Série Egypte (1): les lointains cris de joie de la place Tahrir

Six ans après le soulèvement contre l'ancien président Hosni Moubarak, la désillusion s'est emparée de Egyptiens alors qu'une chape de plomb s'est abattue sur les libertés du pays dont l'économie tourne au ralenti. Reportage

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« L’Égypte est comme un grand cendrier », s’amuse un homme en jetant sa cigarette par terre devant l’aéroport du Caire. Mal éteinte, elle s’embrase lentement dégageant une fumée grise et épaisse.

A l’image d’une cigarette Cléopatra, le Caire se consume dans un nuage de poussière. La capitale semble au bord de l’asphyxie. Etouffés la liberté d’expression, les droits de l’homme ou toute autre forme de contestation. Sous la présidence d’Abdel Fatteh Al-Sissi, au pouvoir depuis 2014, le Caire vit en apnée.

Tombé en 2011, Hosni Moubarak, à la tête de l’Égypte depuis 30 ans, a été chassé du pays par la révolution de la place Tahrir. « A l’époque de la révolution, les chauffeurs de taxi avaient l’habitude de me demander quel était le meilleur système entre les politiques française et allemande. Chaque Égyptien souhaitait participer à la construction de son pays. Ils étaient à la recherche du meilleur modèle », se souvient un jeune Allemand. Finalement, c’est la roue de secours des Frères musulmans, Mohammed Morsi, qui deviendra le seul maître à bord. Propulsé candidat en remplacement de Khairat Al-Chater, l’apparatchik de la confrérie est trop pressé. La promulgation d’un simple décret qui lui attribue des pouvoirs judiciaires extraordinaires jette dans la rue des milliers de révolutionnaires. Les militaires répondent par un coup d’Etat qui place alors le maréchal Abdel Fattah-Al Sissi à la tête du pays.

Désormais, les cris de joie de la place Tahrir sont loin. « Si j’arrivais à obtenir un visa, je partirai le lendemain en Europe. Il n’y a plus rien ici », confie Ahmed*, chauffeur de taxi cairote d’une vingtaine d’années. Le jeune homme roule à toute allure laissant les paysages s’évanouir derrière lui. Entourant l’aéroport, le quartier d’Héliopolis, ville du soleil, fait grise mine. Quartier emblématique du Caire, il abrite la classe moyenne égyptienne confinée dans des bâtiments grisâtres. Pour rejoindre le centre-ville, une quarantaine de minutes sont nécessaires. Avec ses 19 millions d’habitants, la ville est un bourbier pour les automobilistes. «  Welcome to Egypt », lance Ahmed avec un regard amusé.

Le matin, un couvercle de pollution se dépose sur la ville du Caire et ses habitants

Les expats, les nouveaux raïs d’Égypte

« C’est le quartier de tous les expats, bienvenue à Zamalek », s’exclame avec fierté Léa, une jeune Française qui travaille au Caire depuis trois mois. Le quartier de Zamalek qui couvre l’île de Gezira est une bulle de tranquillité à l’abri du brouhaha assourdissant du centre. Les restaurants huppés bordent le Nil sur plusieurs kilomètres. Four Seasons, Fairmont ou encore l’hôtel Mariott : ces établissements prestigieux toisent le fleuve du haut de leur tour vertigineuse.

« Au cours de la révolution, le quartier de Zamalek était le seul à être protégé des attaques et des manifestations », explique Chérif, un Égyptien francophone de 32 ans. Ici, les immeubles cossus – pour l’Égypte – côtoient les ambassades et les consulats. Les Français expatriés travaillent pour beaucoup dans le secteur de la diplomatie ou dans le BTP et les hydrocarbures.

Le week-end, les expats traversent le canal de Suez avec leur chauffeur privé pour se rendre à Ras Sudr, petite station balnéaire au nord du Sinaï. La capitale du kitesurf attire l’élite égyptienne en mal de sensation forte. Le cours s’élève à 75 euros, soit le salaire de certains employés.

Perdue dans le Sinaï, la discrète cité balnéaire de Ras Sudr attire les amateurs de kitesurf.

