Série Egypte (2), des militaires omniprésents

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Six ans après le soulèvement contre l’ancien président Hosni Moubarak, la désillusion s’est emparée des Egyptiens même si les touristes reviennent peu à peu. Deuxième volet de notre reportage.

Trois heures de train séparent Alexandrie du Caire. Dans le wagon 1er classe, climatisé à l’extrême, aucun touriste à bord. La deuxième ville du pays n’attire plus. Peut-être a-t-elle trop déçu. Plus austère, plus pauvre et plus sale, Alexandrie collectionne les mauvais points. « Alexandrie est décevante pour tous les Occidentaux qui s’y rendent », lâche d’un ton résigné un habitant. Alexandrie la cosmopolite ? Peut-être avant. Aujourd’hui, peu d’Alexandrins parlent français ou anglais dans cette ville de 4,5 millions d’habitants composée en majorité de ruraux déracinés.

A la gare de Ramleh, les déchets inondent le sol, l’odeur est pestilentielle et les mouches dansent autour des carcasses de poubelles. Quelques mètres plus loin, les marchands ambulants tentent de brader leurs bibelots, pour la plupart usagés. La sirène de la Méditerranée semble avoir été oubliée par le pouvoir trop concentré sur leur vitrine cairote. « Alexandrie est triste mais aussi plus conservatrice », confie un Égyptien. Même la bibliothèque, fleuron architectural de la ville, n’attire pas les foules.

La nostalgie est partout. Au centre de la place Saad Zaghloul, les prestigieux hôtels attendent le client, presque ennuyés. Certaines bâtisses majestueuses sont à l’abandon et pourrissent au soleil comme de vieilles charognes. Alexandrie n’est plus cette cité flamboyante qui auparavant éclairait l’Égypte.

La corniche est le point de rendez-vous des Alexandrins, notamment lors de la pause déjeuner.

Les soldats de plomb égyptien

Dans ce régime militarisé, les uniformes en treillis tiennent le haut du pavé. Les militaires sont souvent des jeunes adultes maladroits tout juste sortis de l’école. La plupart sont mal armés et disposent de peu de matériel. Des militaires égyptiens sous pression prêts à dégainer à la moindre étincelle. « Une nuit, je marchais sur la plage avec ma copine et des militaires ont commencé à courir vers nous pensant que nous étions des terroristes. C’est fou ! », témoigne un travailleur allemand qui vit au Caire depuis huit ans.

En Égypte, le service militaire est obligatoire. Un devoir qui concerne les jeunes hommes entre 18 et 30 ans pour une durée comprise entre un à trois ans. «  Si t’as de l’argent tu peux rester dans les banlieues cossus du Caire, sinon on t’envoie dans le désert, c’est beaucoup plus dur », témoigne un jeune Cairote issu d’un milieu modeste. « Je viens de redoubler mon année à la fac. Ca m’arrange car une fois mon diplôme d’ingénieur en poche, je devrais commencer mon service militaire », confirme un étudiant qui entame sa sixième année d’étude supérieur.

De leurs côtés, les policiers sont reconnaissables à leur uniforme blanc immaculé. « Je déteste les policiers, quand tu es une fille, ils cherchent toujours à obtenir ton numéro, sinon ils t’embarquent au poste de police », témoigne une étudiante en droit et d’ajouter : « Quand tu es journaliste ici, il y a des indics partout. Tu es surveillée tout le temps. » Une affirmation confirmée par une journaliste française : « Là-bas c’est l’espionnite aiguë », avait-elle prévenu.

De plus, la corruption nourrit les autorités. 50 livres égyptienne – soit 2,5 euros – suffisent à les faire taire lorsqu’ils frappent à la porte pour tapage nocturne. D’ailleurs, ils ne se déplacent que très rarement. La police touristique a, elle, quasi disparu de la circulation.

