Exposition “tatoueurs, tatoués”, l’Afrique fantôme

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« Tatoueurs tatoués » au Musée du quai Branly est une exposition superbe, qui vous emporte aux quatre coins du monde. Mais curieusement, à l’exclusion du continent africain. Pourquoi ?

tatoueurs-tatoues_xl« L’exposition « tatoueurs, tatoués » explore l’univers du tatouage et propose une approche inédite de cette pratique ancestrale en rassemblant plus de 300 œuvres provenant du monde entier » nous est-il annoncé dans la présentation par les commissaires de l’exposition, Anne & Julien. Leur but étant de mettre en perspective la dimension artistique du tatouage, son histoire depuis les premiers témoignages de son existence, au travers de « toutes les cultures ». Le musée du quai Branly fait donc écho à un véritable phénomène de société : l’intérêt grandissant porté à cet art à la fois objet de fascination et marquage identitaire dans nos cultures contemporaines. Depuis les années 90, le nombre de tatoués croît en Occident (un Français sur dix, un Américain sur cinq en 2012) et n’est plus la marque d’un marginal ou d’un rebelle.

Le tatouage dans tous ses états

L’exposition revient sur les sources du tatouage et présente le renouveau de ce phénomène désormais permanent et mondialisé. Dans les sociétés dites « primitives », issues des mondes orientaux, africains et océaniens, le tatouage a un rôle social, religieux et mystique et accompagne le sujet dans ses rites de passage en l’incluant dans la communauté. À l’inverse, en Occident, on retient qu’il fut marque d’infamie, de criminalité, attraction de cirque (avec le phénomène des side-shows) puis marque identitaire de tribus urbaines. Mais ce clivage est désormais obsolète à en croire les créateurs contemporains qui investissent le corps humain comme lieu d’action et les tatouages comme mode d’expression artistique «noble». À en voir les nombreuses vedettes du showbiz qui exhibent leurs tatouages « personalisés ».

Cette exposition, importante dans son volume et dans son ambition, se veut « une approche globale », expliquent Anne & Julien, journalistes spécialisés dans les sous-cultures urbaines qui en assurent le commissariat. Elle se veut « Sans voyeurisme, dans une approche critique et historique. »

Elle se veut apparemment aussi exhaustive : tant d’un point de vue historique puisqu’elle elle aborde la question de l’évolution du tatouage des origines de l’humanité jusqu’à nos jours à travers des pièces très diversifiées (momies tatouées du 11e siècle, instruments antiques ou machines à tatouer high-tech) que géographique si l’on se réfère aux rubriques du catalogue de l’exposition (un véritable livre d’art, éditions Actes Sud/Musée quai Branly) !) qui voyage de continents en continents : l’Asie et l’Océanie – Japon, Chine, Polynésie, Nouvelle Zélande etc. – les Amériques – du Nord comme du Sud – et Europe.

  

Impasse sur l’Afrique

Mais quasi rien sur les tatouages d’Afrique du Nord ou d’Afrique Noire. Tout juste 3 ou 4 illustrations disséminées de-ci de-là, dont un très beau portrait d’une femme algérienne qui fixe l’objectif d’un regard plein de fureur. Mais il ne s’agit pas là d’une entrée dans la rubrique «tatouages au henné» ou « Maghreb », juste d’un exemple parmi d’autres évoquant les rapports entre les tatouages et « la rue, l’armée, la prison ». En effet, la légende nous en apprend davantage sur le photographe, un conscrit français appelé en Kabylie en 1960 « opposé à la guerre mais photographe de régiment » qui immortalise, par ses clichés, une culture menacée.

Plus loin, dans la section « le tatoueur voyageur » qui évoque les passerelles entre techniques et esthétiques du tatouages à travers le monde, on découvre un joli « Paravent répertoire de tatoueur » du 19e siècle, en provenance d’Afrique du Nord. On admire aussi un petite statuette égyptienne en faïence bleue, marquée de points de tatouages noirs. Voilà. C’est à peu près tout et c’est bien maigre.

Pas la moindre évocation du Harqûs (tatouage au henné maghrebin) et de sa richesse graphique et de son extraordinaire diversité dans tous les pays d’Afrique du Nord et de ses avatars contemporains. Peut-être que cette variété de tatouage n’a pas retenu l’attention des organisateurs parce qu’il est « éphémère » ? C’est regrettable puisqu’il a d’autant plus besoin d’être immortalisé par des photos, voire consacré dans une exposition de par sa fragilité, sa fugacité.

Rien non plus sur la spécificité des tatouages en Afrique Noire qui pose évidemment la question du «ton sur ton» puisque l’essentiel du tatouage se fait à l’encre noire, bien que le blanc ait été traditionnellement utilisé pour marquer les contrastes et que de plus en plus de couleurs soient utilisées par les artistes contemporains. Il est vrai que ce sur ce continent oublié par l’exposition les tatouages sont en rivalité avec une autre forme de marquage du corps : la scarification. La combinaison tatouage/scarification est un procédé répandu depuis des siècles mais il n’empêche qu’il existe une spécificité du tatouage africain et qu’il aurait été intéressant de s’y attarder, ne serait-ce que d’un point de vue technique et esthétique. Comment les tatoueurs procèdent-ils sur une peau foncée, voire noire comme de l’ébène ? Comment faire ressortir le tatouage ? C’est un enjeu d’autant plus intéressant que la « mode du tatouage » se répand en Afrique comme ailleurs.

Un exemple parmi d’autres de la vitalité du tatouage sur ce continent oublié par le Quai Branly, la frénésie des « Mandelas » en Afrique du Sud ! Célébré de son vivant pratiquement comme un saint, l’ancien président Nelson Mandela a rejoint, un an après sa mort, le panthéon des dessins les plus demandés dans les salons de tatouages d’Afrique du Sud, avec Jésus et Marilyn Monroe. De Johannesburg au Cap, les salons de tatouages observent cette mode. Pas toujours pour un dessin à l’effigie du grand homme, mais aussi ses pensées, des phrases restées célèbres, des aphorismes.

Pourquoi cette « impasse » sur le continent africain, dont le rapport au tatouage est ancré dans une longue tradition, une tradition toujours vivante, renouvelée par des artistes originaux et des préoccupations contemporaines ?

La question a été posée aux commissaires de l’exposition, on attend la réponse…

En attendant, allez vous plonger dans cette exposition magnifique… qui parfois donne la chair de poule mais toujours passionne par la richesse de ses trouvailles, même si « l’Afrique fantôme », chère à Michel Leiris, en est la grande oubliée.

 

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