Par Maïssata Koné-Dubois
Depuis l’arrivée de Mamadi Doumbouya au pouvoir en Guinée, une série de faits met en lumière des pratiques occultes rarement évoquées aussi ouvertement au sommet de l’État. Marabouts, dozos, féticheurs : ce que ces pratiques révèlent d’un pouvoir aux prises avec ses propres fragilités.
En Afrique, les récits de marabouts, féticheurs et autres protections mystiques dans les coulisses du pouvoir ont toujours existé. Ils relèvent à la fois de réalités et de fantasmes puisque ces pratiques se déroulent à l’abri des regards. Elles traversent les époques et les régimes. En Guinée, cette dimension a toujours occupé une place importante, sous presque tous les Présidents, de Sékou Touré à Lansana Conté, en passant par Dadis Camara, à l’exception notable d’Alpha Condé.
L’influence du continent a même parfois déteint sur certains hommes politiques français. La légende veut qu’en 1995, Félix Houphouët-Boigny ait « prêté » ses marabouts à Jacques Chirac pour l’aider à remporter l’élection présidentielle. Et, de fait, il a été élu ! À chacun ses croyances. Après tout, François Mitterrand, voyait régulièrement l’astrologue Elisabeth Teissier pour ses prédictions.
Voir clair dans l’obscurité du palais
Avec Mamadi Doumbouya, le phénomène semble changer de nature. Il ne se joue plus derrière le rideau, mais s’affiche au grand jour, prenant une ampleur inhabituelle. Tout dans son parcours semblait pourtant l’éloigner de cet univers, en tant que quadragénaire passé par la Légion étrangère, ayant vécu longtemps en Europe et marié à une Française.
Plusieurs épisodes récents sont particulièrement marquants. En avril 2026, une photo (voir ci-dessus) montre Mamadi Doumbouya, en tenue officielle, au centre, légèrement en avant. Derrière lui, de part et d’autre, se tiennent deux jeunes militaires albinos en uniforme, en position de sécurité rapprochée. Les thuriféraires du régime veulent y voir un message contre les discriminations, dans un contexte où les personnes atteintes d’albinisme sont victimes de préjugés, de stigmatisation et parfois de violences. Cependant, la majorité des Guinéens avancent une tout autre interprétation. Les albinos sont associés à une capacité à protéger, à voir « clair dans le noir » et ainsi à déceler les complots. À la lumière d’autres faits, cette seconde lecture est sans conteste la plus plausible.
Quand le pouvoir institutionnalise l’invisible
Un mois plus tôt, en mars 2026, Moriba Dantily Keïta, dit « commandant Kilo », aide de camp de Mamadi Doumbouya, a été porté à la tête de la confrérie des Dozos. Cette confrérie de chasseurs traditionnels, présente dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, est associée à des pratiques initiatiques et à des formes de protection mystique. Elle est réputée pour conférer à ses membres des capacités particulières, comme celle par exemple de se rendre invisibles ou de résister aux balles. Cette nomination, passée relativement inaperçue, marque un rapprochement inédit entre un chef d’État et la confrérie. Jusqu’ici aucun Président n’avait osé afficher une telle proximité.
« Le Monsieur sacrifice du Colonel Doumbouya »
Ces pratiques ont débuté dès l’arrivée, en septembre 2021, de Mamadi Doumbouya, au palais Mohamed V où il a montré très tôt son tropisme pour les féticheurs. En mars 2022, une vidéo devenue virale montre Léon Bangoura, émissaire du pouvoir, en train de sacrifier un bœuf blanc, de nuit, en bord de mer, les mains couvertes de sang, tout en prononçant des incantations en faveur de celui qui à l’époque n’était encore que colonel.
Lors de la diffusion de ces images, une polémique a éclaté. Loin de nier les faits, l’intéressé les a revendiqués. Il a expliqué que la mise à mort du bœuf blanc s’était déroulée peu après le coup d’État. Selon lui, ce sacrifice a été perpétré « pour éviter un bain de sang », évoquant un rituel destiné à protéger le pays. À l’époque, dans une émission de la radio FIM 24 Guinée, les animateurs s’interrogeaient : « Léon Bangoura, le marabout de la CNRD (le nom de la junte au pouvoir), veut quoi ? À quel jeu joue-t-il ? ». Ils dénonçaient le « fétichisme déguisé » et questionnaient le sens d’un rituel rendu public : « Pourquoi filmer cette scène ? À quoi sert ce sacrifice ? ». L’un d’eux avançait une interprétation largement partagée : « Ce sacrifice vise à protéger le colonel de tous les dangers ». Léon Bangoura héritera alors du surnom de « Monsieur sacrifice du Colonel Doumbouya ». Un an plus tard, le féticheur disparaissait de la circulation, envolé, comme nombre de ses compatriotes.
Quand le semeur de vent redoute la tempête
En effet, sous le règne de Mamadi Doumbouya, les disparitions se multiplient. Opposants, figures critiques, personnalités encombrantes : de nombreux cas ont été documentés. À ces disparitions s’ajoutent des morts, comme la dernière en date, celle d’Aboubacar Sidiki Diakité, dit « Toumba », décédé en détention en avril 2026 dans des conditions troubles.
Dans ce contexte, les pratiques occultes prennent un autre sens. Elles ne relèvent plus seulement de traditions ou de croyances, mais apparaissent comme les manifestations d’un pouvoir en quête de protection. Arrivé par un coup d’État, Mamadi Doumbouya gouverne avec la conscience aiguë de la fragilité de sa position. Comme si, au-delà des rituels et des symboles, se lisait une angoisse plus profonde : celle de subir, à son tour, le sort réservé à ceux qu’il a lui-même renversés.