Le quartier copte, situé dans le Vieux Caire, reste le secteur le plus surveillé. À l’entrée de chaque monument, un policier monte la garde, plus ou moins sérieusement. Parfois, des portails de sécurité obsolètes sont postés à l’entrée des lieux de culte. En 2017, quatre attaques terroristes ont été perpétrées en six mois contre la minorité copte qui représente environ 10 % des 90 millions d’Égyptiens. À quelques pas de la célèbre église suspendue, des avis de recherche à l’effigie d’hommes barbus sont placardés sur les portes des églises.

Un policier posté devant un lieu de culte dans le Vieux Caire, le quartier copte, un dimanche matin.

C’est pas grave, t’es une femme

Un homme et sa femme s’engouffrent dans un taxi. La femme paye la course. «  Tu devrais laisser ton mari payer, ce n’est pas à la femme de régler », rétorque le chauffeur. « De toute façon vous ne laissez rien faire aux femmes en Égypte », répond du tac au tac la jeune femme.

« Tsss..Tsss », voilà comment les Cairotes hèlent les femmes qui passent sous leurs yeux. Parfois, un « khalass » – qui signifie « ça suffit » en arabe – s’impose pour éviter une situation génante. « Quand il y a du monde, certains en profitent pour se coller à toi. C’est désagréable », témoigne une jeune femme. Dans le centre-ville, il n’est pas rare d’être la seule femme entourée d’une horde d’Égyptiens. Les terrasses des cafés sont pris d’assaut par les hommes. Dans le métro, deux wagons sont consacrés aux femmes. « Par contre, à partir de 21 h, l’un des wagons devient mixte, c’est incompréhensible ! C’est le soir qu’il y a le plus de harcélement sexuel, non ?  » S’étonne un Français de 25 ans.

Selon une étude de l’ONU, publiée en 2013, plus de 99% des femmes ont été victimes de harcèlement en Égypte. Durant la révolution de 2011, les femmes étaient en première ligne des manifestations faisant d’elles des cibles de choix en termes d’agression. En 2008, Noha Elostaz, âgée de 28 ans, devient la première femme à faire condamner son agresseur pour harcélement sexuel. Petit à petit, le débat s’ouvre en Égypte mais les mentalités peinent à changer.

Sur le quai du métro, à la station Mar Girgis, située dans le quartier copte, une femme attend de monter dans son wagon.

Le tourisme sort de son tombeau

Souk Khan el-Khalili, 15 h. Un vendeur au souk embrasse un billet de 100 livres. « C’est le premier billet de la journée ! », s’exclame le jeune vendeur de tissus. Niché à l’est du Caire, le quartier islamique est pourtant le passage obligé pour les touristes à la recherche d’authenticité.

Aujourd’hui, seulement une poignée de touristes viennent se perdre dans les dédales de ces souks égyptiens. « Avant, il y avait plus de touristes ; maintenant, certaines boutiques ont préféré fermer par manque de clients, » raconte un vendeur de taoula (backgammon). Même la majesté des pyramides de Gizeh ne suffit plus à attirer les Européens en manque de sensations fortes. «  Nous avons quelques Chinois et Saoudiens mais c’est tout », explique un guide sur son pur-sang arabe.

Autour du sphinx au nez cassé, une poignée de touristes déguisés en bédouins s’arrêtent pour prendre quelques clichés. La photo dans la boite, ils remontent sur leurs chevaux ou chameaux balafrés loués pour quelques heures. Autour du site abritant l’une de sept merveilles du monde, des enfants en haillons quémandent quelques guinées aux touristes naïfs. Les bureaux de la police touristique sont vides. « Quand j’y étais aller dans les années 80, on faisait la queue pour atteindre le site des Pyramides », constate une voyageuse de 60 ans. Le contraste est saisissant.

Fin septembre, le gouvernement s’est donné 18 mois pour retrouver son record de 2010. Si les revenus du tourisme ont augmenté de 170% ces sept derniers mois, ils sont encore trois fois inférieurs à ce qu’ils étaient en 2011.

« Pour voir le sphynx, c’est 100 livres de plus », négocie les guides touristiques autour du site.

