Il y a 11 jours, le Sénégal devait assurer une échéance de 471 millions d’euros pour l’ensemble des eurobonds (obligations en euros) émis par l’État. Beaucoup attendaient ce que l’on nomme le défaut, c’est-à-dire l’incapacité du pays débiteur à payer sa dette à la date due. Il n’en a rien été. Dakar persiste dans sa volonté de reprofiler sa dette sans céder aux pressions des créanciers qui lui demandent de la restructurer.
Par Paolo Vieira
La France, en particulier, est irritée de voir le Sénégal honorer sa dette de marché, celle que l’on paye sous forme d’eurobonds, et différer le remboursement des prêts bilatéraux publics comme ceux de l’Agence Française de Développement. Mais ce n’est pas le sujet immédiat. Depuis que le régime de Macky Sall lui a laissé une dette cachée, systématiquement ignorée par le FMI et la Banque centrale ouest-africaine (BCEAO), la nouvelle équipe Faye-Sonko a décidé de trouver des ressources pour rembourser les créanciers privés. C’est par cette volonté et cette capacité à payer les échéances des obligations en euros que Dakar entend retrouver une meilleure appréciation de son risque souverain par les agences de notation.
Le coup de main des Africains
La Banque ouest-africaine de Développement (BOAD), et son président Serge Ekué en particulier, a joué un rôle clé dans cette stratégie alternative. Le reprofilage nécessitait de passer par une technique nommée « swap ». Cela permet d’échanger une dette à court terme, par exemple, contre une dette plus longue, dont les échéances seront plus lointaines.
En 2025, le Sénégal a conclu un accord avec l’Africa Finance Corporation (AFC), basée au Nigeria, qui lui a permis de lever jusqu’à 350 millions d’euros de financement. Fondée en 2007, l’Africa Finance Corporation est dotée maintenant de 12 milliards de dollars US d’actifs grâce aux apports de 37 investisseurs, majoritairement des souverains et institutions multilatérales africains. Cette grande institution financière africaine aidée par les Néerlandais a pour mission de délivrer des prêts aux États du continent et de leur fournir un accès privilégié à l’ensemble des financements souverains dont elle dispose (y compris les solutions de liquidité/souverain, les SWAP en devises fortes et les facilités de refinancement). Les conditions sont compétitives grâce aux immunités diplomatiques et au statut de créancier privilégié dont jouit l’AFC.
Le Sénégal a reçu un premier versement de 105 millions d’euros en échange (swap) de la remise à l’AFC de l’équivalent de 150 millions d’euros en obligations libellées en franc CFA et de paiements d’intérêts de 3,5 à 4% au-dessus d’un taux variable. En juin 2025, le pays a signé un swap supplémentaire de trois ans avec First Abu Dhabi Bank, qui lui a permis d’emprunter 300 millions d’euros en donnant en échange (swap) à la plus grande banque des Émirats arabes unis le titre sur environ 400 millions d’euros d’obligations et en payant un taux variable majoré d’environ 5%.

La stratégie de service de la dette du nouveau Sénégal défie cette hydre que l’on nomme communauté internationale, une galaxie de bailleurs et de partenaires qui sont souvent des lâcheurs. C’est ainsi que le Président Macron a envoyé en février son conseiller Jeremy Robert réclamer à Dakar les créances de l’Agence française de développement (AFD) tandis que le FMI demande toujours une restructuration de l’ensemble de la dette. Sonko continue de s’opposer à ce front. Et le Sénégal semble avoir trouvé des alliés régionaux pour la mise en œuvre de sa solution. Mais pour combien de temps ?
Eurobonds first
Quelques jours avant la date cruciale du paiement des eurobonds en mars 2026, le président Macron et Rémy Rioux, le patron de l’AFD, ont perdu leur sang-froid à propos de la dette sénégalaise. Le Trésor français demande instamment le règlement de plusieurs impayés, notamment envers l’Agence française de développement (AFD), dont la facture s’élève entre 20 millions et 30 millions d’euros.
C’est assez extraordinaire quand on sait le rôle néfaste joué par l’AFD dans l’endettement du Sénégal de Macky Sall. En 2026, l’AFD va de mal en pis et la trésorerie de l’État français est tendue en raison de son propre endettement. Il faut donc faire payer le débiteur sénégalais quand la dette vient à échéance, encore plus quand des arriérés s’accumulent, au risque de devoir provisionner des pertes et montrer un bilan comptable dégradé de l’AFD.
