On assiste à une remise en cause massive du pouvoir plutôt qu’à son effondrement. Les institutions coercitives demeurent unifiées, opérationnelles et loyales sur le plan institutionnel. Aucune défection d’une ampleur ou d’une qualité suffisante ne signale une rupture imminente. Dans le même temps, l’État paraît réticent à réimposer une violence maximale à l’échelle de la société sans une claire raison d’État. Cet équilibre — ni réforme, ni répression totale — a produit une situation d’attente dans laquelle la contestation persiste, l’autorité s’érode de manière inégale et la coercition est appliquée de façon épisodique plutôt que décisive.
Une chronique de Malek Baroudji (Beyrouth)
L’Iran est entré dans un nouvel hiver de tensions où l’effondrement économique, l’épuisement politique et l’angoisse sécuritaire convergent en une seule et même épreuve pour le régime des Mollahs. Les déclencheurs immédiats sont connus et pas nouveaux: l’effondrement du rial, une inflation qui a transformé l’alimentation, les transports et le chauffage en sources quotidiennes de colère, ainsi que des ajustements des subventions et des carburants qui traduisent les dysfonctionnements macroéconomiques en humiliations vécues.
Les manifestations, d’abord centrées sur les prix, se sont élargies tant géographiquement que socialement, s’étendant des bazars et des zones commerciales à de multiples villes et catégories sociales, et abandonnant dans de nombreux cas les slogans purement économiques au profit de dénonciations explicites du système lui-même. La réponse de l’État — arrestations en masse, des morts innnombrables et coupure massive des communications — indique que Téhéran se soucie moins de l’image que de la possible convergence des mobilisations.
L’ordre politique iranien ne perdure pas parce qu’il est populaire, mais parce que la coercition demeure largement cohérente, l’opposition fragmentée et la pression extérieure contre productive. La question décisive n’est donc pas de savoir si les Iraniens sont en colère — ils le sont manifestement —, mais si cette colère peut être transformée en un levier susceptible de déstabiliser les appareils sécuritaires de l’État .
Ripostes graduées
Le gouvernement ciranien herche à envoyer quelques signaux de conciliation, mais sans céder le contrôle : changement à la tête de la banque centrale, promesses renouvelées de stabilisation de la monnaie, rationalisation des subventions présentée comme techniquement inévitable et moralement nécessaire pour lutter contre la corruption et la contrebande. Dans le même temps, il resserre l’étau coercitif. Les restrictions sur Internet et les télécommunications coupent la coordination horizontale, réduisent la visibilité en temps réel et fragmentent la contestation en événements locaux isolés plutôt qu’en un défi national synchronisé. Il s’agit d’un mode opératoire affiné depuis deux décennies. Ce qui en détermine l’efficacité n’est pas la taille de telle ou telle foule, mais la capacité des manifestations à se doter de nœuds organisationnels durables, capables de fonctionner sous blackout et de survivre à l’infiltration.
C’est à ce goulot d’étranglement organisationnel que le paysage de l’opposition devient déterminant — et c’est là qu’il demeure faible. Le royalisme en exil, vaguement associé à Reza Pahlavi, reste visible dans le discours extérieur mais superficiel dans ses effets domestiques. Il propose un vocabulaire symbolique de continuité nationale qui circule surtout au sein de segments de la diaspora et de certaines fractions de la classe moyenne urbaine, sans avoir démontré sa capacité à influer sur les dynamiques de protestation sur le terrain. Les moments de forte mobilisation dans la rue ont coïncidé avec les messages royalistes plutôt qu’ils n’en ont résulté. La contrainte essentielle n’est pas l’exposition mais la capacité. Le royalisme ne dispose ni d’un réseau interne discipliné à l’intérieur de l’Iran, ni de logistiques domestiques protégées, ni de structures de commandement et de contrôle, ni d’un quelconque bouclier coercitif ou protecteur. Il peut esquisser des aspirations et fournir un cadrage rhétorique à l’étranger, mais il n’apporte pas l’appareil organisationnel nécessaire pour convertir une dissidence épisodique en levier politique durable. En ce sens, il demeure un courant symbolique plutôt qu’une force opérationnelle et n’altère pas matériellement l’équilibre du cycle de contestation.
