Le khadafiste qui règna entre Paris et Tripoli

Le colonel Faragalla, qui a épousé une française de Tarbes, fut un des hommes les plus secrets et les plus puissants de la Jamariya.

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Le colonel Yahia Abdsalam Faragalla, surnommé « Yayia » par ses proches, fut un des hommes clé de la relation franco-libyenne sous Khadafi. A travers ses vingt cinq sociétés d’import export, ce gradé de l’armée de l’air avait fait main basse sur une grande partie du commerce de pétrole, des biens alimentaires, des pièces détachées, des pneus ou encore de matériel de santé. La France aura été un de ses partenaires privilégiés. Et pour cause, ce fidèle de Kadhafi s’était marié, jeune, avec une française du Sud Ouest.

Entre le Caire et Tobrouk

Maitrisant parfaitement le français, le colonel Faragalla connaissait fort bien une partie de la classe politique tricolore. Or étrangement personne ne s’est jamais intéressé à son sort, alors qu’il coule désormais des jours tranquilles entre Tobrouk et le Caire, deux villes où l’on trouve beaucoup de fidèles du défunt chef d’Etat libyen. On le voit moins à Paris où il possède un appartement et à Tarbes d’où est originaire son épouse.

Ses galons, le colonel les a acquis à travers une brillante carrière dans l’armée de l’Air de Khadafi, dont il était devenu un des chefs. Proche aujourd’hui du général Haftar, qu’il connait depuis les années 1970 et 1980, ce nostalgique de la Jamariya est aperçu parfois à Toubrouk où il compte quelques solides relations. Beaucoup des pilotes de l’armée d’Haftar ont été en effet formés dans des unités qu’il a commandées.

Tribus, nous voilà !

Mais son influence sous le règne du Guide tient surtout au rôle clé qu’il a joué au sein des structures tribales. La longévité au pouvoir du chef de la Jamariya est en grande partie lié à son ascendant sur les tribus libyennes. La principale d’entre elles, les « Ouarfalla », fut toujours dans les petits papiers de Khadafi qui savait arroser copieusement ses protégés. Or le colonel Faragalla était le grand argentier de cette tribu. D’où le nombre pharaonique de marchés qu’il contrôlait, au nom de tous.

Jusqu’aux derniers jours, le colonel Faragalla mit toutes ses forces dans la bataille de Tripoli. Une semaine à peine avant la chute de Kadhafi en aout 2011, le dernier quarteron des invités étrangers fidèles à la « Jamariya » était abrité à l’hôtel Corenthia, une tour impressionnante où se trouve aujourd’hui l’ambassade du Qatar. Parmi eux, on découvrait le prince de Bourbon Parme, l’essayiste belge Michel Colon et une poignée d’ hommes d’affaires français et belges qui avaient leurs ronds de serviette en Libye. Des guides appointés et convaincus de la victoire finale les emmenaient sur les sites détruits par l’OTAN.

Propagandistes hors-pair

Certains de ces sympathisants furent démarchés pour clamer leur indignation sur les quatre chaines de télévision qui sévissaient alors en Libye et pour chanter les louanges du régime. Ce que fit volontiers l’un d’eux, spécialiste d’import export, qui nous a raconté son aventure, tout en souhaitant garder l’anonymat.« Après mon passage sur les télés libyennes, ce fut formidable, dit-il en riant, on me reconnaissait dans la rue, les jeunes filles me demandaient en mariage ».

Au vu de son attachement proclamé à Kadhafi, les émissaires du chef de l’Etat lui promettent quelques dédommagements sonnants et trébuchants. On lui présente, dans le hall de l’hôtel, le colonel Faragalla. Lequel, dans un français parfait, l’invite à se rendre dans les bureaux d’une de ses sociétés, « Al Madmon Oil Services », située à « Sralia Street » au cœur de Tripoli. Ce que l’homme d’affaires accepte volontiers.

Mais le colonel Faragalla ne le recevra pas seul. A ses cotés, a pris place le patron de la Banque centrale libyenne, Farhat Omar Bengdara, lui aussi membre de la puissante tribu des Ouarfalla et aujourd’hui réfugié en Turquie. La conversation s’engage.

-« Vous croyez vraiment que Khadafi peut gagner, il est seul face à l’OTAN », demande l’homme d’affaires

-« Bien sur, les Russes ne nous laisseront pas tomber », veulent croire les deux hommes.

Rendez vous à Tarbes

On en vient aux affaires sérieuses. Le patron de la banque centrale propose un contrat de barils de pétrole. L’autre n’y connaît rien, il serait plus intéressé par la livraison de containers de nourriture. « Des containers ? rétorque le colonel Faragalla, mais vous rigolez, nous travaillons par bateaux entiers ». On se quitte en d’excellents termes en convenant de se revoir en France dans la bonne ville de Tarbes où le colonel Faragalla résidait alors de loin en loin.

Depuis la chute de Kadhafi, ses visites en France du militaire se sont faites plus rares. Pourquoi tant de discrétion?

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Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)