Au total, le Sénégal a émis 5 milliards de dollars US d’eurobonds sur les marchés internationaux des capitaux de 2009 à 2024. Dakar doit à présent payer les intérêts et les coupons, voire l’intégralité en fin de terme. La priorité immédiate de la présidence sénégalaise était de rembourser, ce mois de mars 2026, les 488 millions de dollars US d’obligations de marché dus à des créanciers privés extérieurs. Les assurances données par Dakar que ces eurobonds seraient bien payés ont permis la remontée des titres de créances émis par le Sénégal à 82% de leur valeur faciale depuis janvier 2026, contre la très forte décote à 68% de leur valeur faciale en décembre 2025. Ce rebond de la valeur réelle des titres internationaux sénégalais a rassuré les marchés financiers internationaux et les agences de notation. De son côté, le FMI maintient son opposition au refus sénégalais d’une restructuration classique de la dette et ne décaisse donc aucune facilité de crédit. Le président Macron et d’autres bailleurs de fonds bilatéraux se sont ralliés à cette position.
Au rendez-vous
Dans ce contexte, le paiement des échéances d’eurobonds en mars 2026 semblait tenir de la prouesse, sinon du miracle. Pourtant, c’est chose faite. Répondant aux critiques et aux doutes aussitôt soulevés côté adverse, un proche d’Ousmane Sonko, le ministre de l’Hydraulique et de l’Assainissement Cheikh Tidiane Dieye, s’est réjoui mardi, sur sa page Facebook, de ce que le Sénégal avait payé « à temps et avec la manière. »
« Hier, certains annonçaient que le Sénégal ferait défaut et ne pourrait pas honorer ses engagements. (…) Aujourd’hui, les mêmes s’accrochent à un article déséquilibré, confus et largement tendancieux du Financial Times pour reconnaître, certes, que le Sénégal a honoré ses engagements, mais en insinuant qu’il l’aurait fait grâce à des emprunts non déclarés au marché ou au FMI. (…) Ils ne savent plus quoi dire ni quoi inventer (…) pour ne pas s’écrouler de honte et continuer à entretenir leur rêve de voir le Sénégal s’effondrer, s’agenouiller. (…) Je le dis tout net : aucun emprunt n’a été caché. Tout a été programmé dans la Stratégie de gestion de la dette à moyen terme (SDMT), inscrit dans les lois de finances et approuvé par l’Assemblée nationale. »
Le mystère togolais
Les fameux emprunts non-déclarés qu’évoque Cheikh Tidiane Dieye ne sont qu’une composante de la stratégie de reprofilage de la dette souveraine. Le Sénégal nouveau est allé, des mois durant, sur le marché monétaire et financier de l’organisation financière régionale, l’Union économique et monétaire d’Afrique de l’Ouest (dit UMOA-Titres), pour près de 510 milliards de FCFA (777,490 millions d’euros). Ces adjudications de titres sénégalais fournissent au Trésor du Sénégal des liquidités pour s’acquitter de la dette des eurobonds. Celui qui a sauvé la mise du Sénégal, après la vaine sollicitation des banques ivoiriennes et sénégalaises, c’est finalement le Togo.
En janvier 2026, lors de la mise aux enchères des titres UEMOA, le Togo a acquis 154 milliards FCFA (234,771 millions d’euros) de titres de créances offerts par le Sénégal. Les observateurs attendaient les dernières enchères du Trésor sénégalais sur le marché UMOA-Titres du 20 février pour savoir si la levée de fonds de l’État du Sénégal rencontrerait l’adhésion des souscripteurs et du mystérieux investisseur togolais. Le résultat a été apparemment satisfaisant. L’État sénégalais a réussi à cette date une émission simultanée de Bons et Obligations assimilables du Trésor (BAT/OAT), levant 87,99 milliards FCFA (134 millions d’euros), soit près de 8 milliards FCFA de plus que l’objectif initial. Par contre, les autres pays de la région ont été moins demandeurs et ce sont les investisseurs sénégalais qui ont souscrit pour 61,75 milliards FCFA (94 millions d’euros) , soit 70,17% des montants retenus. Ce n’est pas forcément bon signe. Que s’est-il passé ? Pourquoi le Togo a- t-il reculé par rapport à sa position dominante de janvier 2026 ?
Lors de l’adjudication du 16 janvier 2026, il était apparu qu’un seul acheteur togolais avait acquis 51 milliards de FCFA (77,7 millions d’euros) de dette à un an. Et le 30 janvier 2026, récidive pour 60 milliards (91,4 millions d’euros) en une seule adjudication, toujours au Togo. Le 6 février 2026, le Togo compte pour 60 milliards d’achat de titres sénégalais sur une offre de 143 milliards. En quelques semaines, la place financière de Lomé aura donc consacré 300 millions de dollars US à l’achat de papiers du Sénégal qui, pourtant, n’a pas encore reçu la Facilité Élargie de Crédit du FMI, et est harcelé par les pays qui ont pourtant accéléré la dynamique d’endettement de Macky Sall.