D’autres courants de l’opposition font face à une contrainte différente, plus corrosive encore. Les Moudjahidine du peuple (MEK) et les groupes d’opposition kurdes opèrent sous un soupçon persistant de liens extérieurs — en partie enraciné dans des histoires contestées de contacts avec l’étranger et systématiquement instrumentalisé par l’État comme outil de délégitimation et de répression. Il existe une part de vérité dans cet ensemble d’allégations : certains segments de l’opposition iranienne ont, au fil du temps, croisé des agendas de renseignement étrangers, notamment dans le cadre d’actions clandestines contre le programme nucléaire iranien.
Cette dynamique a été renforcée lors de la phase initiale de la récente guerre de douze jours, lorsque les services israéliens auraient eu recours à des actifs non iraniens à l’intérieur du pays — y compris des réseaux de réfugiés afghans — pour des missions précoces de reconnaissance, de logistique et de ciblage. L’importance de ce recours tenait moins à son ampleur qu’à sa portée symbolique : il a confirmé, aux yeux des services de sécurité iraniens, que l’agitation crée un « terrain humain » exploitable. Les services étrangers notamment israéliens dans l’exploitation du contexte intérieur iranien sont prêts à piéger et diviser l’opposition iranienne via des intermédiaires vulnérables.
Disidence ou infiltration
La circulation de ces informations fournit à Téhéran un récit clé en main qui requalifie la dissidence en infiltration et la protestation en une alliance avec le sionisme. L’effet est politique plutôt que juridique : le coût de la participation augmente pour les hésitants, la formation de coalitions transversales est dissuadée et l’escalade devient plus aisée sans unification de la société contre l’État.
C’est pourquoi les analogies avec 1979, dépouillées de leur contexte institutionnel, induisent en erreur. La fin de l’ère du Shah se caractérisait par un écosystème d’opposition d’un ordre radicalement différent. Les dissidents iraniens opéraient alors dans un environnement régional permissif offrant formation, financement, armes et sanctuaires. Beaucoup avaient reçu une formation militante dans des camps palestiniens au Liban, acquérant discipline organisationnelle, savoir-faire clandestin et réseaux capables de survivre à la répression, tandis que le soutien financier et logistique affluait d’États régionaux hostiles, au premier rang desquels la Libye de Mouammar Kadhafi. Ce parrainage extérieur comptait autant que l’idéologie. Il permettait aux forces d’opposition d’absorber les arrestations, de remplacer les cadres et de maintenir une continuité dans le temps.
Cette base militante a été renforcée par les réseaux du Bazar, une ossature cléricale et industrieuses, produisant des grèves durables et une paralysie nationale. L’opposition actuelle est plus bruyante sur les réseaux sociaux et plus visible dans la politique d’exil, mais plus mince en infrastructures domestiques, plus fragmentée idéologiquement et confrontée à un État de surveillance qui a passé des décennies à apprendre comment perturber précisément ce type d’organisation. La différence tient à la capacité.
Un appareil répressif atteint
La variable la plus déterminante aujourd’hui se situe au sein même de l’appareil coercitif de l’État. L’élite sécuritaire iranienne a été à plusieurs reprises désorganisée ces dernières années, à commencer par l’assassinat de Qassem Soleimani, suivi de la perte de plusieurs généraux de premier rang et de commandants opérationnels seniors après le 7 octobre et durant la guerre de douze jours qui a suivi.
L’enjeu de ces décapitations n’est pas que le système ne puisse plus réprimer — il le peut manifestement —, mais que des remplacements successifs aient érodé la mémoire institutionnelle au sommet. La nouvelle couche de commandement est moins aguerrie dans la gestion des arbitrages délicats entre coercition calibrée, séquençage politique et contrôle du renseignement, ce qui accroît le risque de sur-réaction brutale, de mauvais timing et d’erreurs stratégiques sous pression.
