Notre bilan Macron 2023 (3), le coup de foudre pour le prince MBS

PARIS, FRANCE - APRIL 10: French President Emmanuel Macron welcomes Saudi Arabia's Crown Prince Mohammed bin Salman prior to their meeting at the Elysee Presidential Palace on April 10, 2018 in Paris, France. Mohammed bin Salman is in Paris for a three-day official visit. (Photo by Chesnot/Getty Images)

Emmanuel Macron qui avait effectué en décembre  2021 la dernière grande tournée à l’étranger du quinquennat précédent dans le Golfe devrait recevoir à Paris ce vendredi 16 juin 2023 le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, en visite en France pour une dizaine de jours. Sur fond de contrats de ventes d’armes, d’un accord possible sur le nucléaire saoudien, du règlement de la Présidence libanaise et d’une volonté constante du Président français de jouer un rôle majeur dans la recomposition politique qui se joue au Moyen Orient.« L’occasion de renforcer le partenariat stratégique entre la France et l’Arabie saoudite », souligne mercredi dans un tweet l’ambassadeur de France à Riyad, Ludovic Pouille.

MBS avait mal vécu, ce printemps, la rencontre de Paris sur le Liban à laquelle participaient cinq pays, dont le Qatar et l’Égypte. Le Prince héritier furieux l’avait fait savoir à ses interlocuteurs français. On ne reçoit pas le patron du Moyen Orient, à la tète de la dixième puissance industrielle du monde, avait-il fait valoir, comme un pays arabe de deuxième plan. Le Prince héritier tenait à être reçu en tète à tète avec le Président français, entre grandes puissances. C’est chose faite avec la visite que l’homme fort du Royaume saoudien entreprend à Paris pour dix jours.  

C’est qu’Emmanuel Macron, totalement décomplexé, soigne ses relations avec Mohamed ben Salmane, dit MBS, malgré les multiples dérapages de ce dernier sur le plan des droits humains. Le Président français qui a pris l’habitude de botter en touche sur le terrain des libertés publiques aura été le premier chef d’état occidental à s’entretenir avec le Prince héritier séoudien, alors que ce dernier avait commandité, en octobre 2018, l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi. L’opposant de MBS avait été découpé en morceaux avec une tronçonneuse dans une arrière salle de l’ambassade saoudienne en Turquie.

Macron réhabilite MBS

L’assassinat de cet intellectuel brillant, qui résidait aux États Unis, n’était pas passé inaperçu. Ainsi le président Joe Biden refusera  de s’entretenir avec MBS et préférera temporairement s’adresser à son père, le roi Salman. Ce qui précipitera la volonté d’émancipation du Prince héritier saoudien à l’égard des Américains

En revanche, les relations restées excellentes entre Macron et MBS avaient été perçues comme une entreprise de réhabilitation du prince héritier. « Cela me désole qu’Emmanuel Macron prête ainsi son nom de chef d’état à une telle entreprise », a pu estimer dans « le Monde » Agnès Gallamard, secrétaire générale d’Amnesty International qui avait signé pour l’ONU un rapport appelant à mettre sous sanctions l’homme fort du Royaume saoudien

MBS etMacron sont décidés à intervenir activement dans l’élection présidentielle libanaise

Liban, la convergence de vues

Au menu de la rencontre entre le chef d’état français et le Prince saoudien, figure la situation politique libanaise. L’accord signé en avril 2022 entre la France et l’Arabie Saoudite dans un grand hôtel de Beyrouth qui créait un fond commun humanitaire à l’intention du Liban, marqua le début de la coopération de Paris et Ryad sur le dossier libanais. Déçus par l’échec, le 14 juin, de l’échec du douzième scrutin présidentiel depuis octobre dernier, beaucoup à Beyrouth espèrent que la rencontre de Paris facilitera une sortie de crise.

La surprise, la voici: MBS connu pour être hostile au Hezbollah pro iranien et un Macron proche naturellement des élites financières du Pays du Cèdre sont tombés d’accord pour soutenir Sleiman Frangié, le candidat adoubé par le mouvement chiite et par le régime syrien qui échouera finalement dans sa tentative! On se perd en conjectures sur les raisons qui expliquent le tournant diplomatique de ces deux pays au Liban.