La puce à l’oreille d’Emmanuel Macron
C’est beaucoup d’argent pour le Sénégal, et pour le Togo aussi, et c’est sans doute ce qui a mis la puce à l’oreille du Trésor français. L’économiste Martin Kessler, directeur exécutif du Finance for Development Lab, qui avait déjà relativisé le montant de la dette cachée en prétendant que les actifs correspondant aux emprunts dissimulés existaient bel et bien, s’est intéressé il y a peu à la situation de la dette domestique. Avec Abdoulaye Ndiaye, il a rédigé une note hostile à la stratégie sénégalaise de reprofilage, qui recommande plutôt la restructuration accélérée de la dette extérieure, car, pour lui, continuer à lever des fonds sur le marché régional menacerait la santé des banques commerciales de la région et la stabilité de la zone Franc.
Le président Macron s’est rallié à ce point de vue et il a tenté de constituer, comme il en a le secret, un front commun des créanciers bilatéraux. En Chine, il en a été question avec la China Exim Bank, en marge de la visite du Président français en décembre 2025. Pékin est le premier détenteur de la dette bilatérale du Sénégal, à hauteur de 43 %. Mais la Chine ne s’aligne pas sur les pays occidentaux pour le traitement de la dette, d’autant plus que le Club de Paris, ce groupe informel de créanciers supposé trouver des solutions coordonnées de
gestion de la dette, n’est plus qu’un zombie. La France, elle-même, quand elle harcèle le Sénégal d’un côté, n’hésite pas de l’autre, le 11 février 2026, à abandonner unilatéralement ses créances sur l’Éthiopie et à accorder au gouvernement d’Addis-Abeba 80 millions d’euros et 1,5 million d’euros d’assistance technique.
Qui était donc, dans le pré carré français, ce bienfaiteur du Togo allant à l’encontre de la volonté de Paris ? Devant l’importance des souscriptions émanant du Togo, après avoir éliminé l’implication de deux puissantes institutions bancaires du continent (Oragroup et
Ecobank), certains ont fini par s’interroger sur le rôle la Banque Ouest-Africaine de Développement (BOAD), basée à Lomé. La BOAD a répondu qu’elle ne pouvait pas commenter les transactions sur le marché UMOA-Titres et qu’il fallait s’adresser à l’autorité des marchés compétente. Or, celle-ci est aux abonnés absents et la Banque centrale ouest-africaine (BCEAO) dont elle dépend ne réagit pas à la surchauffe des adjudications étatiques répétées qui pompent les ressources bancaires de la zone.
Un banquier affranchi

Depuis cinq ans, le Béninois Serge Ekué, qui préside la BOAD, a complètement transformé la relation de sa banque avec les États membres en proposant des solutions à leurs difficultés. Il s’affranchit ainsi de la Banque centrale régionale, de la France et des prétentions de la délégation de l’Union européenne à Ouagadougou. Les accords de la BOAD avec le Sénégal et le Niger ont ainsi permis au dernier quadrimestre 2025 de monter pour ces deux pays des Special Purpose Vehicles (SPV), des fonds spécifiques (moyen utilisé, par exemple, en France pour garer les actifs du Crédit Lyonnais) qui permettent de lever de nouvelles liquidités pour régler les créances les plus urgentes.
Ce schéma s’est montré tout à fait indiqué au regard de la trajectoire sénégalaise privilégiant les échéances d’eurobonds. L’État du Sénégal a ainsi signé un protocole d’accord avec la BOAD pour créer un cadre stratégique dédié à la valorisation des actifs publics. Ce mécanisme s’appuie sur le Fonds de Valorisation des Actifs du Sénégal, dont les objectifs sont de diversifier les sources de financement, de soutenir la trajectoire économique du pays et de renforcer la mobilisation des ressources grâce aux recettes issues des infrastructures nationales (centrales électriques en particulier).
Le rendez-vous difficile du paiement des coupons des eurobonds en mars 2026 a été tenu in extremis par le Sénégal. On le doit beaucoup à la collaboration entre Cheikh Diba, le ministre des Finances et du Budget de ce pays, et la BOAD, belle endormie réveillée par Serge Ekué. Mais la partie n’est pas terminée car la BOAD se trouve désormais dans le collimateur de Paris et du FMI.
Sénégal. La solution du casse-tête de la dette




























