De Benghazi à Tripoli, quatre opérations américaines menées en treize ans pour capturer des suspects libyens accusés de terrorisme relancent le débat sur la coopération sécuritaire, la légalité des transferts et la fragilité institutionnelle de l’État libyen. Entre partenariat affiché et zones d’ombre opérationnelles, ces arrestations dessinent une justice transnationale contestée
Le 6 février 2026, le ministère américain de la Justice a annoncé la détention sur son territoire de Zubeir Al-Bakoush, né en 1970. Cet homme, de nationalité libyenne, est accusé d’implication dans l’attaque armée contre la mission diplomatique américaine à Benghazi en 2012. Son arrestation dans le quartier d’Amarat Kekla, au cœur de la capitale libyenne, n’est pas un événement isolé. Elle s’inscrit plutôt dans une série d’opérations menées par Washington sur le sol libyen depuis plus d’une décennie, ciblant des personnes accusées de terrorisme. Ces interventions, qui ont varié dans leurs circonstances et le degré de coopération officielle affiché, ont ravivé un débat intense en Libye autour d’un équilibre délicat : la poursuite de suspects internationaux face au respect intangible de la souveraineté nationale.
Quatre affaires, deux modèles d’opérations
On peut identifier quatre cas marquants où des forces américaines ont arrêté des Libyens en Libye pour les transférer vers les États-Unis où ils seront jugés.
- Abou Anas al-Liby (Nazih Abdul-Hamed al-Ruqai’i): En octobre 2013, des forces spéciales américaines ont arrêté cet ingénieur accusé d’appartenir à Al-Qaïda et d’être impliqué dans les attentats commis contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie en 1998. L’opération surprise a eu lieu à Tripoli au petit matin du samedi 6 octobre 2013, à la sortie d’une mosquée. Elle a provoqué une colère officielle des autorités libyennes et a été qualifiée d' »enlèvement ». Al-Ruqai’i est décédé en janvier 2015 dans une prison américaine des suites d’une maladie du foie, avant son procès.

Abou Anas-Al-Liby, mort en détention. - Ahmed Abou Khattala: En juin 2014, un commando américain a arrêté Abou Khattala dans la périphérie de Benghazi. Il est accusé d’avoir dirigé l’attaque contre le consulat américain à Benghazi en 2012 qui a coûté la vie à l’ambassadeur Christopher Stevens et à trois autres Américains. Les États-Unis l’accusent d’avoir commandé le bataillon Abou Obeida al-Jarrah, affilié à Ansar al-Charia. L’arrestation du suspect a largement reposé sur un informateur libyen, rémunéré environ sept millions de dollars pour son aide. Abou Khattala a par la suite été condamné à 22 ans de prison.

Ahmed Abou Khattala, condamné à 22 ans de prison en 2018. - Abou Agila Mohammad Mas’ud Kheir Al-Marimi: En décembre 2022, cet ancien responsable des renseignements libyens (âgé de 83 ans au moment de son procès) a comparu devant un tribunal fédéral à Washington pour son implication dans l’attentat contre le vol 103 de la Pan Am, qui s’était écrasé au-dessus du village écossais de Lockerbie le 21 décembre 1988. Son arrestation et son transfert constituent le cas le plus transparent de ce que certains qualifient d’implication officielle libyenne. Le chef du gouvernement libyen de l’époque, Abdelhamid Dbeibah, a en effet reconnu publiquement que la remise s’était faite « en coopération » avec les autorités libyennes « dans l’intérêt de la Libye ». Al-Marimi était alors détenu à Misrata dans une prison contrôlée par des forces loyales au gouvernement.

Abou Agila Mohammad, en attente de procès. - Zubeir Al-Bakoush: En février 2026, on annonce l’arrestation d’Al-Bakoush à Tripoli et son transfert par avion depuis l’aéroport de Misrata – où il était détenu par un groupe du nom de « Force opérationnelle commune » – vers la base aérienne américaine d’Andrews dans le Maryland. Des sources locales indiquent qu’une force locale l’a d’abord arrêté avant de le remettre. Ces sources identifient cette dernière comme étant la « Force opérationnelle commune » stationnée à Misrata et commandée par Omar Abou Ghaddada. Al-Bakoush fait face à huit chefs d’accusation liés à l’attaque de Benghazi.
La controverse sur la souveraineté
Ces opérations ont suscité des réactions contrastées en Libye, reflétant les divisions politiques et sécuritaires persistantes du pays. Deux positions principales se dégagent.
- L’opposition sous la bannière de la « souveraineté »: De nombreux politiques et factions ont décrit ces opérations, notamment les premières, comme des violations flagrantes de la souveraineté. Après l’arrestation d’Abou Anas al-Liby, le gouvernement libyen d’alors avait exigé des « éclaircissements » et qualifié l’opération d' »enlèvement ». Dans l’affaire Al-Marimi, le Conseil des députés (Parlement) et le Haut Conseil d’État ont condamné son extradition, et le procureur général Al-Siddiq Al-Sour a demandé l’ouverture de poursuites contre les responsables. Le Premier ministre désigné par le Parlement à l’époque, Fathi Bashagha, avait qualifié la remise d’Al-Marimi d’acte « effectué en dehors du système et des autorités judiciaires, sous le couvert de la nuit », promettant de ne pas rester silencieux.