Une question encore peu explorée est celle d’une transformation qualitative de l’appareil coercitif depuis les années Ahmadinejad, lorsque le Corps des gardiens de la révolution islamique est passé d’une institution principalement idéologico-militaire à un vaste conglomérat corporatif. L’insertion profonde des Gardiens dans la construction, l’énergie, les télécommunications, la logistique et la finance a généré d’immenses richesses et les a enchâssés dans l’économie politique iranienne. Cette corporatisation a apporté corruption, recherche de rente et insulation des élites — des conditions qui, historiquement, tendent à adoucir la violence révolutionnaire plutôt qu’à l’intensifier. La question n’est pas de savoir si les Gardiens et le Bassidj restent capables de verser le sang, mais si l’enrichissement prolongé a émoussé leur disposition à soutenir une brutalité généralisée.
Un controle social amoindri
Un indicateur possible de ce virage d’une partie du pouvoir réside dans l’application de plus en plus permissive du contrôle social, visible surtout dans l’effondrement des normes de port obligatoire du voile. En moins de deux ans, on estime qu’environ un tiers des Iraniennes ont cessé de se conformer aux règles du hijab, souvent en public et sans conséquence immédiate. Ce qui a émergé ressemble à un arrangement tacite de type « ne pas demander, ne pas dire » : les règles formelles demeurent, mais leur application est sélectivement suspendue. Cette tolérance, peut-être conçue comme une soupape de décompression, a produit des effets de second ordre. Chez les jeunes Iraniens en particulier, le retrait de l’État dans un domaine aussi sensible semble favoriser une propension plus large à tester les limites.
Les pressions étrangères compliquent encore ce fragile équilibre. On ignore dans quelle mesure les États-Unis entendent intervenir sur les plans rhétorique et économique. Une telle intrusion renforcerait-elle ou affaiblirait-elle l’un ou l’autre camp? Historiquement, les menaces explicites ou les soutiens américains ont plutôt consolidé la cohésion du régime plus qu’ils ne l’ont fracturée sous la bannière convenue mais efficace de la défense de la Nation iranienne
Une Monarchie mémorielle, sans plus
Parallèlement, le centre symbolique de l’opposition demeure faible. Le fils du Shah, Reza Pahlavi, qu’il aspire ou non à un trône, ne dispose ni du charisme, ni de la profondeur organisationnelle, ni de l’appui coercitif nécessaires pour vaincre un État sécuritaire aguerri. Les rencontres de haut niveau à l’étranger peuvent susciter l’attention médiatique, sans plus. La monarchie mobilise la mémoire, non l’élan.
Dans quelle mesure le régime continue de croire à sa propre propagande? La rhétorique révolutionnaire coexiste avec le discours gestionnaire d’une classe dirigeante qui a fait main basse sur l’État. Le fait est que le Guide suprême, l’establishment clérical et l’élite sécuritaire mobilisent encore ces récits datés. Jusqu’où sont-ils prêts à aller lorsque la pression s’intensifiera? Les régimes qui ne croient plus à leurs propres mythes tendent à devenir à la fois cyniques et dangereux, oscillant entre une feinte retenue face à la contestation et des violences soudaines.
La coupure des communications n’est pas une simple mesure répressive. Le régime iranien part du principe que l’agitation est exploitée par des services de renseignement hostiles et répond en isolant la population, en la divisant et en privilégiant la prévention plutôt que la négociation avec des interlocuteurs decenus de ce fait légitimes. Cette posture peut étouffer la contestation, à condition d’apprécier le moment désormais proche où la soldatesque ne doit plus tirer sur une foule hostile mais divisée.
L’épreuve de l’hiver iranien n’est donc pas une question binaire de chute ou de survie. Le système confronté à des pressions durables peut-il gérer la dissidence sans basculer dans une instabilité chronique? Une certitude, les Mollahs assiégés voit leur marge de manoeuvre se rétrécir. À moins de passer le relais à un dispositif militaire plus conciliant avec l’Occident et moins intrusif dans la vie quotidienne des Iranieen(ne)s pour sauver les meubles.


























