Auteur de Pétrole et gaz, chronique d’une spoliation publié en 2017 pour dénoncer la gestion des ressources naturelles par le régime de l’époque, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko continue de bander les muscles pour réviser les contrats mais se heurte à la dure réalité du secteur.
Par Mor Amar
Beaucoup de bruit mais très peu de résultats. Alors que le Premier ministre Ousmane Sonko multiplie les sorties pour crier au scandale dans les contrats pétroliers, les majors, elles, restent imperturbables. « Les compagnies attendent encore d’être saisies par la Commission en charge de la renégociation. Pour le moment, ce n’est pas encore cas. Tout se déroule conformément aux engagements contractuels », assure une source au fait des dossiers.
Cette sérénité tranche d’avec les diatribes à répétition du chef du gouvernement sénégalais. Le 12 mars 2024, il a encore fait face à la presse pour revenir sur la lancinante question. Ceux qui s’attendaient à des avancées concrètes dans le domaine spécifique des contrats pétroliers ont dû déchanter. À défaut de résultats tangibles sur le gaz de GTA (Grand Tortue Ahmeyim), exploité par British Petroleum, et le pétrole de Sangomar opéré par l’australienne Woodside, le PM s’est contenté de défoncer des portes déjà ouvertes.

La vérité sur Yaakaar Teranga et GTA
Deux dossiers ont été brandis par le chef du gouvernement comme des trophées de guerre dans sa croisade contre les compagnies pétrolières et gazières. Il s’agit, d’une part, du dossier Yaakaar Teranga (le gisement de gaz le plus important du pays mais qui n’a pas encore connu de décision d’investissement) et d’autre part des perspectives pour Grand Tortue Ahmeyim (gisement déjà en exploitation au nord du pays avec BP).
Pour Yaakaar Teranga, le Premier ministre sénégalais a annoncé la reprise du bloc d’ici au plus tard fin juin, en raison notamment de manquements dans le renouvellement du permis de l’opérateur. « Dans les semaines à venir, aussi bien Kosmos (compagnie américaine) que Petrosen (l’opérateur national) sortiront et l’État va reprendre le permis ; il verra avec qui il travaillera. Ce sera certainement avec notre opérateur national », a déclaré Ousmane Sonko, précisant que les réserves déjà prouvées sur ce bloc permettront au Sénégal d’alimenter sa politique industrielle au moins sur les 30 prochaines années.
En ce qui concerne le gaz de GTA, le Premier ministre a surtout dénoncé le caractère léonin du contrat et les retombées financières trop faibles pour l’État du Sénégal. « En attendant les discussions au fond, la priorité c’est l’approvisionnement de nos besoins locaux en gaz naturel à partir de ce bloc », a-t-il martelé. L’opération, selon lui, va permettre d’engranger un gain de 940 milliards de francs CFA (1 433 millions d’euros) sur la période 2025-2040 et des gains fiscaux de 1090 milliards francs CFA (1 661 millions d’euros). L’objectif, d’après lui, est de distribuer du gaz à toutes les entreprises qui en auraient besoin et de soutenir la politique d’industrialisation du pays à travers une baisse significative des prix de l’énergie. Il a par ailleurs souligné que l’État était en contact avec tous les opérateurs, même si ce n’est pas forcément par le biais de la Commission en charge des renégociations.
Les compagnies sereines et imperturbables
Du côté des compagnies, on ne veut surtout pas nourrir la polémique. Selon des sources proches de Kosmos, la réalité sur Yaakaar Teranga est que le permis arrive à terme en juillet 2026. « Il n’y a rien d’extraordinaire. Nous avons essayé de travailler avec Petrosen et l’État pour avoir un autre partenaire après le départ de BP (en 2023) ; nous avons aussi essayé de travailler sur un autre concept. Malheureusement, on n’a trouvé ni partenaire ni un accord sur le concept », dédramatise notre interlocuteur, tout en renvoyant au dernier communiqué en date, début mars, qui annonçait déjà la décision de retrait de la compagnie.
Les discussions sur les modalités de retrait, soutient-il, se poursuivent normalement et en toute sérénité entre les experts des deux parties (Kosmos et Petrosen). « Il n’y a vraiment aucun problème à ce niveau et il ne devrait y avoir aucun problème. Tout a été fixé à l’avance dans les contrats », indique la source.