La ministre de la Justice américaine, à gauche et Zoubeir Al-Bakoush à droite. Capture d’écran. - Le soutien axé sur la « justice et la coopération »: À l’opposé, des acteurs gouvernementaux, notamment le gouvernement d’union nationale d’Abdelhamid Dbeibah, ont justifié ces opérations de transfert comme des étapes nécessaires à la coopération internationale contre le terrorisme et pour « effacer la stigmatisation du terrorisme » frappant la Libye. Pour justifier l’action de son gouvernement, Dbeibah avait déclaré : « Il est devenu impératif pour nous de coopérer pour la stabilité de la Libye et pour effacer le nom du terrorisme du peuple libyen innocent », soulignant que la « coopération s’est faite selon les règles juridiques avec les accusés dans des affaires extérieures au pays, particulièrement celles à caractère terroriste« . Le communiqué officiel américain concernant Al-Marimi, par exemple, affirmait que l’opération s’était déroulée « en coopération avec les autorités libyennes« , fournissant ainsi une couverture à l’exécutant local. Certains, comme le parti Alliance des forces nationales, après l’opération contre Abou Anas, ont vu dans cette dernière la conséquence naturelle de « l’absence d’institutions étatiques » fonctionnelles pour protéger la souveraineté.
Des modalités d’exécution parfois floues
Les quatre affaires révèlent deux schémas principaux d’exécution.
- Opérations avec coopération officielle (déclarée ou présumée): Le cas d’Abou Agila al-Marimi en est l’exemple le plus net, où le gouvernement libyen effectif de Dbeibah a reconnu son rôle, le transfert apparaissant comme le fruit d’une entente politique et judiciaire. Des reportages, comme ceux du Guardian, évoquent des négociations ayant duré des années. Le cas de Zubeir Al-Bakoush semble avoir suivi un schéma similaire, les informations indiquant un transfert organisé via l’aéroport de Misrata à bord d’un avion privé, pour un vol direct d’environ onze heures vers la côte est américaine.
- Opérations opaques ou exécution directe: Pour les deux premières affaires (Abou Anas et Abou Khattala), la version américaine et britannique a prévalu. Pour la première, le secrétaire d’État américain John Kerry avait reconnu que Washington n’avait pas prévenu les autorités libyennes au préalable, « comme à l’accoutumée ». Pour la seconde, le pivot était un informateur libyen (un homme d’affaires utilisant le pseudonyme d’Ali al-Majresi) dont la coopération secrète avec les services de renseignement américains a été rémunérée par une récompense financière substantielle et qui a organisé l’arrestation. Ces opérations laissent place aux spéculations sur le degré de connaissance ou de complicité d’acteurs libyens locaux, sans reconnaissance officielle.
« Nous vous traquerons où que vous soyez »
Le discours officiel américain, particulièrement sous les mandats de Donald Trump, martèle un message clair : poursuivre ceux qu’ils accusent d’avoir tué des citoyens américains dans des actes de terrorisme est une priorité imprescriptible. La procureure générale des États-Unis pour le district de Columbia, Lijanine Ferris Bero, l’a dit après l’arrestation d’Al-Bakoush : « Nous ne reculons pas et nous n’oublions pas. Nous vous traquerons et vous traduirons en justice. » Les responsables américains affirment aussi que ces accusés « seront jugés aux États-Unis, et non devant des tribunaux étrangers », rejetant tout règlement purement financier, comme l’accord de 2008 qui avait clos les demandes civiles dans l’affaire de Lockerbie après indemnisation des victimes.
Au-delà des cas individuels, ces opérations traduisent une transformation durable des pratiques judiciaires et sécuritaires internationales, où la poursuite du « terrorisme » s’affranchit de plus en plus des frontières classiques de compétence. En Libye, pays toujours traversé par des fractures institutionnelles et sécuritaires, chaque arrestation de ce type agit comme un révélateur – des rapports de force réels, des limites de l’autorité étatique et de l’absence d’un consensus national sur la gestion des dossiers sensibles. Tant que cette fragilité persistera, la question ne sera pas seulement de savoir si ces opérations sont légales ou efficaces, mais si un État divisé peut réellement maîtriser la manière dont la justice s’exerce sur son propre territoire.





