L’espoir de pénétrer le marché proche oriental, après les deux accords signés par les Séoudiens avec les Syriens et les Iraniens, est certainement une puissante motivation de l’hôte de l’Élysée. Qu’il s’agisse pour la CGA-CGM, proche de l’Élysée, de mettre un pied dans les ports de Beyrouth et de Tripoli, pour Total de participer à l’exploitation des gisements pétroliers qui viennent d’être découverts au large du Liban ou pour l’industrie française plus généralement de participer, demain, à la reconstruction de la Syrie.  

Parallèlement, les bouleversements régionaux qui ont vu la Syrie réintégrer la Ligue Arabe et le président Assad être reçu avec les honneurs en Arabie Séoudite ont contribué à modifier la perception de MBS sur le dossier libanais.  Le prince héritier séoudien, qui aurait en d’autres temps combattu le candidat du Hezbollah, s’est tenu à l’écart de l’actuelle Présidentielle. Un président libanais, l’aumône faite à Damas, compte si peu face aux rêves de grandeur au Proche Orient. À tels point que son ambassadeur à Beyrouth, dit-on de bonne source, compte recevoir bientôt les élus du Hezbollah et n’a pas distribué, cette fois, quelques prébendes à ses obligés au Liban. « Quand les Séoudiens prennent un dossier au sérieux, ils paient, affirme un habitué de l’Ambassade de l’ArabieSaoudite. Ce qu’ils n’ont pas fait cette année pour la Présidentielle ».

 

MBS super star

Plus généralement, Emmanuel Macron a l’espoir, via ces relations privilégiées avec le prince héritier séoudien, de pouvoir jouer un rôle central dans le nouveau Moyen-Orient dont MBS prétend être le grand ordonnateur.

Rappelons qu’à ­Bagdad dès l’été 2021, Emmanuel Macron, découvrant l’Orient compliqué, avait présidé une conférence oecuménique sur la stabilité du Moyen-Orient, en esquissant sinon un rapprochement avec l’Iran, ou du moins une volonté de considérer Téhéran comme un interlocuteur incontournable. Rn alliant l’utile et l’agréable, la France entend également garantir ses approvisionnements pétroliers et la liberté de navigation dans le Golfe.  L’émirat d’Abu Dhabi abrite à lui seul trois bases militaires françaises, de la marine, de l’armée de l’air et de l’armée de terre. La France a des accords de défense avec les Émirats, tout en apportant également un soutien opérationnel à l’armée saoudienne.

« Business as usual »

Si Emmanuel Macron offre un brevet d’honorabilité à ses alliés MBS et MBZ malgré les risques politiques encourus, c’est qu’il attend, en retour, quelques jolies gâteries. À savoir de gros contrats d’armement qui devraient être signés ce vendredi à Dubaï. De quoi soulager la balance française des paiements très déficitaire, un sérieux bémol au tableau économique du pays qui est plutôt favorable.

La ligne Le Drian, grand manitou des ventes d’armes françaises aux dictatures du monde entier alors qu’il était à la tète du Quai d’Orsay, a imposé désormais ses priorités à la diplomatie française.

Ce qui ne grandit pas l’image de la France dans le monde en termes de défense des droits humains!

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Nicolas Beau
Ancien du Monde, de Libération et du Canard Enchainé, Nicolas Beau a été directeur de la rédaction de Bakchich. Il est professeur associé à l'Institut Maghreb (Paris 8) et l'auteur de plusieurs livres: "Les beurgeois de la République" (Le Seuil) "La maison Pasqua"(Plon), "BHL, une imposture française" (Les Arènes), "Le vilain petit Qatar" (Fayard avec Jacques Marie Bourget), "La régente de Carthage" (La Découverte, avec Catherine Graciet) et "Notre ami Ben Ali" (La Découverte, avec Jean Pierre Tuquoi)