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Les services secrets algériens décodés

Le général Saïd Chengriha, chef d'état-major de l'armée algérienne, et le président Tebboune.

Le Dictionnaire des services secrets algériens élaboré par le journaliste Adlene Meddi (M&M éditions) se propose de rendre intelligible la « boîte noire » du pouvoir algérien, d’en cartographier les acteurs et d’en saisir les logiques. Un outil précieux pour quiconque s’intéresse à la politique algérienne.

Par Selim Jaziri

Quiconque s’intéresse à la politique algérienne doit se rendre à l’évidence : la réalité du pouvoir n’est pas exercée par les institutions formelles. Les ressorts profonds du pouvoir sont restés « durablement ancrés dans les structures militaires et sécuritaires ». Mais au-delà de cette généralité, cette configuration ne se manifeste que de manière fragmentaire, sous forme de sigles qui peuplent l’imaginaire des Algériens (SM, DRS, GIS, PS…) et de noms d’hommes dépourvus de mandats politiques mais qui exercent la réalité de la puissance par des canaux opaques (Toufik, Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, Gaïd Salah, Larbi Belkheir, Mohamed Betchine…).

De la vie de ce pouvoir de l’ombre, on ne perçoit que des éclats : des nominations, des disgrâces qui se devinent après coup, des arrestations et des réhabilitations, l’apparition de nouveaux sigles et la disparition d’autres… En un mot, le pouvoir algérien est une boîte noire qui décourage nombre d’observateurs et probablement d’Algériens eux-mêmes. Le « système » semble une réalité insaisissable et inintelligible.

Le Dictionnaire des services secrets algériens d’Adlène Meddi propose précisément de la rendre intelligible grâce à une cartographie détaillée et un décryptage inédit de ce pouvoir de l’ombre. Il permet d’en retracer la composition et l’histoire et surtout d’en comprendre la logique. La forme du dictionnaire éclate la narration et l’analyse, mais à l’issue d’une lecture somme toute fluide, la description de chacune des pièces du puzzle permet de dégager une vision d’ensemble et en profondeur.

L’autorité de l’État sacralisée


Le pouvoir algérien a été façonné par la lutte de libération nationale (1954-1962). Il en a hérité sa propension au secret et le rôle central de l’armée et des services de renseignement. C’est autour de l’institution militaire que Houari Boumedienne (au pouvoir de 1965 à 1979), chef d’état-major de l’armée des frontières durant la guerre, a structuré le système. Cette histoire a fait de l’État à la fois le produit de la victoire sur le colonisateur et le garant de la préservation de la souveraineté, gagnée au prix du sang des martyrs. L’autorité de l’État est dès lors un patrimoine national à préserver à tout prix. « L’atteinte à l’autorité de l’État », même par des mobilisations pacifiques, «fonctionne comme une catégorie de sécurisation du politique ». La consolidation de l’autorité de l’État est un préalable à toute forme politique.

Toute contestation, décentralisation, expression d’autonomie de la société, toute norme importée de l’étranger, de dissidence discursive est immédiatement interprétée comme une menace pour la souveraineté, voire une trahison. Raison pour laquelle des déclarations sur l’intégrité du territoire (comme ce fut le cas pour Boualem Sansal), la remise en cause de l’unité nationale par le mouvement berbériste, notamment dans sa forme sécessionniste avec la récente proclamation d’indépendance du Mouvement pour l’autodétermination kabyle (le MAK), sont criminalisées.

Surveiller, contrôler, réguler, punir est la respiration naturelle de ce type de pouvoir où le renseignement joue un rôle capital. Cette centralité de l’appareil sécuritaire relativise le rôle des autorités civiles. Le pouvoir est exercé par un ensemble d’acteurs, cercle présidentiel, état-major, services de renseignement, appareils économiques, réseaux régionaux et territoriaux, selon des modalités qui se jouent des hiérarchies, où « les réseaux et les loyautés pèsent autant que les organigrammes ». C’est ce qui explique la plasticité et l’endurance du «système » à l’épreuve des crises. Pour autant, il n’en est pas moins traversé par des rapports de force et des négociations permanentes.