Garbage City : les éboueurs du Caire

« Je vous arrête ici ? » Le chauffeur de taxi n’a sans doute pas l’habitude de déposer des visiteurs dans le quartier de Manshiet Nasser, voisin méconnu de la célèbre citadelle construite par Saladin. Aux pieds de la montagne de Mokattam, l’odeur est prenante et la chaleur étouffante.

Des tonnes de déchets s’entassent devant les modestes demeures. À l’entrée du quartier, quelques camions viennent décharger les tonnes de poubelles recrachées par la capitale. Le jeudi, comme les autres jours de la semaine, les zabbalines, appelés aussi chiffonniers, s’attèlent au recyclage des déchets. À majorité copte, les 60 000 habitants s’organisent en micro-entreprise pour traiter une partie des détritus. Pour la plupart, il s’agit de leur unique source de revenue. Un système de recyclage archaïque mais efficace pour une ville comme le Caire.

Sœur Emmanuelle leur a consacrés une partie de sa vie lors de son séjour en Égypte entamé dans les années 70. Elle contribue à l’amélioration de leur quotidien en remplaçant les cabanes de tôle par de petites maisons de pierre. Aussi, la petite soeur des chiffonniers se bat pour l’arrivée d’eau et d’électricité dans le bidonville. C’est un succès et Sœur Emmanuelle deviendra une célébrité locale.

Mounia a vécu ici toute sa vie. C’est dans ce quartier, à quelque pas du célèbre graffiti d’El Seed déployé sur 50 immeubles, que la jeune femme de 23 ans vit avec sa fille et son mari. Mounia est guide touristique. Que fait-elle visiter ici ? Derrière le quartier vétuste, se cachent plusieurs monastères comme celui de Saint-Simon, véritable joyau architectural. Appelé aussi Simon le Tanneur, il aurait réussi à soulever la montagne de Mokattam.

La ville des éboueurs abrite une partie de la communauté copte de la capitale.

Le Caire, nouvelle marionnette de Riyad ?

L’Arabie saoudite et l’Égypte, une affaire qui roule. En juin dernier, Al-Sissi cède presque en souriant les îles Tiran et Sanafir au royaume saoudien. Situé à l’entrée du golfe Aqaba dans la mer Rouge, cette rétrocession entraîne une levée de bouclier de la part de l’opposition égyptienne.

La relation entre le royaume et l’Égypte est au beau fixe. L’Arabie saoudite arrose financièrement l’Égypte quand cette dernière combat les Frères musulmans pour le grand patron. « Quand l’Égypte a acheté ses rafales à la France, c’est l’Arabie saoudite qui a allongé le fric », pense un employé d’une compagnie pétrolière.

Les Saoudiens relèvent aussi l’économie égyptienne dans le secteur du tourisme. « Ils viennent ici pour se défouler, affirme en souriant un professeur d’anglais bien renseigné avant d’ajouter, « pour eux, c’est notamment l’occasion de rencontrer des femmes et de jouir de ce qui leur est interdit dans leur pays ».

Cet été, la rupture des relations diplomatiques avec le Qatar a révélé les relations privilégiées entretenues par les deux puissances sunnites. Une amitié cimentée par une haine indéfectible envers les Frères musulmans, organisation islamique fondée en 1928, proche du Qatar. En effet, l’Arabie saoudite voit d’un mauvais œil la concurrence d’un autre courant sunnite susceptible de faire de l’ombre à l’influence wahhabite.

La presse progouvernementale n’hésite pas à condamner le régime qatari à l’instar du quotidien Al Bawaba lancé en 2000. Dans la ligne de mire du journal : les Frères musulmans et leur protecteur Doha. « Le Qatar doit stopper ses liens avec le terrorisme », estime un journaliste du quotidien. Et pas l’Arabie saoudite ?

*Les prénoms ont été modifiés.

Lire le premier volet de notre reportage “Egypte : les lointains cris de la place Tahrir (2/2)” 

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