La minijupe « laïque », le bus parisien et l’islamophobie revendiquée

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Etrange époque où le refus d’accès, certes illégal, opposé par un conducteur de bus à une jeune fille en minijupe provoque un déchainement d’islamophobie. Et cela à l’initiative d’un écrivain d’origine algérienne, Kamel Bencheikh. La chronique hebdomadaire d’Ahmed Boubeker, universitaire et écrivain

Dimanche dernier, j’écoutais France info d’une oreille distraite « …suite à l’affaire du conducteur qui aurait refusé l’accès à un bus à une jeune femme parce qu’elle portait une mini-jupe, la RATP a lancé une enquête interne. » La chaîne d’informations ajoute que Elisabeth Borne (Ministre chargée des transports) et  Marlène Schiappa (Secrétaire d’Etat chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes) déclarent « suivre avec la plus grande attention le déroulement de cette enquête, et savent la détermination de la RATP à faire respecter les principes de laïcité et du droit de chacune et chacun à circuler librement dans les transports publics ». Comment un petit fait divers pouvait-il ainsi faire l’actualité ? A moins que le conducteur…

Derrière le conducteur, un barbu

Le Web confirme mon intuition : le conducteur serait Maghrébin. Mieux encore : le « lanceur d’alerte » lui aussi. Et en quelques jours, le micro-événement déchaîne les passions du mainstream médiatique du « Figaro » à BFM TV.

Et, pur hasard, la mini-jupe est celle de la fille d’un écrivain et poète algérien, Kamel Bencheikh, qui a révélé l’affaire sur Facebook en revendiquant … son islamophobie. Mardi 30 mars près des Buttes-Chaumont dans le 19ème arrondissement de Paris : « À 23 heures 05 précisément, se présente le bus 60 qu’elle attendait avec son amie. Il n’y avait qu’elles deux. Le bus s’arrête et elles se présentent à la portière. Le machiniste regarde ma fille et refuse d’ouvrir la portière. Elle tambourine encore mais rien ne se passe. Le bus démarre et s’arrête vingt mètres plus loin, au feu rouge (…) Ma fille court et se présente de l’autre côté du bus pour parler au conducteur. À la question de savoir pourquoi il n’ouvre pas la porte, le conducteur répond : t’as qu’à bien t’habiller! »

Le témoignage est celui de Kamel Bencheikh, écrivain-physicien exilé à Paris qui fût dans les années 1980 un des jeunes talents de la poésie algérienne. Il est très en colère notre poète et il en appelle à la RATP (dont il exige des excuses !) à la mairesse de Paris, au maire du 19e arrondissement, ou au Conseil Régional de l’Île-de-France pour régler ses comptes avec «un barbu de type maghrébin » accusé d’être islamiste sans autre forme de procès.

On devine que l’univers secret qui habite Bencheikh est habité l’Algérie de la décennie noire lorsqu’il pousse son vibrant cri du cœur « IL FAUT ARRÊTER DE LAISSER LA GESTION DE NOS VIES AUX ISLAMISTES qui nous les pourrissent ! » Pour l’heure étouffé en Algérie où la mouvance islamiste est masquée dans des mobilisations populaires apparemment unanimes, le feu d’un combat fratricide – entre celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas – couvrirait-il près des Buttes-Chaumont ou à la RATP ?

Touche pas à la minijupe !

En tout cas la page Facebook du poète exilé a enflammé la toile, déclenchant l’ire de tous les partisans de la jupe laïque contre les bus islamisés. Isabelle Adjani qui avait joué le rôle principal dans « La journée de la jupe »[2] ne déclarait-elle pas lors de la remise de son prix de meilleure actrice aux Globes de Cristal 2010 : « Une jupe, ce n’est qu’un bout de tissu, mais qu’elle soit courte ou qu’elle soit longue, ce symbole peut nous aider à gagner une bataille contre l’obscurantisme… » Certes ! Mais après le drame algérien des années 1990, le France serait-elle à son tour menacée d’islamisation ?

Touche pas à la jupe de ma fille, clame Bencheikh, et si on peut comprendre son juste courroux[3], on doit aussi saluer la décision de Facebook de censurer son post incitant à la haine. Car il a aussi quelque chose du prophète irrité, notre poète lorsqu’il dénonce « Tout ce qui viole les valeurs de notre si belle République, y compris et surtout ce qui porte atteinte à la laïcité (…) tout cela me donne raison quant à mon islamophobie militante, en fait ma détestation de cette religion… » Un poète qui fulmine contre ces franco-musulmanes voilées, manipulées par leur mari, leur père, leurs frères et même « leurs fils nourris au biberon de cet islam le plus rétrograde ».

La croisade contre l’islam politique

Et notre poète de poursuivre contre ces militantes voilées qui « poussent des cris d’orfraies, de vierges effarouchées » et osent porter plainte contre des entreprises ou les crèches qui les discriminent ». Point de doute que son réquisitoire sera repris bientôt par Finkielkraut, Zémour, BHL et autres « intellos visionnaires ». Déjà certains tweeters politiques sonnent le tocsin : la porte parole de LR Lidya Guirous parle de « peste verte » en précisant qu’il y aurait « urgence à éradiquer l’islam politique en France. Voilà notre plus grand défi… »

Et son collègue Christian Estrosi, maire de Nice, d’ajouter « le chauffeur doit être lourdement sanctionné. On ne peut pas accepter une dérive islamiste, en France, dans un service public. » Quand au Rassemblement National, il s’interroge à travers la voix de Jean Messiah, « Sommes-nous encore en France? ».