Un monde traversé de luttes

Loin de l’image d’un cabinet noir unifié, où un petit groupe de généraux aux intérêts solidaires déciderait du sort du pays, choisirait et manipulerait les présidents et centraliserait les renseignements, l’univers des services de sécurité est en réalité un monde éclaté, cloisonné et objet de luttes de pouvoir.

Cette « guerre des clans » qui vient périodiquement redistribuer les cartes, a été longtemps contenue dans le huis clos de l’état-major de l’Armée nationale populaire. Mais la présidence, l’armée et les services de renseignement constituent en réalité un ensemble à la fois soudé et concurrentiel au sein duquel les équilibres évoluent. Le choc des émeutes d’octobre 1988, puis les réformes entreprises sous la présidence de Chadli Bendjedid pour limiter et dépolitiser le pouvoir de l’armée, suivies de la « décennie noire » après l’annulation du processus électoral en janvier 1992, ont bouleversé l’appareil sécuritaire et ses relations avec la sphère politique.

La lutte contre le terrorisme a renforcé « la logique sécuritaire comme matrice de gouvernement » et la fameuse DRS (Direction des renseignements et de la sécurité) – créée sous l’impulsion du chef d’état-major Khaled Nezzar en 1990 pour centraliser les services de renseignement et succéder à la non moins fameuse SM (sécurité militaire) – est devenue un pôle de pouvoir largement autonome. Un «Léviathan sécuritaire », incarné par une véritable légende, aussi célèbre qu’entouré de mystère : Mohamed Mediene, alias « Toufik ». Abdelaziz Bouteflika, élu en 1999, a entrepris de démanteler ce pouvoir concurrent pour réaffirmer la centralité de la présidence. Avec l’appui du général Ahmed Gaïd Salah, nommé chef d’état-major en 2004, il s’est attaqué à la DRS jusqu’à sa suppression formelle en 2016.

Des enjeux terre à terre

Derrière l’alibi d’une modernisation des « services », se jouaient en réalité des enjeux plus terre à terre, que décrypte Adlene Meddi, liés à la main mise du clan Bouteflika sur les circuits économiques et à la perspective d’une possible succession à la tête de l’État. C’est sur fond de cette rivalité, apparue au grand jour, entre Gaïd Salah et les réseaux de l’ancienne DRS, que s’est déroulé le hirak. Le long soulèvement populaire de 2019 a permis au chef d’état-major de neutraliser son rival, « Toufik », arrêté en mai 2019, et de se débarrasser du clan Bouteflika.

La disparition de Gaïd Salah en décembre 2019 a permis au successeur de Bouteflika, Abdelmajid Tebboune, sous l’autorité du nouveau chef d’état-major Saïd Chengriha, de mettre un terme « à la polarisation opposant les réseaux dits “gaïdistes” aux anciens cercles du renseignement et de l’état-major ». Le hirak, en revanche, aura fait évoluer les priorités de l’appareil sécuritaire de la lutte contre le terrorisme à la surveillance de la contestation civile.

Les hommes changent, les sigles varient, les priorités évoluent, le « système » se reproduit de crise en crise mais l’État algérien demeure. Le tableau que dessine pièce par pièce Adlene Meddi est bien plus riche et complexe que ce rapide aperçu. Même s’il s’arrête au seuil des questions les plus sensibles et les plus occultes – les relations entre le monde des services et le monde économique, qui justifierait une vaste enquête qui n’est pas le propos de ce livre, et le rôle que l’infiltration des réseaux terroristes, l’un des modes opératoires des services algériens, a pu jouer dans la « décennie noire » (sur lequel on ne peut que spéculer) – ce dictionnaire n’en est pas moins précieux et il a vocation à servir de vade mecum à quiconque veut déchiffrer le pouvoir algérien.

Adlene Meddi, Dictionnaire des services secrets algériens, M&M éditions, 121 pages, 12,99 euros édition brochée, 5,99 euros en format epub