France-Mali, “Les colons reviennent en catimini”

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Le dernier accord de coopération militaire entre les deux pays interdisait de déployer des unités constituées de Français. La signature de ce nouveau texte permettra aux 1 000 hommes que Serval maintient dans le pays d’encadrer l’armée nationale et de servir de « force de réaction rapide pour l’armée malienne ». Comme l’expliquait la défense en janvier, « Paris agira selon ses besoins ».

« Une simple formalité » assurait un proche de Jean-Yves Le Drian à propos de l’accord de défense. Lorsqu’on l’interroge sur la non consultation de l’Assemblée Nationale en France et au Mali, il s’étonne : « il s’agit uniquement de donner un cadre juridique à la situation actuelle et de pérenniser l’action française au nord du pays ».

Le texte de « coopération » assure la présence durable sur le territoire malien d’un millier de soldats français. Pour l’écrivain Boubacar Boris Diop, c’est un tournant symbolique : « L’accord officialise le caractère bilatéral de l’engagement des Français au Mali alors qu’ils affirmaient agir dans un cadre onusien ( …) La France discrète mais sûre d’elle, annonce qu’elle va fouler aux pieds la souveraineté de l’Etat malien, déjà mise à mal ». Du côté de la défense, on dit ne pas entendre d’accusations d’ingérence venant des Maliens.  « Si nous ne signons pas tout de suite, c’est pour ne pas brusquer la susceptibilité malienne, mais l’accord ne pose pas de problème » assure le même proche du ministre de la défense lors de son dernier déplacement à Bamako. Il est vrai que la date était mal choisie. La visite de Jean-Yves Le Drian le 20 janvier coïncidait avec la journée de l’armée malienne. Une fête nationale qui célèbre le jour où les derniers soldats colons ont quitté le pays, il y a 53 ans. « C’est assez ironique. On ne sait plus très bien si on fête le départ des Français ou leur retour » s’amuse Fousseyni, un étudiant, à la maison des jeunes de Bamako l’un de ses amis rebondit « les colons reviennent en catimini en fait ! ». L’annonce du pacte militaire franco-malien le 1er janvier 2014 avait suscité un tollé dans la presse bamakoise qui y voyait le début d’une « recolonisation du Nord Mali ».

Kidal, « administration touarègue sous protection française »

Depuis quelques mois, la gestion par les Français de la région de Kidal au nord du pays est vécue par les Maliens du sud comme une atteinte à la souveraineté de leur armée. Après avoir libéré Gao et Tombouctou, les soldats français ont remis les clés de la ville à l’armée malienne, assurant ensuite un travail de « second plan» selon les termes du colonel Hervé Pierre à Gao. Mais Kidal a reçu un traitement spécifique. L’armée malienne est restée cantonnée en dehors de la ville. « Kidal était particulier. Nous craignions un bain de sang, il y avait trop d’animosité entre l’armée et les Touaregs » explique un militaire français. La ville aurait donc été laissée aux mains de groupes armés touaregs… Alors que les accords de paix de Ouagadougou prévoyaient le cantonnement de ces groupes armés, c’est finalement les représentants de l’ordre républicain qui ont été tenus à l’écart, chose impardonnable pour Mohamed Bathiliy, fils du ministre de la justice et porte parole du collectif pour la défense de la République : « Ils font passer les militaires sudistes, les Noirs dans leur globalité pour des anti arabes, des anti touaregs (…). On nous fait passer pour des barbares en oubliant qu’une fois Gao conquis, une fois Tombouctou conquis, c’est les militaires maliens qui sont restés sécuriser la ville. Subitement comme s’il y avait un vent  de folie à l’entrée de Kidal on se transformerait en hommes préhistoriques …»

André Bourgeot, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de la région du Sahel soutient l’indignation des Bamakois : « Après l’intervention Serval, le MNLA est revenu et s’est installé avec la protection française. Il a administré la région de l’Adar des Ifoghas en occupant le gouvernorat, les médias pour diffuser leur propagande et en prélevant des taxes sur tous les engins moteur qui transportent des marchandises, souvent des produits alimentaires en provenance d’Algérie. C’est une véritable administration qui constitue une enclave et cela se fait au su et au vu des militaires français ! »

