L’ambassadeur Xavier Driencourt: « le Hirak algérien, c’est fini ».

Fort de sa riche expérience diplomatique en Algérie, souvent ardue mais toujours exaltante, Xavier Driencourt, l’ancien ambassadeur de France resté le plus longtemps en poste à Alger (de 2008 à 2012 et de 2017 à 2020), livre, sous sa plume alerte, une analyse édifiante de ce pays qu’un lourd passé commun rapproche et éloigne à la fois de l’Hexagone.

Un entretien avec nos amis du site « Oumma.com« 

Sous le titre intrigant “L’énigme algérienne-Chroniques d’une ambassade à Alger”  (Éditions de l’Observatoire), Xavier Driencourt brosse un tableau passionnant de l’Algérie contemporaine, dans lequel il met en lumière sa complexité, ses paradoxes et les grands défis qui l’attendent, tout en éclaircissant certaines zones d’ombre, notamment celles qui entourent « le système ». Il épingle également l’incroyable duplicité des autorités algériennes qui, en public, n’éprouvent aucun scrupule à critiquer ouvertement la France, alors que d’une manière plus officieuse, elles quémandent des faveurs auprès de ses représentants.

Si Xavier Driencourt s’attache à démystifier « l’énigme politique » algérienne, il n’occulte pas pour autant les questions sensibles liées aux relations franco-algériennes et à l’immigration. Des relations sur lesquelles plane le spectre de la colonisation, des terribles souffrances et des déracinements cruels qui l’ont émaillée de part et d’autre. Il a accepté de répondre aux questions d’Oumma, à l’occasion de la parution de son livre que nous vous recommandons particulièremen


François Mitterrand, en 1954, proclamait « L’ Algérie, c’est la France ». Pourquoi considérez-vous que l’Algérie est le pays où s’entremêlent le plus la politique intérieure française et la diplomatie ?

Je fais, effectivement, dans mon livre « L’énigme algérienne », une référence à la formule de François Mitterrand qu’il prononça en 1954 : « L’Algérie, c’est la France ». Mais la formule est utilisée et doit être interprétée différemment. Ce que je veux dire, c’est que la question algérienne, dans toutes les dimensions qu’elle recouvre – histoire, mémoire, immigration… – fait partie de la vie politique française et imprègne, en quelque sorte, la politique nationale française.

La raison en est simple : on estime à 10% la population française qui a un lien avec l’Algérie, entre les pieds-noirs, les harkis, les anciens militaires, les coopérants et, bien sûr, les immigrés ou les Franco-algériens.


En tant que plus haut représentant de l’Etat français dans une ancienne colonie avec laquelle les relations sont hantées par le passé, comment avez-vous vécu votre mission ?

Ce fut une mission particulièrement ardue et exaltante que d’occuper ces hautes fonctions pendant presque 8 ans. Une mission difficile, parfois éprouvante, je le reconnais, mais toujours passionnante.

Il existe de nombreux fantasmes autour de l’Algérie, notamment ayant trait à sa gouvernance. En d’autres termes, la France serait toujours aux commandes, dans l’ombre…  Qu’en pensez-vous ?

C’est effectivement une idée très répandue que de dire que la France, 60 ans après l’indépendance, reste aux commandes du pays… Disons que cela arrange beaucoup de gens d’utiliser la France comme responsable des difficultés actuelles de l’Algérie. Cela évite de regarder en face ses propres errements. Mais il est vrai qu’à force de répéter cette idée, les gens finissent par y croire. C’est un pur fantasme.

Vous écrivez que « l’on retrouve du côté algérien une même relation complexe et ambiguë avec la France ». Vous appelez cela « la contradiction permanente, la double attitude de certains officiels algériens envers la France ». Est-il exact qu’il est de bon ton de critiquer publiquement la France, pendant que, en sous-main, il est d’usage de solliciter auprès de cette même France des privilèges et autres visas de tous ordres ?

Je crois le démontrer de manière très claire : il y a une contradiction manifeste dans l’attitude de nombreux Algériens. Critiquer la France est un des sports favoris de l’autre côté de la Méditerranée, mais, en même temps, demander des faveurs à celui qu’on vient justement de critiquer est un jeu qui y est aussi extrêmement répandu. Je donne de nombreux exemples de ce paradoxe algérien dans les chapitres de mon livre, en effet. Et j’avoue avoir personnellement du mal à comprendre cette attitude parfaitement contradictoire.

« Le Hiral est fini » ! Vraiment?



Trois ans après la spectaculaire insurrection populaire que fut le Hirak, quel regard portez-vous sur ce mouvement de protestation pacifique en faveur de la démocratie et contre un clan au pouvoir ? Les défis qui se posent à l’Algérie de l’après-Hirak sont-ils toujours de taille ?

