconciliation entre Freemen et natives mais surtout entre natives eux-mêmes, pour le grand bien du Liberia qui en a infiniment besoin.

 

 

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