L’œil du sphinx tourné vers la Mecque

En Égypte, pays composé à 90% de musulmans sunnites, l’islam est placé au premier plan de la société. Dans les rues, les taxis ou même sur les routes, l’appel à la prière est suivi et respecté. Sur la route du canal de Suez connu pour son trafic saturé, il n’est pas rare de voir des Égyptiens agenouillés près de leur voiture à l’arrêt en train de prier. Le vendredi, les rues du Caire sont désertes et les échoppes sont fermées. « Ce n’était pas comme cela il y a 30 ans », s’exclame une touriste.

Le pays croule sous le poids des traditions et du patriarcat. Une femme et un homme ne peuvent réserver une chambre d’hôtel s’ils ne sont pas mariés. « Une fois, j’étais à l’hôtel et une amie devait monter chez moi récupérer ses chaussures. Le réceptionniste a voulu nous coller une amende car elle n’avait pas le droit d’entrer dans ma chambre», se confie un client d’un hôtel de luxe. Dans les immeubles cairotes, les gardiens, appelés Bawab en Égypte, gardent un œil sur les habitants et leur respect des bonnes mœurs.

« La religion est devenue un outil politique », admet un traducteur égyptien. Véritable référence dans l’islam sunnite, l’université d’Al-Azhar semble avoir la mainmise sur les mœurs du pays. « Je n’allais jamais en cours, les filles et les garçons étaient séparés et le fonctionnement de l’école était trop strict », raconte un ancien élève.

La consommation d’alcool n’est pas épargnée. Installée à la terrasse d’un restaurant, une Française commande un Long Island au bar. « Désolée mademoiselle, c’est le Nouvel An, nous ne vendons pas d’alcool ce soir », explique presque confus l’un des serveurs. Bars, restaurants et hôtels doivent se plier à cette règle. Pris au dépourvu, certains expatriés font jouer leurs contacts afin de se procurer quelques bouteilles au marché noir. En Égypte, rares sont les établissements qui proposent des boissons alcoolisées sur leur menu. El Horreya est l’un des rares bars à ne pas avoir mis la clé sous la porte. Premier établissement à avoir obtenu une licence pour servir de l’alcool, il reste l’un des hauts lieux de la vie nocturne cairote. À l’extérieur, de grossiers morceaux de carton sont placardés sur les fenêtres décaties. L’objectif ? Cacher aux passants la vie de débauche qui se joue à l’intérieur. Un comble alors que la bière était déjà très consommée dans l’Égypte ancienne.

Une révolution ? Quelle révolution ?

Place Tahrir, un drapeau de l’Égypte flotte en plein cagnard au centre d’un terre-plein fleuri. Ce rond-point, devenue un lieu historique en 2011, est surveillé par une poignée de gardiens qui quadrillent le lieu comme par habitude. « Le drapeau et les fleurs ont été rajoutés après la révolution, » informe un guide touristique égyptien.

« En 2011, j’étais ici et l’un de mes amis s’est pris une balle, maintenant il est handicapé et ne peut plus marcher », déclare-t-il avant de lâcher : « Je regrette cette révolution ». L’homme d’une trentaine d’années s’avance vers la bibliothèque de l’Americain University of Cairo. En 2011, les révolutionnaires ont jeté sur ce mur leurs espoirs et désillusions. Une série de graffitis se succèdent à l’instar d’une véritable fresque historique. « Vous voyez, chaque pan de la révolution est illustré. Ici, par exemple, il y a des veuves en noires qui pleurent leurs enfants. Beaucoup d’Égyptiens sont morts », dit-il tristement. « Les autorités ont repeint celui-ci en jaune afin d’effacer les traces des dessins. Selon moi, ils n’auraient pas dû. »

