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Libye, maillon faible de la sécurité énergétique européenne

Forage du premier puits horizontal de la Sirte Oil Company, Ellaheeb-Dur Murada field, février 2026 (Photo National Oil Corporation).

Entre promesses d’investissements colossaux, découvertes gazières prometteuses et menace d’un désastre écologique imminent, la Libye oscille entre ambitions de puissance régionale et pièges de l’instabilité.

Le jeu énergétique mondial vit ces dernières semaines une mutation brutale. L’escalade militaire entre Israël et l’Iran, avec son cortège de frappes sur des infrastructures critiques comme le champ gazier de South Pars ou le terminal de Ras Laffan au Qatar, a rappelé une vérité brutale : la guerre ne se joue plus seulement sur les champs de bataille, mais sur les pipelines et les routes maritimes. Dans cette redistribution des cartes, la Libye, riche d’un sous-sol convoité, s’affiche comme une solution de repli logique pour l’Europe. Pourtant, entre une volonté affichée de production et une réalité fracturée, le pays demeure une promesse constamment suspendue.

Un potentiel de pivot énergétique

L’Union européenne, en quête désespérée de diversification après la rupture avec la Russie, regarde avec un intérêt renouvelé vers Tripoli. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : avec des réserves avoisinant les 50 milliards de barils de pétrole et quelque 70 000 milliards de pieds cubes de gaz, la Libye dispose du plus grand potentiel pétrolier d’Afrique. Les déclarations officielles vont dans le sens d’une relance. Le ministre du Pétrole du gouvernement d’unité nationale, Khalifa Abdel Sadeq, vante la position stratégique du pays, « pont naturel entre
l’Afrique et l’Europe ».

Cette rhétorique a récemment pris corps. En février dernier, Tripoli a attribué sa première série de nouveaux permis d’exploration depuis 17 ans à des majors comme l’américaine Chevron, l’italienne Eni, l’émiratie QatarenEnergy et la Turque Turkish Petroleum. C’est dans ce sillage que le président américain Donald Trump a dépêché à Tripoli son conseiller Massad Boulos, porteur d’un message clair : les États-Unis, via leurs grandes entreprises, entendent verrouiller leur place dans ce marché en devenir.

Le message a été entendu du côté de l’Italie. En 2025, la Libye était déjà devenue le premier fournisseur de pétrole brut de la péninsule, représentant près d’un quart de ses importations totales. L’Europe, par la voix du ministre italien de la Sécurité énergétique Gilberto Pichetto Fratin, confirme discuter directement avec Alger et Tripoli pour compenser d’éventuelles pénuries.

Le gaz, nouvel eldorado sous tension

C’est pourtant sur le gaz que les espoirs se cristallisent. La confirmation par la National Oil Corporation (NOC) d’une découverte majeure par le groupe italien Eni dans les structures «Bahr Essalam 2 et 3 », estimée à plus de 1 000 milliards de pieds cubes, est venue renforcer cette dynamique. Située à seulement 16 kilomètres d’une plateforme existante, cette réserve pourrait, selon les analystes d’Oil Price, être rapidement connectée au réseau, alimentant à la fois le marché local et le gazoduc Greenstream vers l’Italie.

Cet optimisme se heurte toutefois à une réalité de production atone. Les experts, comme le journaliste économique Mohamed Al-Qarj, rappellent que le pays plafonne actuellement entre 1,3 et 1,4 million de barils par jour. « Toute augmentation significative nécessiterait des
investissements massifs dans des champs à l’abandon et des infrastructures décrépies », tempère-t-il. Quant au gaz, une part prépondérante de la production est absorbée par la demande intérieure, notamment pour les centrales électriques, ne laissant qu’une marge de manœuvre limitée pour l’export.

Une bombe écologique à la dérive

L’image la plus frappante de cette fragilité structurelle est aujourd’hui à la dérive dans les eaux territoriales libyennes. Le Arctic Metagaz, un méthanier russe de 62 000 tonnes, endommagé et abandonné, s’est approché dangereusement des côtes. Sous l’effet du vent, ce
navire-citerne, victime, selon Moscou, de drones ukrainiens, dérive sans équipage, menaçant de s’échouer ou de libérer sa cargaison.

L’Italie, via son agence de protection civile, alerte sur un « risque imminent de fuite de gaz », tandis que les autorités libyennes, via l’Office des ports et des transports maritimes, ont décrété une zone d’exclusion de 6 milles nautiques autour du navire. La NOC, en partenariat avec Eni, a finalement dû mandater une société spécialisée pour tenter de neutraliser ce qui est désormais une menace écologique majeure pour le bassin méditerranéen.

