Emmanuel Macron dans le Golfe, la diplomatie du portefeuille

Emmanuel Macron effectuera les vendredi 3 et samedi 4 décembre la dernière grande tournée à l’étranger du quinquennat qui le conduira au Qatar, aux Émirats arabes unis et en Arabie saoudite. Sur fond de splendides contrats de ventes d’armes dont l’annonce a été retardée à la demande de la France pour que l’effet d’annonce par le président français soit spectaculaire.

Les grands dossiers de sécurité régionale sont les enjeux annoncés du voyage du Président français vers les pays du Golfe les 3 et 4 décembre. Il est clair, comme le rappelle Renaud Girard, chroniqueur au « Figaro », que « les alliés arabes de la France dans le Golfe demanderont à Emmanuel Macron de rester ferme dans les négociations de Vienne avec l’Iran », qui ont repris le 29 novembre à Vienne. En échange, le président incitera ses amis du Golfe, les princes héritiiers MBS et MBZ notamment, à soutenir les efforts diplomatiques de la France au Liban qui, pour l’instant, n’ont guère été concluants, la situation se détériorant chaque jour un peu plus au pays du Cèdre.

Les tensions entre le Liban et l’Arabie saoudite, croissantes depuis des années du fait de la place grandissante du mouvement libanais chiite Hezbollah, ont atteint un pic inédit après la diffusion fin octobre d’un entretien dans lequel George Kordahi, le ministre de linformation,  assurait que les combattants chiites Houthis au Yémen se défendaient face à une agression extérieure.

Ryad, qui a dit voir dans ces commentaires un symbole de la toute-puissance du Hezbollah au Liban, a expulsé l’ambassadeur libanais, rappelé son émissaire à Beyrouth et interdit l’importation de produits libanais.

Le moment…inopportun,

Par ailleurs et durant son voyage, Emmanuel Macron donnera un signal clairement hostile à toute velléité de domination du Golfe par les forces armées de l’Iran. « La France entend garantir ses approvisionnements pétroliers et la liberté de navigation dans le Golfe, notait voici deux jours l’éditorialiste du Figaro, en accord avec ses alliés ».Comment le reprocherait-on au chef d’état français? L’émirat d’Abu Dhabi abrite à lui seul trois bases militaires françaises, de la marine, de l’armée de l’air et de l’armée de terre. La France a des accords de défense avec les Émirats et le Qatar. Elle apporte également un soutien opérationnel à l’armée saoudienne.  .

Reste le moment et la méthode. Emmanuel Macron vient en grande pompe à cinq mois de la Présidentielle consulter les seuls pays du Golfe sur les grands sujets de l’heure. Rappelons qu’à ­Bagdad cet été, la France avait présidé une conférence nettement oecuménique sur la stabilité du Moyen-Orient, en esquissant sinon un rapprochement avec l’Iran, ou du moins une volonté de considérer Téhéran comme un interlocuteur incontournable.

En adoubant ses peu recommandables monarchies du Golfe comme des partenaires de premier plan, le président français fait un sacré virage sur l’aile, un de plus.  Non sans le risque de quelques retours de manivelle bien ajustés de la part d’une opinion publique française chauffée par les mises en garde des grandes ONG mondiales!

Des alliés bien encombrants

C’est au départ un Macron totalement décomplexé  qui part s’entretenir du sort du monde  avec les représentants des monarchies pétrolières accusés de multiples dérapages  sur le plan des droits humains. C’est qu’en France le Président et son ministre des Affaires Etrangères, Jean Yves Le Drian, ont pris l’habitude de botter en touche quand ils sontt mis en cause sur leurs relations avec les dictatures afrciaines ou arabes, sans grand dommage politique.

Dernier exemple en date,  Macron et Le Drian ont juste opposé un silence gêné aux révélations du site « Disclose » sur les relations secrètes et choquantes entre la France de Macron et l’Égypte du dictateur égyptien Sissi. Des fuites très embarrassantes émanant, via un mystérieux lanceur d’alerte, du renseignement militaire français ont montré pourtant que la France a facilité des assassinats ciblés de civils en Égypte en fournissant du matériel très pointu de renseignement. Dans un pays normalement démocratique, une campagne de presse relayée par des opposants politiques aurait du forcer le pouvoir français au moins à s’expliquer. Tel n’a pas été le cas.

En revanche, le président français devrait subir de sérieuses attaques venues des grandes ONG pour être le premier chef d’état occidental à s’entretenir du sort du monde avec le prince héritier séoudien, Mohamed Ben Salmane, dit MBS, depuis que ce dernier a commandité en octobre 2018 l’assassinat du journaliste et opposant Jamal Khashoggi découpé en morceaux avec une tronçonneuse dans une arrière salle de l’ambassade séoudienne en Turquie. Ce qui, contrairement aux arrangements de Le Drian et de Sissi, n’est pas passé inaperçu. Le président Biden refuse toujours de s’entretenir avec MBS et préfère s’adresser à son père, le roi Salman.

« Ce déplacement participe à une entreprise de réhabilitation du prince héritier MBS. Cela me désole qu’Emmanuel Macron prète son nom de che d’état à une telle entreprise « , estime dans « le Monde » Agnès Gallamard, secrétaire générale d’Amnesty International qui a signé pour l’ONU un rapport appelant à mettre sous sanctions l’homme fort du Royaume séoudien.

« Business as usual »

Si Emmanuel Macron offre un brevet d’honorabilité à ses alliés MBS et MBZ malgré les risques politiques encourus, c’est qu’il attend, en retour, quelques jolies gâteries. À savoir de gros contrats d’armement qui devraient être signés ce vendredi à Dubaï. De quoi soulager la balance française des paiements très déficitaire, un sérieux bémol au tableau économique du pays qui est plutôt favorable. Ce qui en période de campagne présidentielle pourrait être un atout incontestable pour le candidat Macron.

Dès la veille du départ d’Emmanuel Macron, toute la presse française évoquait des contrants mirifiques de Mirage, Rafale et autres armes de guerre dont le président français n’a pas voulu annoncer la nature mais dont il se gargarisera sans aucun doute après ses entretiens avec ses interlocuteurs du Golfe! Les Émiratis devenus les principaux interlocuteurs de la France dans le Golfe devraient acheter à eux seuls une soixantaine de Rafale, l’avion de chasse déja vendu au maréchal Sissi.

C’est définitivement la ligne Le Drian, grand manitou des ventes d’armes françaises aux dictatures du monde entier, qui impose désormais ses priorités à la diplomatie française.

Ce qui ne grandit pas l’image de la France dans le monde !

La France n’est pas un argument électoral

 

 

 

 
Previous articleRabbah Attaf, la race tue toujours deux fois
Next articleLa France n’est pas un argument électoral
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)