Le soulèvement historique de 2011 a laissé un goût amer aux Égyptiens. « Lasituation politique égyptienne peut être comparée à La Ferme des animaux de George Orwell », estime un professeur d’arabe cairote « Les animaux se révoltent, prennent le pouvoir et chassent les hommes de la ferme. Mais ensuite un nouveau pouvoir autoritaire se met en place. » Le jeune homme a 25 ans. Il a postulé aux Etats-Unis, le rêve de beaucoup d’Égyptiens. « Sous l’ère de Moubarak c’était bien mieux, certes il était corrompu et prenait l’argent du peuple, mais là c’est encore pire. Si je voulais critiquer le président Al-Sissi haut et fort, je me ferais arrêter sur-le-champ. »

Dans les rues cairotes, le nom du chef de l’Etat se prononce à voix basse. « Il faut dire président A et président B, c’est plus sûr si vous souhaitez parler de politique », chuchote un professeur anglais non loin de la place Tahrir. Si Al-Sissi ne bénéficie plus de la ferveur populaire, il tente de se rattraper sur la scène internationale. Dernière coup en date : le rapprochement orchestré par le Caire du Hamas et du Fatah, les deux frères ennemis de la Palestine qui fait la une des journaux fin septembre.

« Comment avez-vous entendu parlé de la révolution de 2011 ? », demande un cairote étonné.

Combien de livres pour un euro ?

En novembre 2016, le gouvernement égyptien laisse flotter sa monnaie sous la pression du Fonds monétaire international (FMI). Le cours de la livre égyptienne s’effondre. Aujourd’hui, un euro équivaut à 21 livres égyptiennes. Une dévaluation monétaire doublée d’une forte inflation qui plonge le pays dans une situation économique difficile.

Dans les rues, les commerçants tentent de gratter quelques euros aux touristes. Du côté du carburant, les prix du pétrole s’envolent depuis le mois de juillet 2017, date à laquelle le gouvernement décide d’augmenter les prix afin de réduire le déficit. « Avant, on payait une livre le litre d’essence désormais le tarif est monté à cinq livres », s’emporte un chauffeur de taxi.

Le chômage sévit poussant les Égyptiens à conserver un travail sous-payé. Une Française, manager d’un hôtel prestigieux au Caire raconte : « Mes employés sont payés 50 euros par mois. C’est très peu. C’est dernier temps certains ont commencé à voler les pourboires. L’atmosphère est pesante dans l’équipe. »

La préoccupation numéro un des Égyptiens ? La situation économique du pays. « Avec Moubarak, le pays était fort et crédible sur la scène internationale, maintenant le pays peine à se relever », estime un guide touristique égyptien aux yeux perçants. Il continue : « L’Égypte est un pays riche, mais tout le monde le vole. »

Le 27 septembre, les journaux égyptiens rapportent la satisfaction du FMI à la suite des réformes réalisées par le pays. « Parmi ces réformes, il y a aussi la baisse des subventions de l’Etat. C’est donc au peuple égyptien de se serrer la ceinture », analyse un spécialiste.

Le prix du pain rythme la vie des Égyptiens qui en sont les premiers consommateurs au monde.

Gay quoi ?

« Un groupe de six personnes arrêtées pour avoir brandi un drapeau gay au cours d’un concert », voilà ce que l’on peut lire dans les médias nationaux, le 24 septembre. Vendredi 22 septembre, le groupe de rock libanais Mashnou Leila se produisait à Dokki, une banlieue chic de la capitale, quand six fans ont agité fièrement le fameux symbole arc-en-ciel. « Ils étaient à dix mètres de moi, quand je les ai vus sortir le drapeau, je me suis dit : “Ils ne vont pas faire long feu”, et ça n’a pas raté », rapporte un témoin de la scène.

D’après la presse égyptienne, ils risquent jusqu’à six ans de prison, une peine assortie d’une amende de 300 livres égyptiennes. Le groupe LGBT dont le chanteur se revendique clairement homosexuel a été interdit en Égypte par le Syndicat des musiciens.

Depuis le scandale, une véritable chasse aux sorcières a été lancée dans le pays. Plusieurs arrestations ont suivi cet événement. En Égypte, l’homosexualité est autorisée sans être tolérée. Abbas Shuman, l’adjoint du cheikh al-Tayeb a vivement réagi en comparant l’incident à « un acte de terrorisme moral ».

*Les prénoms ont été modifiés.

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