«L’essentiel menacé par l’insignifiant».

L’information a été révélée par « le Parisien » le 3 mai, avant d’être reprise par le Figaro et de nombreux titres de la presse (écrite, radio, télé ou numérique). Mais c’est d’abord la fachosphère qui a repéré la page facebook de Kamel Bencheikh avant sa disparition.

Des sites islamophobes patentés (Fdesouche, Boulevard Voltaire, Résistance Républicaine, Riposte laïque…) aux commentaires au bas des articles de Figaro.fr, les internautes se déchainent par milliers contre « les nouveaux soldats du croissant ». Ainsi de Val alias NiFachoNibigot : « Le père a beau être connu, il a été bloqué par Facebook. Si des militants contre l’islam RADICAL n’avaient pas relayé en masse, l’affaire serait restée sous le tapis. » Ou Vincent : « Bravo la gauche qui a culpabilisé le reste de la France pour son passé colonial, a pratiqué à outrance la politique de l’excuse : les banlieues françaises sont truffées de ce type d’individu entre communautarisme et radicalisme. »

Certains, plus softs, comme Titiparisien citent René Char  «L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant». Il reste que Kamel Bencheikh le poète-prophète[4], est perçu comme une sorte de guide qui dévoile des vérités profondes bien au delà des évidences que nous refuserions de voir.

La RATP, ghetto du travail

La RATP qui a diligenté une enquête interne va-t-elle rendre des comptes? Le chauffeur barbu sera-t-il sanctionné ? Que nenni ! Pour les nouveaux croisés du Web, il faudrait, parait-il, d’abord faire le ménage dans les rangs de l’entreprise des transports parisiens qui serait devenue, excusez moi du peu « une véritable organisation islamiste qui s’ignore ». Car même les syndicats seraient à la solde des barbus. Et sanctionner un « muzz », ce serait prendre le risque d’une grève communautariste. Le site Fdesouche rappelle que Samy Amimour, l’un des terroristes du Bataclan, était machiniste à la RATP. L’entreprise aurait été peu à peu phagocytée à force de recruter des « muzz » pour lutter contre les agressions jusqu’à devenir un « ghetto du travail ». Résistance Républicaine cite ainsi le témoignage de Ghislaine, ancienne machiniste qui dénonce une soit disant politique de discrimination positive pour dresser un tableau apocalyptique de l’entreprise de transport : « La RATP voulait, notamment en banlieue, que les chauffeurs soient « à l’image des voyageurs » Ils ont importé à la RATP les mœurs et les problèmes des cités. Ils ont brisé l’esprit de corps, l’esprit d’équipe de l’entreprise en y installant le communautarisme, le prosélytisme et la guerre quotidienne entre les musulmans et les non-musulmans. » Délire d’une retraitée devenue islamophobie à son insu, sans doute !

Trompettes trompeuses de la renommée

Mais si je cite ses propos nauséabonds, c’est qu’on les retrouve dans les commentaires de dizaines d’autres internautes, surfant sur le web au-delà de la presse d’extrême droite tels les passagers d’une nef des fous, incultes, grossiers et lâches. Car pourquoi donc Ghislaine n’a-t-elle pas dénoncé plus tôt le pseudo communautarisme de la RATP ? : « Le directeur des ressources humaines m’a tenu les mêmes propos que mon secrétaire de section CGT : Tu vas réveiller les fachos. »

Si le djihadisme nourrit aujourd’hui les petites et grand peurs de la société française, on se souvient que le terrorisme de la décennie noire algérienne a aussi endeuillé Paris. Il hante encore l’esprit des Français comme celui des poètes exilés et oubliés. Faut-il pour autant hurler avec les loups de la fachosphère en agitant une mini-jupe interdite de bus en guise d’épouvantail ?

L’auteur de « Prélude à l’espoir[6] » qui a connu dans cette triste histoire une soudaine et éphémère notoriété devrait se souvenir de Brassens et ses trompettes de la renommée:

Trompettes
De la Renommée,
Vous êtes
Bien mal embouchées! »


[1] Le poète doit se faire Voyant écrit Rimbaud « il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, – et le suprême Savant ! – Car il arrive à l’inconnu ! » (Extrait de Lettre du voyant)

[2] On se souvient que dans ce téléfilm, une professeure de Français, Isabelle Adjani alias madame Bergerac invite ses élèves filles à venir en jupe au collège pour lutter contre les préjugés des petits machos de banlieue.

[3] Les délires identitaires de certains barbus sont tout aussi condamnables que ceux de la fachosphère, mais encore s’agit-il dans le cas présent d’attendre les résultats de l’enquête. Rappelons néanmoins que la France n’est pas l’Algérie : derrière les courants islamophobes made in France, c’est un nouveau « racisme respectable » qui se légitime et un rejet plus global des héritiers de l’immigration postcoloniale qui se cache !

[4] Clin d’œil à Victor Hugo et à sa vision du poète prophète toujours en avance sur son temps

[5] Et Ghislaine non plus finalement : elle a publié son témoignage choc aux Editions Riposte Laïque sous le titre « Mahomet au volant, la charia au tournant »

[6] Kamel Bencheikh, Prélude à l’Espoir. Éditions Naaman, Canada, 1984

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