Tracé de la dérive du Arctic Metagaz.

Les côtes tunisiennes menacées

Artic Metagaz se trouvait lundi à environ 65 kilomètres de la ville de Zuwara et à 85 kilomètres seulement du littoral sud-est de la Tunisie, plus précisément du port d’El Ketf, dans la région de Ben Guerdane, ce qui confère à la menace une dimension régionale et immédiate.
Les données disponibles indiquent que la trajectoire de dérive pourrait conduire le navire vers le complexe de Mellitah, l’un des hubs énergétiques les plus stratégiques de la Méditerranée, où se trouvent des plateformes offshore et des pipelines sensibles. En cas de perte de contrôle du pétrolier, ou d’échouement avec sa cargaison substantielle – 900 tonnes de pétrole et 60 000 tonnes de gaz méthane liquéfié –  le pire scénario menacerait non seulement la Libye, mais il pourrait rapidement affecter les eaux tunisiennes, en particulier le littoral sud-est et le golfe de Gabès, une zone d’une grande fragilité écologique.
 
La proximité du navire avec les côtes tunisiennes, désormais à quelques dizaines de kilomètres, impose un niveau de vigilance et de préparation maximal. Toute fuite, qu’il s’agisse de gaz naturel liquéfié ou de carburant lourd, pourrait dégénérer en une catastrophe environnementale transfrontalière qu’il serait extrêmement difficile de circonscrire sans une intervention rapide.
 
Si les acteurs internationaux et les grandes entreprises telles qu’Eni et la Compagnie nationale pétrolière libyenne se mobilisent pour éviter le pire, le temps demeure un facteur critique. Les heures à venir seront décisives quant à l’issue de cette crise. Selon des experts et des responsables bien informés, il ne s’agit plus d’un simple incident maritime, mais d’un danger réel aux portes des côtes libyennes et tunisiennes, une situation qui exige des mesures d’urgence et une préparation concrète à tous les scénarios avant qu’il ne soit trop tard.

Cet incident, au-delà du risque environnemental, illustre l’incapacité des autorités à contrôler leurs eaux et à
faire face aux conséquences des conflits qui se jouent à leurs portes.

Le talon d’Achille libyen

Au-delà de l’urgence maritime, l’épave du Arctic Metagaz cristallise tous les maux qui freinent l’essor du secteur : une souveraineté contestée, une absence de plan de gestion de crise et un État incapable de garantir la sécurité des infrastructures.

Les analystes sont unanimes. Le pays reste miné par un double pouvoir (Tripoli à l’ouest, Benghazi à l’est), la présence de forces étrangères (turques et russes notamment), et une corruption endémique qui le classe parmi les dix pays les plus corrompus au monde. Pour le journaliste économique Abdullah Al-Zaidi, « la Libye souffre d’un manque de stabilité politique, de plans de production erratiques et de budgets non alloués à la NOC ».

Même le voisin algérien, pourtant aussi présenté comme une alternative, ne peut, selon les experts, remplacer à court terme les volumes qatariens. « L’Algérie ne dispose pas des réserves de production suffisantes pour compenser les pertes », tranche Jeff Porter, consultant pour North Africa Risk Consulting. Quant à la Libye, les investissements annoncés (20 milliards de dollars avec ConocoPhillips et Total) ou les plans de développement (visant 2 millions de barils par jour) sont des projets de long terme, suspendus à une stabilité qui fait défaut.

L’Europe entre nécessité et illusion

Alors que les prix du pétrole flirtent avec les 120 dollars et que le marché du gaz reste en ébullition, la tentation est grande pour l’Europe de miser sur le voisin sud-méditerranéen. Pourtant, si la Libye possède les atouts géologiques, il lui manque la condition sine qua non
pour devenir un acteur fiable de la sécurité énergétique du continent : un État unifié, capable de sécuriser ses champs, de protéger ses côtes et d’honorer ses contrats.

L’affaire du Arctic Metagaz est un sinistre rappel que dans le chaos libyen, les richesses peuvent aussi se transformer en désastres. Pour l’heure, la Libye reste ce que les économistes appellent un « risque de liquidité » : une réserve de valeur potentielle, mais dont l’accès est
hypothéqué par un effondrement de la gouvernance. Le pari est risqué pour une Europe qui ne peut plus se permettre de gérer des crises énergétiques au jour le jour.