Best of (3/15), Etrangers, vous êtes les bienvenus….chez vous

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Voici le parcours de combattant que doit vivre un Marocain désireux d’obtenir un visa pour quelques jours de vacances en Europe. Une chronique de Nouhad Fathi

D’abord, le marocain désireux d’obtenir un visa pour se rendre à l’étranger fait une enquête comparative, basée sur le ouï-dire, des consulats des pays de l’espace Schengen où l’on risque le moins de le refouler. Une fois le choix est fait, il prépare son dossier, mais avant, il se projette des mois dans l’avenir et l’inconnu pour prendre, auprès de TLS Contact,le sous-traitant de la plupart des consulats, un rendez-vous qu’i devra respecter à la minute près.

Retour sur le passé

Il profite ensuite d’une pause déjeuner pour se rendre à l’un des bureaux de la Caisse nationale de sécurité sociale pour demander l’historique de ses cotisations depuis cet obscur poste qu’il a occupé pendant ses années fac et qu’il ne mentionne même plus dans son CV. Le malheureux ensuite passe à la banque pour un relevé détaillé de ses dépenses, y compris les plus coupables. Au bureau, il offre un cupcake à l’assistance de direction, qu’il déteste pourtant, afin qu’elle lui prépare le plus rapidement possible ses attestations d’emploi et de salaire.

Il réserve quelques nuitées dans l’hôtel le moins cher proposé par Booking.com et annule sans frais après avoir imprimé la confirmation. À son pote travaillant dans une agence de voyages, il achète un vrai faux billet d’avion aller-retour à 200 dirhams. Il profite d’une autre pause déjeuner pour souscrire à une assurance voyage à 600 dirhams couvrant 6 mois de présence dans l’espace Schengen. À ce niveau, il a pris l’habitude de sauter le déjeuner, c’est encore entre midi et deux heures qu’il se rend à la mouqata’a pour un certificat de célibat et une copie certifiée de son contrat de bail (il a encore l’adresse de ses parents sur son passeport). En rentrant chez lui, il s’arrête chez le photographe du quartier pour se faire tirer le portrait. Son dossier, épais de plusieurs centimètres, est enfin prêt, il peut attendre tranquillement son rendez-vous.

Le jour J, il respecte cérémonieusement la file d’attente et se sent obligé d’être plus révérencieux qu’à son habitude face à des agents de sécurité impolis, mais plus puissants que lui. Il maîtrise ses nerfs face à l’agent de TLS Contact qui lui sourit sottement pendant qu’il refait des photocopies sans autre raison que lui soutirer 20 dirhams en plus des presque 1000 dirhams officiels. Après plusieurs jours d’attente, il obtient son visa, ou pas.

Bienvenue aux Français

Maintenant, voici comment les choses se passent pour un Européen désireux de refaire sa vie au Maroc.

Il prend un avion et se trouve un emploi où la seule compétence requise c’est la maîtrise de sa langue maternelle. Ce n’est pas grave s’il n’est jamais titularisé, il peut toujours rester dans la légalité en quittant le territoire une fois tous les trois mois. Et c’est tout.

Le contrôle des flux migratoires et le durcissement des conditions d’obtention des visas sont compréhensibles étant donnée la violence du monde dans lequel nous vivons. Beaucoup de Marocains idéalisent à outrance l’Occident au point de rêver d’y construire leur avenir, même dans la clandestinité. Cela justifie-t-il pour autant de traiter n’importe quel demandeur de visa comme un criminel potentiel ? Même s’il fournit toute la documentation ubuesque demandée ? Même s’il montre patte blanche ? Même si le voyage est potentiellement bénéfique pour les deux pays ? Même s’il veut juste honorer une invitation ? On comprend que l’idée soit de décourager les tricheurs, mais la vérité c’est que ça dégoûte tout le monde.

Huit jours, pas un de plus

C’est le cas de Maria Daif, une journaliste marocaine respectée par ses pairs et la directrice générale de la Fondation Tazi et de l’Uzine, l’un des établissements culturels les plus actifs dans le pays. Invitée par le Festival Moussem Cities à Bruxelles, le consulat belge ne lui a accordé que 8 jours de séjours et une seule entrée. Quant aux danseurs contemporains qu’elle devait accompagner, soit ils n’ont pas eu de visa, soit ils l’ont eu trop tard. On parle d’artistes voulant partager leur travail et s’enrichir de l’expérience de l’autre, pas de vacanciers peu rassurants.

“Les conventions ratifiées stipulent (…) un soutien à la mobilité de ces mêmes artistes et acteurs et actrices culturels, au vu des passerelles que nous construisons, des ambassadeurs et ambassadrices que nous sommes de nos cultures respectives, des valeurs de partage que nous incarnons, au vu des débats et réflexions que nous initions, bien loin du simplisme des politiques et bien plus utiles par les temps sombres qui courent”, s’insurge-t-elle dans une tribune. Ce n’est pas en serrant les vis aux frontières que les pays du Nord se protégeront de ce que le Sud leur envoie de pire, mais en laissant assez d’ouverture pour que les ambassadeurs dont parle Maria Daïf puissent ramener le meilleur de l’Occident dans leurs valises. Au lieu de refuser des visas, il faut fluidifier la circulation de l’art, cette “manière très humaine de rendre la vie supportable”, comme écrivait l’américain Kurt Vonnegut dans Un homme sans patrie.

 

 

 

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