Ezzeddine Ben Hamida: la terrible dégradation de l’économie tunisienne

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Tous les clignotants sont au rouge lorsqu’on se penche sur la situation économique en Tunisie. Un entretien avec le le Professeur Ezzeddine Ben Hamida.

L’état de l’économie tunisienne est à l’image du charivari et de la cacophonie, qui caractérisent le paysage politique : des formations sans projet, une économie sans stratégie ! Les tiraillements inter et intra partis, en raison des ambitions démesurées de certains novices, alimentent l’incertitude aux yeux des investisseurs et nourrissent les convoitises, les appétences, de l’Union européenne et des Institutions financières internationales.


Voici quelques indicateurs pour illustrer la terrible dégradation des
fondamentaux macroéconomiques :

  • L’année 2018 a été marquée par un déficit record : 19,04
    milliards de dinars, soit 6,4 milliards de dollars ; comparé à 2017, la
    hausse est de 22%.
  • Aujourd’hui, 1 Euro s’échange contre près de 3,5 dinars alors
    qu’en janvier 2012, il fallait débourser seulement 1,93 dinar pour 1
    euro. Il y a donc une dépréciation de 45% en l’espace de 5 ans, ce
    qui explique l’aggravation du déficit commercial et le poids de la
    dette.
  • La dette extérieure (publics et privés) est passée de 37 %
    du PIB en 2010 à 67,6 % en 2016, pour atteindre près de 84 % en
  • La seule dette publique, celle de l’État, passe d’environ 40 %
    du PIB en 2010 à 70 % en 2018. D’après les projections du FMI, le
    taux d’endettement extérieur, par rapport au PIB, pourrait atteindre
    les 88 % entre 2019 et 2021 ; celui de la seule dette publique serait
    autour de 69 % du PIB.
  • L’inflation est d’environ 7,5% aujourd’hui contre 4,5% en 2015. Il
    s’agit d’inflation incompressible causée par la dépréciation de la
    monnaie nationale. La hausse non maîtrisable des prix de ces
    dernières années a affaibli le pouvoir d’achat du consommateur
    tunisien : d’où les mouvements de grève et la grogne populaire en
    ce moment.
  • Le chômage n’est pas en reste. Rien –ou presque- n’a été fait au
    profit des demandeurs d’emploi. Le taux officiel de chômage est
    d’environ 16% ; dans certaines régions, il atteint les 35%. Sur
    600.000 chômeurs, plus de 250.000 diplômés du supérieur sont
    toujours à la recherche d’emploi.
    Au côté de ces données purement économiques, la Tunisie fait face, depuis quelques années, à une fuite, méthodique et organisée, des cerveaux. Ainsi, lors seulement de ces 3 dernières années plus de 10.000 ingénieurs et 8000 médecins ont quitté le pays. hémorragie va coûter à moyen et long terme, très chère à la Tunisie qui se vide peu à peu de ses compétences au profit des pays européens, du Golf et du Canada Les autorités préfèrent l’expression «mobilité des compétences » à celle de « fuite de cerveaux »

  • La dette permet effectivement de financer les investissements qui sont
    indispensables pour toute création d’emploi. Les investissements
    permettent aussi et surtout de créer de nouvelles richesses. Et c’est ainsi que la dette va pouvoir, peu à peu, être remboursée.
    Dans le cas de la Tunisie, la dette a permis jusqu’au début de 2015 à faire face à ce que j’appelle « le coût de la révolution » : fonctionnement de l’Etat, indemnisation des chômeurs, recrutements. Il s’agissait d’absorber la révolte sociale légitime et honorer les engagements de l’Etat. Le terrorisme a aggravé le sentiment d’incertitude ; ce qui s’est traduit par
    un recul marquant des investissements nationaux (publics et privés), fuite des investisseurs étrangers, désertification des hôtels,… ; bref, pendant près de 4 ans l’économie tunisienne était en léthargie. L’Etat était contraint de s’endetter, donc. Les taux d’intérêt sur les marchés des capitaux et auprès des institutions spécialisées étaient excessifs car la Tunisie est devenue un pays à risque et sa note auprès des agences de notation a été dégradée.
    Les investissements ne sont donc pas allés dans le processus de
    production pour produire de la richesse. Ils ont servi le fonctionnement de l’Etat et pour absorber la grogne sociale : Le chiffre avancé par le ministère des finances est de l’ordre de 2 700 millions de dinars (931 millions de dollars) entre « compensations » accordées aux anciens prisonniers politiques et augmentation des salaires.
    D’après le rapport de 2017 de la banque centrale, Les dépenses au titre du remboursement de la dette publique, en principal et intérêts, au cours de l’année 2017, ont atteint un plus de 7 milliards de dinars (2,6 milliards de dollars). Comparé à 2016, l’augmentation est de 34,7%. D’après le même rapport, s’agissant de l’année 2018, les paiements prévus au titre du service de la dette se situaient à 8 milliards de dinars dont 57% relatifs à la dette extérieure. Il faut savoir qu’au même temps le budget prévu pour le développement est d’autant, c’est-à-dire de 8 milliard de dinars. Comment peut-on dans ces conditions entrevoir une quelconque sortie de
    crise ?

    TROIS AXES se dégagent:
    1/ Le toilettage de la dette.
    D’après le rapport élaboré en 2011 par le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde, sur les 19 milliards de dollars de dette extérieure publique contractée par la Tunisie entre 1987 et fin 2009, près de 10 milliards sont considérées comme étant «une dette odieuse», c’est-à-dire « une dette illégitime ». Par conséquent la Tunisie est en mesure de demander leur annulation ! Pour cela il faut que les partis politiques dépassent leurs clivages. Et qu’ils prennent conscience de la
    gravité du moment. Qu’ils soient à la hauteur et ce rendez-vous avec
    l’Histoire.
    2/ La lutte contre la corruption et l’économie informelle doivent être une priorité pour les dirigeants tunisiens. L’économie parallèle, la contrebande coutent plus de 12 milliards de dinars en manque de recette fiscale. Cette enveloppe manquante, chaque année, au
    budget de l’Etat représente environ 15% de la dette extérieur tunisienne.
    3/ Un accord avec le FMI. Il s’agit de stopper la descente en
    enfer du dinar et le fixer à 1,5 dinar pour 1 euro. Une quasi parité permettra à la Tunisie de renouveler son parc technologique. Quand les Tunisiens ont décidé de prendre leur destin en main, ils ont réussi à arracher leur indépendance. Quand ils ont voulu dégager l’ex Président Ben Ali, celui-ci a pris la fuite. A eux de jouer aujourd’hui pour négocier leurs priorités avec leurs partenaires économiques et tinanciers;
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