Le Hirak a, en effet, été une spectaculaire insurrection à laquelle peu de gens s’attendaient… Ce fut un mouvement, populaire, pacifique, impressionnant qui s’est installé dans une certaine durée. Mais aujourd’hui, il faut observer deux choses essentielles :

-premièrement, le Hirak est « fini », le COVID et les interventions militaires ayant permis la reprise en main du pays, tandis que le pouvoir en place, sous la présidence d’Abdelmadjij Tebboune, a repris les rênes et gère fortement le reste ;
-deuxièmement, les problèmes de toutes sortes, politiques, sociaux, économiques, etc. subsistent, ils n’ont jamais disparu. Donc, en quelque sorte, on a mis en 2020/2021 un couvercle sur la marmite, mais la marmite continue à bouillir. Qu’en sortira-t-il ? Vous donnez vous-même la réponse : les défis que l’Algérie doit relever sont toujours de taille.

Concernant le fonctionnement du système algérien, vous dressez un noir tableau. Vous affirmez que ses fondamentaux restent inchangés depuis 1962, à savoir « l’opacité, le nationalisme sourcilleux, la place prépondérante de l’armée, un certain affairisme, et un discours anti- français légitimant le régime ». Qu’en est-il du puissant DRS (service de renseignements algérien) qui fut remplacé en 2016 par le Département de Surveillance et de Sécurité (DSS) ?

Le tableau n’est pas noir. Vous notez que je prends des précautions dans ce chapitre sur le « système » : j’avoue ma prudence, mes interrogations sur la nature même de ce système. Qui le comprend vraiment, y compris en Algérie ? Seulement, sans doute, une dizaine de personnes.  C’est ce qui fait sa force. Quand vous ne connaissez pas vos interlocuteurs, vous avancez dans le noir, vous tâtonnez, vous frappez à différentes portes. Evidemment, le DRS et ses successeurs font partie intégrante de ce « système ».

Mais encore une fois, ce qui en fait aussi la force, c’est la coexistence de deux modes de fonctionnement : en apparence, des institutions calquées sur celles d’un régime démocratique, avec un Président élu, un Parlement élu, un Conseil constitutionnel, etc. Ce qui permet d’afficher « facialement » un régime parfaitement démocratique.

Mais au-delà de l’apparence, il y a la réalité du vrai pouvoir. Si la notion « d’Etat profond » existe, c’est bien en Algérie. Et nous, étrangers, pas seulement les Français, nous échangeons, nous dialoguons avec ceux qui détiennent facialement le pouvoir… Parfois, en parallèle, certains cherchent à entrer en contact avec les vrais « décideurs », le Général Mediene hier, d’autres aujourd’hui. Croyez-vous que cela fut facile pour moi d’organiser une rencontre avec ce dernier pour un ministre français qui demandait à le voir, alors même que son interlocuteur « facial » et officiel n’était pas le Général en question ?

Pourquoi le nécessaire devoir de mémoire, dont vous dites que « c’est un des sujets les plus complexes, les plus sensibles de notre relation avec l’Algérie », est-il à ce point un exercice périlleux ?

Soyons clair, je ne crains rien s’agissant du devoir de mémoire. Simplement, c’est un sujet compliqué, pour lequel il n’y a pas d’agenda, pas de rythme commun des deux côtés de la Méditerranée. Je me réfère à cette phrase de Pierre Nora : «L’histoire rassemble, la mémoire divise».

Au sujet de l’Eglise en Algérie, vous déplorez qu’elle soit « aux yeux des autorités, de la majorité de la population comme du ministère des Affaires religieuses, assimilée étroitement à la colonisation et à la France ». Pouvez-vous être plus clair ?

Ce que j’essaie d’expliquer, c’est que l’Eglise d’Algérie est une « église algérienne » : elle s’est fondue dans le paysage algérien, les dignitaires religieux ayant, pour certains d’entre eux, pris la nationalité algérienne. Mais je pense que, du côté algérien, cela est bien commode de voir dans cette église un substrat, un héritage de la période coloniale française et, de ce fait, de la cantonner aux marches de la colonisation française.

Le visa pour la France revêt-il, en Algérie plus qu’ailleurs, une dimension particulière ?

La question du visa est une des questions les plus sensibles. En gros, le visa ce n’est pas uniquement un sujet « technique », un moyen « technique » de venir en France. Le visa, il fait partie de l’environnement politique algérien, il a une dimension politique, il joue un rôle de régulateur, d’amortisseur.

A vos yeux, que reste-t-il de l’influence française en Algérie ? Peut-on raisonnablement espérer que la France et l’Algérie parviennent à tourner ensemble, de manière sereine, la page de leur histoire tragique en vue d’inaugurer une ère nouvelle ?

Ce sont deux questions différentes, l’héritage français et une nouvelle ère. Mais sur les deux sujets, vous le devinez, je ne suis guère optimiste. L’héritage français, à la fois culturel et économique, est réduit et continuera à se réduire parce que l’Algérie veut l’effacer. Quant à une nouvelle ère, « qui vivra verra »…


Xavier Driencourt,  “L’énigme algérienne-Chroniques d’une ambassade à Alger”  (Éditions de l’Observatoire)

2 Commentaires

  1. A quand des excuses de la part des dirigeants algériens pour la dhimmitude, l’esclavage des noirs et des chrétiens avant 1830?

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