« Ils veulent couper le Nord, comme au Soudan ! »

En décembre et janvier dernier, des universitaires bamakois lançaient des manifestations pour protester contre ce qu’ils voient comme « une force d’occupation. » L’un des slogans récurrents était : « Oui à la France de Konna. Non à la France de Kidal. Non à la France du MNLA ». Konna est la ville dans laquelle l’opération militaire a commencé, symbole de la libération par les forces françaises face à l’invasion djihadiste. La France du MNLA est donc celle qui soutiendrait les rebelles depuis quelques mois.

Mohammed Bathily dit Ras Bath, l’un des organisateurs des manifestations explique l’ambigüité de l’intervention française par la volonté secrète de séparer le pays : « On sait comment le Soudan du sud a été arraché du Soudan du nord, le Koweït de l’Irak, l’Erythrée de l’Ethiopie, comment la guerre du Biafra a été montée… C’est la même stratégie qui est en cours au Nord aujourd’hui ! Ils veulent couper le Nord du Mali ». Pour ce jeune doctorant, la France profite de la faiblesse économique et militaire du Mali pour imposer ses conditions et manipuler les vieilles discordes nationales. Une crainte partagée par beaucoup de Bamakois. Dans le cortège, un jeune malien crie à l’adresse d’un Français : « Le peuple malien a la volonté de vivre ensemble. Il ne faut pas écouter les Touaregs bandits armés qui disent que le Mali n’est pas une nation. Le Mali est un et indivisible ! ». L’ancien président de l’Assemblée Nationale, Ali Nouhoum Diallo rejoint le point de vue de ces jeunes contestataires : « La France ne respecte pas les résolutions des Nations unies qui interdisent la présence de deux armées sur notre territoire. Même à Kidal, il n’y a qu’une armée qui vaille, l’armée républicaine. Derrière tout cela, ce qui est en péril, c’est aussi le droit des peuples à disposer de leur richesse… »

Les intérêts économiques français

Si cet homme politique évoque les « richesses » de la terre malienne, c’est que les ressources du Nord du pays pourraient motiver l’opération Serval. Pour André Bourgeot, « l’intervention n’est pas réductible à des finalités humanitaires, il y a des enjeux importants dans l’espace saharo-sahélien qui porte sur les industries extractives. La partie nord-est du septentrion malien rebaptisée “triangle d’or“ recèle du pétrole, du gaz et de l’eau. Il y a un site uranifère dans le Tamesna du même filon uranifère que celui d’Imuraren au Niger (actuellement exploité par Areva) et un site aurifère dans la région de Kidal. Tous ces sites sont des “ressources prometteuses“ mais aucun n’est en situation d’exploitation ».

Gao, plaque tournante de l’armée française au Mali

L’accord de défense et de coopération militaire qui sera signé par le président IBK et Jean-Yves Le Drian intervient alors que la France s’impose peu à peu comme gendarme du Sahel, avec de possibles ambitions économiques. Lors de son déplacement aux Etats-Unis, le ministre de la défense a présenté son nouveau programme visant à lutter contre le terrorisme dans la région sahélienne : « Les 3000 soldats redéployés par ce nouveau dispositif seront principalement basés à Gao au Mali, à Niamey au Niger et à N’Djamena au Tchad ». Le Nord du Mali pourrait devenir une plaque tournante de l’armée française en Afrique, alors que Niamey ferait plutôt office de base arrière logistique et de pôle de renseignements. Les moyens aériens resteront stationnés à N’Djamena. Enfin, les forces spéciales seront basées à Ouagadougou, au Burkina Faso. L’essentiel des déplacements africains du ministre de la défense entre décembre et janvier ont permis de formaliser la présence militaire française dans ces pays.

VIdéo. Une manifestation anti française au Mali : 

PAR LAETITIA KRETZ

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