Le même constat vaut pour GTA avec BP. En vérité, le contrat de recherche et de partage de production réserve aux deux États ayant le bloc en partage (le Sénégal et la Mauritanie) la possibilité de s’approvisionner en gaz naturel à partir de cette exploitation. Mais pour en bénéficier, encore faut-il posséder les équipements pour acheminer le produit. Ce qui est loin d’être le cas. « Les États ont des parts qui leur reviennent. Maintenant ce n’est pas aux compagnies de tout leur offrir sur un plateau en or. C’est aux États de trouver les moyens d’acheminer leur part et d’alimenter leur marché domestique. C’était ça, l’idée du Réseau gazier du Sénégal. Il n’y a aucun problème à ce niveau », confie une autre source.
La « résiliation » de quelques permis
Pour attirer les majors, le Sénégal avait mis en place un régime attractif avec un Code pétrolier datant de 1999. En 2014, le pays trouve ses premiers gisements et amorce son entrée dans le cercle des pays producteurs d’hydrocarbures. Depuis, le sujet fait l’objet de toutes sortes de controverses, avec à la clé la révision du Code pétrolier en 2019. Alors opposant, Ousmane Sonko en fait sa bataille et publie même un pamphlet intitulé Pétrole et gaz, chronique d’une spoliation (Fauves Éditions, 2017). Estimant que le Président Macky Sall a bradé les ressources, le fiscaliste promet de tout casser s’il accède au pouvoir. Ce fut l’un de ses sujets de prédilection durant sa quête du pouvoir.
Aujourd’hui aux affaires, Sonko multiplie les actes mais semble se heurter à une réalité plus complexe. Voilà deux ans qu’il parle des contrats pétroliers mais les acquis restent timides. Aucun progrès concret n’est imputable exclusivement aux renégociations dans ce domaine des contrats pétroliers. Aussi bien pour Yaakaar Teranga que pour GTA, il ne s’agit que de l’application des clauses des contrats que lui-même n’a eu de cesse de remettre en cause.
Il en est de même pour la plupart des permis d’exploration repris par le gouvernement ou en voie de l’être, à savoir notamment Diender, Djiffère offshore, Kayar offshore peu profond, Saint-Louis offshore peu profond, Rufisque offshore… Si ce n’est un permis qui arrive à expiration, c’est généralement des opérateurs qui ont manqué à leurs obligations contractuelles.
Inquiétudes et interrogations sur l’avenir du secteur
Selon un expert qui a préféré s’exprimer sous couvert de l’anonymat, l’État a, en tout cas, intérêt à apaiser ses relations avec les compagnies. « Dans ce secteur, le plus important, c’est la crédibilité. Les investisseurs, quand ils veulent entrer dans un pays, ils vont voir comment ça s’est passé avec les autres, d’autant plus que nous sommes dans des projets complexes qui prennent des années. »
Sur Yaakaar Teranga – bloc en voie de reprise par l’État – les réserves prouvées restent significatives, mais les différents partenaires ont été confrontés à des exigences très élevées de l’État. Depuis Macky Sall, le gouvernement exige une stratégie tournée vers l’approvisionnement du marché domestique. En 2023, BP, qui en était titulaire, quitte le bloc à cause, notamment, de désaccords sur le concept. Ses parts ont alors été partagées entre Kosmos et la société nationale Petrosen. Cette dernière s’était engagée à trouver un nouveau partenaire stratégique, mais à l’arrivée, profitant de l’expiration de son permis et du durcissement de l’État, la compagnie américaine décide de suivre les traces de BP en restituant le bloc à son tour.
L’expiration de certains permis favorable à Sonko
Pour Sonko, c’est le scénario idéal car son gouvernement pourra tout reprendre et développer le bloc conformément aux nouvelles orientations. « Aujourd’hui, aussi bien pour le phosphate, pour le pétrole que pour le gaz, nous ne sommes plus dans une logique de signer des concessions à des partenaires et de se donner rendez-vous dans 25 ans », prévient le Premier ministre. Le Sénégal compte bien développer des stratégies qui tiennent compte de ses aspirations et il travaillera à trouver des partenaires qui vont accepter de s’inscrire dans ce cadre.
Une grande question demeure : qui va accepter de s’engager dans ce bloc après les départs de BP et de Kosmos ? Pour rappel, le développement du bloc requiert un investissement de 4 à 6 milliards de dollars pour un pays dont le budget est environ de 13 milliards de dollars.




























