Mobilisation dans vingt pays, ce samedi, contre le franc CFA

Aussi bien chez les experts que chez les chef d'Etat africains et jusqu'au au sein de la diaspora, la contestation s'organise contre une monnaie jugée « colonialiste ».

Lors du sommet de l’Union Africaine qui s’est tenu à Abdis-Abeba fin janvier, des réunions à huis-clos, tenues sans les représentants de l’Union européenne et de l’ONU, auront permis aux présidents africains d’aborder deux sujets iconoclastes: le dossier du franc CFA de plus en plus critiqué pour ses effets de frein au développement économique des pays africains; la question de la CPI qui fait l’objet d’une fronde de la part de plusieurs poids lourds du continent dont l’Afrique du Sud, le Kenya, l’Ouganda. C’est peu de dire que ces graves remises en cause ont été peu commentés par les médias et les politiques français qui ont en revanche célébré le sommet France-Afrique de Bamako, qui a marqué l’ultime apparition de François Hollande sur la scène africaine mais où pourtant rien d’essentiel ne s’est vraiment dit.

La fronde contre le franc CFA prend en effet une grande ampleur au sein des opinions publiques africaines, comme le montre la journée de sensibilisation qui a été décrétée ce samedi dans une vingtaine de pays. Ce n’est pas la première manifestation de ce genre. Ainsi le 26 décembre dernier, ils étaient déja nombreux à répondre à l’appel de l’activiste pan-africaniste Kemi Seba et de l’ONG Urgence Pan-africaniste pour dénoncer ce qu’ils jugent être un « reliquat du colonialisme ». Dans une grande salle d’un bâtiment désaffecté au pied de la Tour d’Asnières se tenait une des onze conférences du Front anti CFA. Plusieurs centaines de jeunes Africains se sont massés pour assister à cet anniversaire. Le 26 décembre 1945 en effet, le franc CFA était créé au sein des Colonies Françaises d’Afrique (CFA), quelques années avant les « indépendances ». Cette monnaie  reposaint sur quatre grands principes: la libre convertibilité des monnaies africaines garantie par le Trésor français, la fixité des parités, la centralisation des réserves de change en partie à Paris, et la liberté des transferts dans le cadre de quotas définis par l’autorité monétaire française.

« Du Nazisme monétaire »

Le Franc CFA est-il une « monnaie de singe », comme l’affirmait le 26 décembre un responsable d’Urgence Pan-africaniste? La contestation ne date pas d’aujourd’hui. Dans son livre « le Franc CFA et l’Euro contre l’Afrique » en 1999, Nicolas Agbohou assimilait cette monnaie arrimée au Franc puis à l’Euro au « nazisme monétaire ». Faisant le parallèle avec la seconde guerre mondiale, cet économiste démontrait que la France n’aurait fait que reprendre à son compte les méthodes de dévaluation monétaire des nazis sous l’Occupation (1941-1945), « provoquant ainsi l’enrichissement automatique de l’Allemagne et l’appauvrissement automatique de la France ».

Lors de la conférence du 26 décembre, Nicolas Agbohou revint à la dévaluation du CFA par la France en 1994. On vit Edouard Balladur, alors Premier ministre, reconnaitre en forme d’aveu que « la question monétaire n’est pas un sujet technique, mais politique, qui touchait à la souveraineté et à l’indépendance des pays.»

Cet économiste ivoirien engagé rappela également ce jour là sous des tonnerres d’applaudissements que les grands leaders africains pan-africanistes avaient été éliminés par la France parcequ’ils avaient refusé de se soumettre à la logique « colonialiste » du franc CFA. Qu’il s’agisse du guinéen Sekou Touré, le malien Modibo Keita, le togolais Sylvius Olympio, le Guide libyen déchu Mouammar al Gaddafi ou encore  l’ancien chef d’Etat ivoirien Laurent Gbagbo.

Priorité au développement 

Certes, le Franc CFA ne présente pas que des inconvénients pour les Africains, soulignent certains comme le président sénégalais Macky Sall ou le gouverneur de la BCEAO Tiémoko Meliet Koné. Le fait que cette monnaie soit arrimée à l’Euro avec une partie fixe garantit une relative stabilité des prix et limite le risque d’inflation en cas de choc économique. Il reste que les Africains n’ont aucun contrôle sur la production de la masse monétaire en circulation et sont obligés de déposer 50% de leurs réserves de change sur les compte d’opération du Trésor français. Les économistes qui envisagent de plus en plus la sortie de la zone franc soulignent que la priorité doit être donnée au développement.

Ainsi Nicolas Agbohou préconise la création d’une monnaie unique africaine (M.U.A.) comme alternative au Franc. Dans son livre, il y consacre toute la deuxième partie de sa réflexion: « Pour une monnaie africaine et la coopération Sud-Sud ». Ce projet alternatif serait justifié pour plusieurs raisons d’ordre psychologique, politique et économique. Par ailleurs, à l’issue de la mobilisation internationale du front anti CFA, une feuille de route a été adressés aux chefs d’Etat africains de la zone Franc ainsi qu’au gouvernement français. Il s’agit de leur montrer la voie à suivre pour sortir du CFA.

Cette approche souverainiste de la question monétaire est partagée en partie par Kako Nukpo, Demba Moussa Dembelé et Martial Ze Belinga dans leur ouvrage collectif « Sortir l’Afrique de la servitude monétaire. A qui profit le franc CFA … » paru en Novembre 2016. Plus nuancés que Nicolas Agbohou, ces auteurs soulignent qu’il faut envisager des régimes de change alternatifs un peu plus flexibles pour financer l’émergence tout en dépassionnant les débats. Cette approche est également partagée par l’ancien responsable d’une banque centrale africaine qui estime légitime le débat sur la  souveraineté monétaire des 15 pays de la zone franc.

 

Le gouvernement français ne pourra pas longtemps esquiver le débat touchant à la souveraineté de quinze pays africains. D’autant plus que Kémi Seba et l’ONG Urgence panafricaniste ont récemment brandi la menace du boycott des produits français.

Le Franc CFA est actuellement utilisée par quinze pays africains: le Bénin, le Burkina, la Cote d’Ivoire, la Guinée Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal, le Togo, le Cameroun, la République Centre-Africaine (RCA), la République du Congo, le Gabon, la Guinée Equatoriale, le Tchad et la République Islamique des Commores.